samedi 13 décembre 2014

A la place de Bosseigne, Ismaël!!!

Et la mer, pourrais-je ajouter.
Et un chien aux oreilles longues et blondes.

A Bosseigne parti pour des entretiens relatifs à sa thèse, je n'écrirai rien.
Pas cette fois, non. Trop d'hiver, trop de fatigue.
Et puis Noël m'avait amené avant l'heure une avalanche de cadeaux.

Bribes, brimborions, restes, débris.
Laissées. Fumées.
Que cette nuit le chien avait flairés.
Bon sang ne saurait, aurait dit B.
Moi, je ne dirai rien.
A part ce que laisse la mer, je ne ramasse pas grand-chose. Ni ne flaire.

La mer.
Et ce début sur la plage, ce début d'écume qui entraîne.
Et les idiots en bande qui se serrent les uns contre les autres.
A cause du vent. Des mouettes. Des risées sur l'eau.
Un s'attarde. Me sourit. Le chien n'est pas avec moi.
Pourtant le vieil enfant est content. De me voir. De voir la mer.


Un phare éclaire encore la jetée et le large.
Des vieux pêcheurs sont là, ensemble. A faire rien.
M'interpellent en riant. Où est votre coeur, demande l'un.
A gauche, je réponds en riant et m'en vais, jambes longues, tête en l'air.
Un corps, donc.

Quand la mélancolie me prend, je prends la mer, écrit Ismaël, écrit Melville, au début de de Moby Dick.
Et la mer calme toutes les inquiétudes.
Comme aujourd'hui, me suis-je dit avant-hier, au Grau du Roi.
Et j'ai ramassé sur les plages des bouts d'autres vies, coquillages, tessons, ronds de verre usés, arapède polie jusqu'à n'être plus que nacre idéale.
Les français pour ce coquillage disent patelle.
Mon père m'a appris à pêcher dans les calanques du Rove à Marseille, mais nous ramassions les arapèdes à La Ciotat.
Et on disait que j'étais collante comme une arapède.
Ici la langue se dénoue, ma mère la langue disait, pégueuse comme une arapède.

Tessons de mots.
Maux tus. Motus.
Nom de ma mère.
Après, on tire le rideau.
A moins que ce ne soit radeau.
Et là, à nouveau la mer.
Pour tuer toute mélancolie.
Rejoindre Ismaël.

En hiver, juste avant le solstice.



jeudi 11 décembre 2014

Ecrit dans la fièvre, et en lisant la bible...



«  L'enfant partit avec l'ange, et le chien suivit derrière »



depuis peu un chien habite avec moi son odeur nous poursuit
un chien roulé dans la boue de jour comme de nuit
un chien noir un chien roux un chien feu
ours parfois aux yeux bleus
parfois renarde aux yeux gris
une vie avec chien
une vie sans chien
je voudrais nécrire comme lui
je voudrais nécrire qu’avec lui
une histoire qui suit son chemin
comme lui
avec
les mots que les gens entendent
et que je
n’entends
qu’en marchant
comme lui
rêvant au ras de l’herbe
faisant du nomadisme
une manière
d’en finir

exerçant le corps
à la pratique
du surplace
des collines

en fait ce chien ce n’est pas moi la police le poursuit je le cache ici
et personne ne le retrouvera ni ne le mettra en fourrière pour rire
le chien me sauvera du pire nos os le régaleront et tout le monde
le croira quand il dira c’est moi qui l’ai sauvée cette femme égarée







mardi 23 septembre 2014

La route rêveuse de Saze

M'est arrivée une histoire, Bosseigne.
Mon parent ne m'écoute pas. Emiette son pain sur la table, rêveusement. Ecrit avec du pain ses misères du jour.

Une route rêveuse, Bosseigne, ai-je repris, ça existe?


