mercredi 25 novembre 2015

Akhmatova, Annette, André, la langue, et toujours la lettre A!

Le soir et le matin, Bosseigne et moi nous faisons conversation.
Parfois en silence.
Parfois ici, parfois perdus dans nos errances mentales.
J'aime bien, pour ma part, filer vers une forêt que je connais un peu, du côté de Montrichet dans le pays de Vaud. La pente est douce et les fougères nombreuses qui atténuent la course des bêtes dans les fourrés. On y trouve des fontaines au détour des chemins. J'aime apercevoir des ombres aimées. 
Bosseigne, lui, marche souvent sur un rivage, loin de toute colline.





Et ce matin, nous revenons ensemble vers Arles où nous étions hier soir.
Décidément retenus par la lettre A.
La langue, a commencé mon parent, me regardant par dessus ses lunettes, ah, la langue. Et il s'est tu. Me regardant toujours.
Et cet homme, ai-je dit, cet homme, André M., il était la langue lui aussi, non?
Et Akhmatova, aussi.
Ce qui se passait là, d'insensé et de terrible, en ce temps, cette femme, cette mère épuisée, poète, écrivant le passage strident des paniers à salade et elle et les autres femmes faisant la queue aux Croix, la prison de brique et tous les souvenirs de la jeune fille joyeuse et célébrée tandis que pèse sur la langue et le pays un poids de plomb.
La poésie, a commencé Bosseigne, la poésie. Et la musique de Britten, a-t-il murmuré.
André, l'homme, lui, récitait le poème comme s'il l'avait écrit. J'ai pensé que nous devrions apprendre par coeur. Comme à l'école autrefois. Ce qui m'effrayait tant. Parce qu'on ne m'avait pas montré l'importance de cet apprentissage, non pas fait pour exercer la mémoire seulement. Je l'ai fait pour un ou deux poèmes, Rimbaud, Trakl surtout et puis ai renoncé. Non parce que je n'y croyais pas, mais à cause de ma mémoire. Pourtant.
André, un fils, un homme, c'est ce que dit son nom.
La mère faisait la queue pour donner à son fils un colis de nourriture. N'ai pu m'empêcher de penser à la fille de Tsvetaïeva. Fils et fille emprisonnés. Et leurs mères écrivent ce qui leur reste de force dans la langue qui les unissait pour les nourrir. Pour réunir toutes ces femmes devenues le temps d'une journée des amies réunies pour la même raison dans une queue interminable.

J'ai pensé à nouveau combien la langue nous manquait.

La langue russe, bien sûr, mais aussi allemande. Toutes nous manquent, me suis-je dit encore. Bosseigne ne disait plus rien, reparti marcher sur ce rivage inconnu où la mer est grise et vaste comme une main amie. Loin de toute forêt.

Et j'ai ouvert enfin le livre d'Annette.
Cadeau précieux d'où immédiatement une foule a surgi, chiens, renards, cavaliers et l'herbe!
Mon parent a quitté en silence la table du petit déjeuner mais je n'étais pas seule pour autant. Outre Novalis, posé sur un meuble comme livre ouvert, la lande et ses marais étaient le paysage du matin, éclairé à peine par la lueur pâle du jour. Le livre a la couleur du bois, ai-je remarqué, ou de l'animal sauvage, il est brun.


A comme Annette. Les allemands lettrés, les poètes, tous connaissent Annette von Droste-Hülshoff. Tous, sauf moi, me suis-je dit en découvrant il y a quelque temps un de ses poèmes qui m'avait bouleversée. Amis poètes italiens aussi qui ont écrit Nodi del cuore, mais français? Peu. Suisses romands, oui. Et ce livre là posé sur la table, publié aux éditions La Dogana en 2013. Le livre a été composé à Versoix où je suis passée en septembre. Géographie minuscule et tendre.

Lorsque le A de attentats nous vrille les oreilles et le coeur, il est bon de lire le poème d'Annette après ceux d'Akhmatova:

"Pourtant, ciel, rien d'autre pour moi
Rien que cela seul: pour le chant 
De chaque oiseau libre dans l'azur
Une âme migrant avec lui,
Pour chaque timide rayon
Mon ourlet diapré de couleur,
A toute main fervente ma poignée,
Et pour chaque bonheur - mon rêve."

Et je ne sais le lire qu'en français, dans la traduction de Patrick Suter. Même si je m'aventure dans la page allemande avec ravissement:

"Dennoch, Himmel, immer mir nur
Dieses Eine nur: für das Lied
Jedes freien Vogels im Blau..."

Et ce bleu adorable d'Hölderlin, je me demande s'il est le même que cet azur de la traduction.
Qui me gêne un peu.
Si j'avais à gloser.
Mais je ne connais pas la langue.
A peine celle dont je me sers.
Et ma tentative de traduction hier d'un poème, A, d'Irini Athanassaki, me revenant en mémoire, me fait sourire.
Toujours, Bosseigne, l'envie de traverser la barrière, de rompre l'interdit, de passer outre avec la langue allemande.

A

Un ange aussi
elle est venue
a pris le bébé dans ses bras
le bébé s'est blotti contre elle
s'endort
bienheureux
maman reviendra
bientôt reviendra 

maman
bientôt


Ein Engel also
Sie kam
nahm das Baby in die Arme
das Baby kuschelte sich an sie
und schlief
glücklich ein
Bald wird Mama
wiederkommen
bald

Et là je retrouve le nom de la musicienne: Wieder, et la journée peut commencer.








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