Hein, a dit Bosseigne. Il a relevé la tête, a lâché ses miettes et le message secret qu'il était en train d'écrire sur la nappe bleue.
Oui, une route rêveuse qui égare ses voyageurs, dans un paysage familier qu'ils ne reconnaissent plus.
Ce doit être ce vent sale et décourageant, poussiéreux...et la pollution de l'usine d'Aramon.
Non, c'est autre chose.
L'éternel retour de l'automne alors?
J'ai pris une route au lieu d'une autre, c'est tout.
Tout un enseignement, l'histoire et la géographie avec la philosophie?
Plus simplement, à défaut d'Engadine, j'ai pris la route de Saze.
Pas de ciel bleu, mais la grise cisaille du vent dans les arbres.
Et les vendanges interrompues sous le poids des pluies. Mais là, non, le vent seulement et cette route que je n'avais jamais prise...croyant prendre un raccourci.
Et c'était le contraire, un allongement, un...
Détour, oui, mais je n'étais pas pressée et c'était passer une sorte de frontière, entrer dans un paysage proche et inconnu. Alors je n'ai pas hésité à poursuivre cette route entre les vignes, menant à Saze où je ne suis jamais allée.
Alors que c'est à un jet de pierre de chez nous, a commenté mon parent.
Oui, une envie de voyage.
C'est comme, a commencé Bosseigne, une fenêtre chez soi qui découvre une perspective qu'on n'avait jamais vue.
Oui, et on ne sait plus où est située exactement la maison qu'on habite. Peut-être dans le Jorat ou dans la Drôme. Ailleurs en tout cas. Et, comme un signe avant-coureur, avant la route sinueuse et rêveuse, un peu plus tôt, un mont...
Ici? Une montagne?
Berg, disent les germanophones en Suisse pour désigner ce que nous appellerions une colline.
Pourtant ils ont de vraies montagnes autour d'eux.
A Bienne, il y a ce mont qu'aimait parcourir Walser et le Macollin. Je te parle d'une sorte de renflement arrondi, pelé même mais couvert d'une végétation rase et à son sommet, en guise de téton, un oratoire, que j'ai aperçu entre Villeneuve et Les Angles, au milieu d'un lotissement triste et de hangars. On l'a laissé là, pas pris la peine de l'araser d'un coup de bull dozer. Je ne l'avais jamais vu avant, si solitaire et sec, abandonné à son sort, et ensuite, cette route...
Rêveuse, oui drôle d'adjectif pour une route...même départementale.
Vicinale convient mieux. C'est l'ancien chemin d'Avignon que seuls les habitants de Rochefort ou de Saze empruntent.
Et toi.
Et moi.
Mais nous ensemble jamais.

De la route sinueuse de Saze, nous en sommes revenus en silence au chien absent, son souffle perdu, sa langue pendante au retour de nos promenades. J'ai repensé au chien noir de la nuit d'Accident nocturne.  Chien guide, chien pensant, comme l'écrit Quignard, le chien d'Ulysse reconnaissant son maître avant d'expirer.

Je n'aime pas ce mot d'inspir, a lâché mon parent. Il me semble incomplet et fallacieux. Inspirer, oui, inspiration, expirer, aussi. Mais inspir ou respir, non. Manque une lettre pour en faire un mot.

Je n'ai pas répondu.
Moi non plus.
Je n'aime pas ces deux mots.
J'aime.
Respirer.
Le mot Engadine à la fois inspire et respire.
Pour le narrateur d'Accident nocturne, le mot découpe une fenêtre de ciel bleu dans sa nuit.
Pour moi, c'est plutôt le nom de Frinvillier, la lune au-dessus des arbres de la forêt toute proche et un poème de Denise M. qui ouvrent l'espace et creusent un puits aérien dans la chambre, aspirant le dormeur éveillé et l'entraînant dans les airs.
L'asthme, a dit Bosseigne, empêche de respirer à fond. Mais n'empêche pas la rêverie.
Le chien d'Ulysse l'a reconnu à sa manière de respirer, a-t-il ajouté.
Respirer, expirer, c'est tout un.
Tout, un? Vraiment?
Comme Saze, et sa route rêveuse que tu crois connaître et ne connais pas.
Il ne manque rien, là?
Non, a conclu Bosseigne en se levant. C'est le début.

Encore une fois, mon parent avait raison.
Un début, oui, comme ces mots sans lettre finale que nous n'aimions pas.
Et qu'il fallait bien terminer.
C'est là notre travail du jour et de la nuit.
Non pas travailler en suisse, mais au contraire de l'expression boire en suisse, faire circuler.
Mots comme menue monnaie.
Mots de l'échange et de la soif.
Engadine, Saze, route rêveuse.









dimanche 21 septembre 2014

Ma vie sans chien. En Engadine.


Ma vie sans chien, aurais-je pu commencer.
Matin, brumes.
Je prends seule mon café. A travers la pièce flotte la même brume qu’au dehors.
J’aperçois le haut des arbres par la petite fenêtre qui me fait face.
Tout est caché dans ce voile léger, à peine doré, que les pluies récentes ont fait naître.
L’herbe, hier soir, était trempée et nos sandales se sont vite mouillées à faire quelques pas au jardin, sous les étoiles timides de cette nuit de septembre.
L’été est fini.
Pourtant une tiédeur reste dans l’air.
Ma vie sans chien.
Au loin, dans la campagne, des aboiements m’ont fait penser à l’animal qui ne partage plus sa vie avec la nôtre.
Un mot pourtant a chassé la mélancolie matinale, en ouvrant tout à coup un espace bleu vif au-dessus des arbres.



La veille, un ami venu nous rendre visite avec sa nouvelle compagne, avait avivé en moi ce sentiment de la perte que rien ne console. Heureusement, une montgolfière avait surgi, et la joie de cette arrivée avait chassé la mélancolie naissante. Je m’étais souvenu de l’expression de Michel Deguy, perte active. A l’absence de l’ancienne compagne de ce visiteur, était venue se joindre un sourire, le ballon coloré d’une montgolfière survenu inopinément dans le champ voisin. Et Walser revenait avec nous, me suis-je dit alors, et le vol. Tout se tenait pour celui qui gardait les yeux ouverts. Et je repensais à R.W. survolant la Baltique, et mon plaisir redoublait. Il s’ajoutait aussi cette impression vive qu’avait laissée en moi la lune au-dessus de Frinvillier. Et la brume, qui du haut du mont, noyait Bienne à nos pieds. Il me suffit, ai-je pensé, de me souvenir de ces images pour ressentir à nouveau une forme de joie.

Ce mot qui, ce matin sans Bosseigne attardé sans doute à dormir encore, était venu de la lecture matinale d’un livre de Patrick Modiano. Parfois il arrive que, lisant des livres qui nous semblent si parfaits que nous interrompons notre lecture, leur beauté nous inciterait presque à un silence total. Mais la joie qu’ils nous communiquent nous pousse aussi à nous mettre à nouveau à la table d’écriture.

Ce mot, Engadine.
Ma vie sans chien en Engadine ?
Non,  mais le rectangle bleu qu’aperçoit par la fenêtre le narrateur d’Accident nocturne, ouvre aussi pour moi un passage vers une forme de joie des commencements. Comme si ce mot, nom d’une région de Suisse, pays que j’emporte avec moi depuis que je l’ai quitté, permettait une échappée loin des maux et ennuis divers que la vie nous offre souvent. La mort de notre chien, par exemple, avait privé le jardin de ses courses  et aboiements, même si, comme le faisait remarquer Bosseigne, toujours pragmatique, nous n’aurions plus d’excréments à ramasser.

Engadine va avec montgolfière. Ce sont mots de voyage qui élèvent un peu le matin à la dimension d’une course en montagne, mais sans effort. Le silence aussi, de ce matin sans conversation, avec un fond de café qui refroidit au fond de la tasse, ajoute à une forme de joie retrouvée. Tant pis si les amoureux ne sont pas constants en leurs amours. Oui, tant pis, parce que l’Engadine reste aux rêveurs du matin et que les montgolfières traversent encore le carré bleu du ciel, entrevu par la fenêtre.
Ma vie, avec chien, en Engadine. Voilà un titre charmant pour un court récit walsérien.
A suivre, ou à poursuivre, comme dirait le neuvième poète suisse.
Allons !


jeudi 18 septembre 2014

Ritorno in patria: Sebald et Walser

Mopse, ai-je failli écrire, alors que c'est Bosseigne qui est assis en face de moi. Je n'ai pas dit à haute voix à mon parent cette confusion qui m'est venue en le revoyant, après quelques jours de séparation.
Me suis souvenue de mon premier soir à Bienne.
A Frinvillier.
Village du poème, ai-je pensé plus tard en lisant Denise M.
Village enserrée par la forêt proche.
Celle où marchait Walser.
Noire sous la lune.
A ma première traversée de la ville natale de Robert Walser, je voulais tellement ressentir sa présence que la déception m'avait gagnée. Tendue dans cet effort, j'étais épuisée et, déjà fatiguée par le voyage, j'étais prête à renoncer. J'avais perdu le chemin de l'auberge et roulant au bord du lac, l'agacement me gagnait. Que croyais-je trouver d'essentiel ici qui ne se trouvait pas dans les livres de l'écrivain biennois? 
Où se cachait donc mon auberge? 
Où était Frinvillier?
Mais il existe de petits miracles qui vous redonnent la force de poursuivre.
Le mot bobet a traversé la route et s'est gaillardement planté devant moi. Ca y est, ai-je pensé, j'y suis.
Je lui ai ouvert la portière et il s'est assis à côté de moi.  Je vais te guider, a-t-il soufflé gentiment. Il y a des mots doux comme la caresse d'un chien, ou la main amicale d'un proche sur l'épaule, comme ce bobet, mon Bosseigne, me suis-je murmuré et ensemble, ils m'ont permis de gagner l'auberge où je devais passer la nuit et où la lune m'attendait. Il y avait aussi, je m'en souvenais, ce nom de lieu vu sur la carte, Chalet à Gobet. Et plus tard, un poème, celui de Denise M.
Oui, réconfortée par des mots, et plus tard, par la rencontre d'amis chers.
C'est ainsi que j'ai pu, ensuite, revenir à la maison.



Mon cher Bosseigne et moi ne pouvons plus prendre notre café matinal dehors.
La terrasse est trempée. Les feuilles des figuiers jonchent le sol.
L'automne.
Peut-être. 
Mais après la mort de Valmer/Vadim, à quoi pouvions-nous attendre?
Heureusement l'ombre légère et suisse de Walser m'accompagne encore.
Même si Bosseigne refuse de lire ses livres. Il dit: je préfère attendre un peu.
Je ne demande pas quoi. Ni qui. Attendre, ou disparaître? 
Un ami a écrit une suite de lettres imaginaires de l'écrivain biennois.
Le titre: Préferisco sparire/ Je préfère disparaîre.
Parfois il m'en vient l'envie. De disparaître.
Surtout quand je vois, dit Bosseigne, tous ces livres inutiles. 
Il ajoute: non, pas ceux de ton écrivain suisse, non. Mais tout de même.
Nous revenons alors à Sebald. Lui aussi a écrit son Ritorno in patria. 
Mais il ne revenait pas chez lui, ou alors, l'Angleterre était devenue son pays. 
De Gênes à Bienne, j'ai traversé des patries. Ville rouge, m'a dit une amie, en parlant de la ville natale de Robert Walser.
Gênes n'est pas la ville natale de Caproni. Mais tout parle de lui là bas et même un ascenseur.
A Marseille, qui parlera de nous, mon Bosseigne?
Mais Sebald, dit Bosseigne.
Oui, faux-semblants, mensonges, inventions.
La patrie est une invention, a repris Bosseigne.
Et nous avons refait ce que nous faisons chaque matin: une nouvelle cafetière pour fêter la mélancolie mouillée de ce matin de septembre. Impossible, a commencé Bosseigne, de faire notre salutation au soleil, ai-je poursuivi, la terrasse, oui, trempée, a-t-il continué, et nos articulations rouillées, mais Sebald, oui, dans ce livre, où, terrassé par un malaise, il pénètre dans un café à Anvers et là, malade, prêt à mourir.
Mais non.
Sa soeur prétend que c'est elle qui était malade et qu'il lui a volé son malaise.
Mais c'est ça, écrire.
Voler?
Capturer. Comme la biche aperçue au vol et ensuite prisonnière des pages.
Ritorno in patria.


Existe-t-il ce poème qui chanterait le muscle élastique de la cuisse
la souplesse des genoux
la grâce d'une articulation
la joie de la course
et les pieds nus sur l'herbe
et nous rendrait vive jeunesse ?

jeudi 11 septembre 2014

Ultima lettera/dernière lettre

W n'est pas la dernière lettre.
Z, oui.
Pour cette raison que.
Ensuite la lettre de ce voyage, la dernière avant nos retrouvailles, ne pouvait être que W.

Il nous fallait, il me fallait, marcher avec un nom en tête, caracolant devant, à nous laisser sans voix faire les bobets derrière lui et ce nom a guidé notre voyage jusqu'à Bienne. 
S'égarer sur la montagne où marchait l'infatigable. 
Parcourir la vieille ville. 
Chercher des yeux la mansarde. En compagnie. Tendre et fidèle compagnie. 
Et relire en riant les lettres à madame Mermet. 
Et découvrir les images du frère. 
Le tout ça retenu dans un mouchoir de papier. 
Ecriture au crayon minuscule. 
Petites et grandes joies. Comme autant de pas.
Que nous sommes encore en mesure de faire.

La première nuit à Frinvillier, la lune s'est levée gentiment au-dessus de mon lit et j'y ai vu une sorte d'encouragement à poursuivre, à ne pas céder au découragement. Je me suis mise à sourire dans le noir. La forêt au dessus de laquelle brillait doucement la lune est celle du Boujean. Une petite montagne qui s'élève au-dessus de Bienne et que W. parcourait souvent. 


Tout en haut, partent des chemins entre les près où paissent de grasses vaches noires et blanches et leurs veaux, petits garnements tout noirs et bondissants. J'y suis allée. Il y a aussi une auberge de campagne, comme sur le Macolin, tout proche. Les chemins sont faciles et la lumière du matin qui passe à travers les arbres est dorée. Aucune inquiétude ici. En bas, la ville est sous la brume, on aperçoit à peine le lac. 

Dans quelle mesure, me suis-je demandée la ville a-t-elle retenu un peu de l'écriture invisible de son marcheur? A l'office du tourisme, en face de la gare, on nous a donné un plan de la ville selon Robert Walser. A chaque lieu (station d'un chemin de croix?), correspond une prose walserienne. Très émouvante initiative, avons-nous pensé, mes amies et moi.

On peut ainsi apercevoir la fenêtre de sa mansarde à l'ancienne Auberge de la Croix bleue.
Et lire une petite prose. Et ainsi de suite, comme on dit.

La deuxième nuit, j'ai dormi en ville, dans une clinique dont un étage est devenu une sorte d'auberge. L'angoisse de l'arrivée m'avait quittée. Non pas tant l'angoisse mais comme l'a écrit Naipaul, l'énigme. On ne sait ce que la ville natale d'un écrivain comme celui-là peut nous réserver, avais-je pensé, en approchant de Bienne. Ce qui a résisté, ce qui a cédé, disparu.
L'auberge de la Croix Bleue existe toujours: c'est une belle maison de retraite, en plein coeur de la ville, sur les bords d'un petit canal. La maison natale aussi, il y a une plaque et le magasin au rez-de-chaussée est un magasin de chaussures. La marche, toujours. En avant.


Et ce mot de bobet, mon Bosseigne, je voulais te l'offrir à mon retour mais je n'ai pas résisté et te l'offre dès maintenant. Venu de Savoie et non de Suisse. Disant notre étonnement devant une ville, un événement, un moment. Une lettre. La dernière? Sois un peu bobet, mon Bosseigne, lisant ces mots et un matin prochain, nous en ferons un délicieux café!






samedi 6 septembre 2014

Alice en Italie, et la guerre!

Bosseigne!

Tu m'avais conseillé la Suisse et j'ai préféré passer d'abord par l'Italie. Et m'y attarder.
Gênes.
Son bleu, les salite, la mer omniprésente comme la rambarde nécessaire à tous les escaliers qui vont vers elle, les chiens, et parfois les italiens.
Déjà dit tout ça, dit, redit.

Entre-aperçu tout de même un chat, en cage, ses maîtres le conduisant au vétérinaire installé sur la Spianata, non loin de chez moi.


L'élégance aussi, jusque dans l'abandon des corps.
L'art de boire et manger.
Ai pris un martini blanc à nouveau.
La pluie a chassé tous les clients. J'ai résisté un peu.
Je me suis achetée de nouvelles chaussures.
Puis.

Suis allée voir une exposition, ai relu quelques livres, retrouvant le ton sec des dialogues d'Ivy Compton-Burnet et les délires lexicaux d'un écrivain aimé.

Tu vois, je tiens le compte de mes pas. Ai même fait l'acquisition d'une nouvelle cafetière pour nos matins. Par moments violente envie de revenir. Ritorno in patria. 
Puis.

L'été est revenu.
Je suis allée au Palazzo Ducale: exposition Robert Capa. Sa mort brutale. Lui qui l'a tant photographiée.
Alice m'attendait, juchée sur les épaules d'un soldat américain. Plus loin la jambe blessée, elle avait un visage de petite fille terrorisée. La Reine de coeur l'avait presque tuée. Ainsi, me suis-je dit, Alice était une enfant italienne que les troupes américaines avaient délivrée des fascistes. Ou bien: fille de partisans de Mussolini, elle avait été blessée par des résistants. En tout cas, elle était là, en face de nous, qui la regardions, en 1944. Vivante. Une enfant d'une dizaine d'années. Et maintenant, une nonna, si elle est encore en vie. Le berger sicilien, figurant sur deux photos où on le voit guidant les troupes américaines, est mort en 1945, peu après avoir été photographié par Capa.
Puis.

Je suis revenue vers la lecture ce matin. Et me suis demandée si cette activité, récente à l'aune de notre histoire, ne serait bientôt plus que le fait d'une très étroite minorité, avant de disparaître complètement, comme ont disparu d'autres pratiques anciennes. Lire un livre, petit bloc de papier, y mettre un marque-page, le poser à son chevet pour le retrouver le soir.
Est-ce que tout ça serait sur le point de finir?

Et pour conclure cette lettre, Alice sortie du livre de Lewis Carroll, semble avoir réellement existé, ici, en Italie. Avoir été photographiée par Robert Capa pourrait constituer la preuve que la littérature, mais si je m'égare, Bosseigne, c'est à cause de cette phrase de Quignard lue ce matin,

Le livre est le bois du matin.
La lecture l'incendie.

Et parce que je me sens brûlée ou brûler, l'orthographe ici ne m'aidant en aucune façon.
Loin de la maison, loin de nous.

Mais la Suisse n'est pas loin.
Tu as raison, Bosseigne, une fois encore.
L'Italie a besoin de la Suisse.
Comme moi.
Pour rafraîchir ce feu qui embrase le bois où marche R.W.
Non loin de Bienne où je serai dans deux jours.
Puis.





jeudi 4 septembre 2014

Un blanc, un noir, encore des chiens!

A Bosseigne, suite,

Il me semble te l'avoir dit et redit, la ville de Gênes regorge de chiens.
Je n'ai pas croisé la route des chats, seulement celle des chiens. Sans doute à cause de. Mais non.
Quant aux humains; encore une fois non.
Les gênois sont plutôt avenants et veulent te rendre service tout en te fourvoyant aimablement.
T'indiquent une direction quand c'est à l'évidence dans l'autre sens que tu dois aller.
Confondent les palais les uns avec les autres.
Et essaient souvent de t'envoyer visiter une église, par exemple la Madonnetta, où tu n'as aucune envie de te rendre.
Je crois qu'ils s'étonnent de voir leur ville arpentée par d'autres qu'eux. Et qu'il n'y a aucune intention mauvaise dans leurs façons de t'induire en erreur.
Une ville pour leurs animaux préférés, plutôt que pour des touristes, voilà ce qu'ils pensent. Il faut dire que longtemps la ville a été boudée par les voyageurs. Ce qui n'est plus le cas aujourd'hui.


Mais restons avec les chiens. Si entendre une langue étrangère toute la journée représente une manière de solitude linguistique, les aboiements restent les mêmes d'un côté à l'autre de la frontière.

Toutes les races de chiens sont représentées ici.
Et toutes les couleurs aussi. Ils parlent tous la même langue.
Leurs maîtres ( Walser ne disait-il pas que seuls les serviteurs choisissent?) les suivent docilement. Et eux, les chiens, vont leur chemin. Devant le portail d'une villa ancienne, sur les hauteurs de Castelleto, un chien s'obstinait à vouloir entrer et son maître lui répétait: E' chiuso, é chiuso, avec un air désolé. (C'est fermé, c'est fermé).

Un peu plus loin, dans un parc où j'avais décidé de me reposer un peu, une femme avait lâché ses deux chiens (ou était-ce eux qui l'avaient lâchée?) dans un espace un peu écarté et ombragé. Quand je me suis dirigée vers une allée proche de cet endroit pour m'asseoir sur un banc, l'un des deux chiens, le blanc, s'est porté vers moi en grondant et aboyant. Aussitôt rejoint par le noir.
La femme n'a pas eu l'air très émue par ce qui se passait. Et les chiens grognaient dans ma direction, ce qui m'empêchait d'avancer comme de reculer.
Deux vieilles dames qui passaient se sont mises en colère et ont demandé vivement à la propriétaire des deux chiens agressifs de les mettre en laisse, en la menaçant d'appeler le garde. La femme a marmonné qu'ils n'étaient pas méchants. Seul peut-être le blanc, a-t-elle concédé. Sa mauvaise grâce évidente et une manière un peu curieuse de s'exprimer m'ont fait penser qu'elle était un peu dérangée. Elle a fini par rappeler les deux bêtes qui se sont à peine rapprochées d'elle. Mettre en laisse le blanc n'a pas été une mince affaire. Tout en attachant l'animal, elle continuait à marmonner ce qui ressemblait à de vagues menaces.

J'ai pu échapper aux deux chiens, mais une mauvaise impression m'en est restée toute la soirée. Et surtout en repensant à cette femme, ni vieille ni jeune, dont émanait une violence contenue qui s'exaspérait chez les chiens qu'elle tentait de maîtriser sans y parvenir vraiment.

Tu dois te demander, cher Bosseigne, si Gênes n'a d'intérêt qu'à cause de ses chiens et de leurs maîtres serviles ou fous. Je te l'ai dit, il y a aussi les oiseaux. Perroquets, pigeons, tourterelles, albatros et goélands.

Et puis il y a cette femme âgée, Melina Riccio, et ses inscriptions qui émaillent la ville, ses murs, les portails, les panneaux publicitaires. Messages de paix et d'amour dont je ne sais que penser. En tout cas une manière d'utiliser le langage en le rendant visible de tous. Mais ce n'est pas du street art et au contraire, cette manière me semble renvoyer à une pratique ancienne du graffiti. Je ne trouve aucune beauté à ces écritures ricciennes, mais plutôt une agressive laideur qui les rend sympathiques. Ce n'est pas l'avis de tout le monde ici, mais M.R. fait désormais partie de l'histoire (et de la géographie) de Gênes.

Au même titre que D'Albertis et son Castello rempli de curiosités. Ou que tous les chiens de la ville, qu'ils soient noirs ou blancs.


Demain peut-être j'irai m'acheter de nouvelles chaussures.
Et ce soir boire un martini blanc sur la Spianata en jouant à Hemingway.
Qui sait? Il fait à nouveau chaud et certains ici évoquent une possible canicule.
Encore une histoire canine!




mercredi 3 septembre 2014

Gênes, les chiens et les perroquets

Lettre à Bosseigne,

Mon cher parent, mon cher B.,


Quand j'aurai décidé d'y aller, au paradis
j'irai avec l'ascenseur de Castelletto ".



Il semble que cette ville où je suis pour quelques jours seulement ait concentré tous les chiens de la terre. A chaque coin de rue, on peut en rencontrer et chaque quartier a sa race de prédilection. Hier, dans le parc de Sant'Anna, c'étaient des border collie en grand nombre, tournant et aboyant autour de leurs maîtres, je n'en avais jamais vu autant.
Sur la Spianata où je suis logée, ce sont plutôt de petits chiens, caniche, skye, chihuaha, sans doute à cause de la taille réduite de leurs excréments dans ce quartier très chic. Ce qui ne m'a pas empêché de croiser près de l'ascenseur de Caproni, un magnifique bouvier bernois. Mais j'ai aussi rencontré des bassets et des labradors à la gelateria.


Tu sais combien j'aime les chiens et parfois, comme ce matin, j'éprouve une vraie joie à croiser l'étonnant regard plein de bienveillance et surtout de patience d'un petit teckel à poils durs. En même temps, je me surprends à trouver bizarre cette troupe nombreuse de chiens en ville.

Heureusement les oiseaux se moquent de nos considérations sur la densité des crottes canines sur les marciapiedi. En face de mon petit bureau, ce sont d'abord les pigeons puis les tourterelles et ce matin, un goéland énervé près des conteneurs à ordures. Sans oublier les rapides petits perroquets verts qui vont d'un bord à l'autre des corniches, traçant des lignes dorées sur le ciel bleu.

Et les humains, vas-tu me dire.

J'ai rêvé cette nuit de la Tapissière de manière insistante. D'un étang ou d'un lac dont je voyais transparaître la chaussée pavée sous cinquante centimètres d'eau. Souvenir de Sibérie?

Mais les humains, redemandes-tu.

Ils parlent sous mes fenêtres, crient, rient, parlent beaucoup. Italien, bien sûr. Ce que fatalement je me surprends à imiter.

L'autre nuit, j'ai surpris une conversation presque chuchotée et j'ai vu deux garçons se livrer à un échange. Argent contre petites pastilles. Et ensuite bruit de moto s'éloignant vers la ville basse.

Un indien aussi, le chef couvert d'un somptueux turban. Il mendiait. Un autre, italien et assez élégant, tenant la porte de l'ascenseur. il mendiait aussi. Une fille, assise dans la rue, au soleil. Les belles villes attirent les pauvres. Et certains, même ici, ont des chiens, comme en France.

Et des marchands. Des gens affables. Qui te vendent la meilleure nourriture, la meilleure foccacia, les meilleurs vins.

Quand tu t'engages dans le couloir qui mène à l'ascenseur qui va de la Piazza Portello à la Spianata, tu as la joie de rencontrer ces vers de Caproni que j'aime tant. C'est pourquoi j'ai donné une pièce à l'homme élégant et malheureux qui m'a tenu la porte ce matin.

Ici la mer est omniprésente, plus haute parfois que le lieu où l'on se trouve, elle ouvre la ville, lui donne un air de reine. Et Gênes a une manière souveraine d'être qui n'a rien à voir avec la manière qu'a Marseille de se soumettre au destin. Bizarre réflexion, me diras-tu. Mais là, face à ce lac immobile et brillant et aux gradins élégants de la cité, c'est ce qui me vient en pensant à ma ville natale.

Voilà pour les chiens, les humains et la mer.




mercredi 27 août 2014

Toujours avec un chien et un fauteuil, Bosseigne et moi!

Et puis c'est bizarre, a commencé Bosseigne.
Mmm?
Que tu sembles faire de moi quelqu'un de clairvoyant. Je me demande vraiment.
Si?
Si c'est de moi que tu parles quand tu fais ce genre de déclarations.
Ah.

Matin silence, matin fin d'été, matin sans fin.
Sans faim non plus. Pourtant sur la table, miel de châtaignier, jambon coupé fin et café de Colombie. Mais parfois la vie ne suffit pas.
Comme je ne disais rien et n'avais rien à dire, je me demandais (préguntar en portugais) ce que mon parent trouvait bizarre. Qu'il soit clairvoyant était un fait. En tout cas, bien davantage que moi. D'ailleurs la Tapissière à qui j'avais écrit n'avait pas cru bon de me répondre, conformément à ce qu'avait annoncé Bosseigne. Mon parent savait toujours à l'avance ce qui allait arriver. Enfin presque toujours. Il n'avait prévu ni les atermoiements de la Tapissière, ni la mort de notre chien. Ce qui ne pouvait me donner raison.  Au contraire. Deux faiblesses contre tant de vérités!
Ce matin, pourtant, j'étais fatiguée de lui donner raison. Lassitude peut-être due à la mort du chien et à tous ces aboiements entendus au loin. Envie de renoncer. A m'expliquer. A parler. A sortir.

Tu fais quoi aujourd'hui, a demandé mon parent, en abaissant le journal qu'il lisait, pour me voir.

Comme je ne répondais pas, Bosseigne a replongé dans la guerre. Il y a de quoi lire à ce sujet. Et puis ce sont plutôt des guerres en tous genres dont parlent les journaux. A n'en plus finir de se battre. Partout.

Je ne sais pas. C'est cette histoire qui me revient.
Laquelle? Tapissière et fauteuil ou Valmer et le garagiste?
Non, non, tu n'y es pas du tout.
Coligny alors et ces chaînes de noms dont tu raffoles?
Non, te dis-je, voilà que je m'exprime comme chez Molière. Taïga plutôt, Mongolie, territoire des Tchoukches. Des Iakoutes.
Si loin?
Jamais aussi proche. Ecoute.
Tu ne voulais plus parler, et là tu repars au quart de tour!

Me taire ou lui raconter une nouvelle histoire de chien. Ou de Coligny, ou de Brenne qui ressemble tant à Bienne qui se dit en suisse Biel etc.
Iakoutie, ça démarre en Iakoutie.
Sibérie orientale? Le long de la Lena?
Oui, les Iakoutes sont un des peuples sibériens les plus anciens. Leur langue est une langue turco-sibérienne. Ils pratiquaient le chamanisme jusqu'à l'arrivée des Russes.
Il y a un chaman dans ton histoire?
Non, ou alors un chien chaman. Une enfant disparaît de son village d'Olom. Très petite, trois ans et elle s'en va avec son chien, insouciante. Aucun de ses parents ne s'en aperçoit. La petite a disparu onze jours.
Et?
Chacun des parents pensait qu'elle était avec l'autre. N'ont donné l'alerte que quatre jours après sa disparition. Sont sans doute ivres morts quelque part.
Et le chien?
Il a creusé un trou et l'a sauvée du froid nocturne. C'est l'été en Sibérie aussi mais les nuits sont glacées.
Ce chien?
Un peu Valmer, non? Je le vois noir sur la neige.
Pas dit qu'il y en ait.
De la neige? Oui, pas dit.
La taïga est un lieu sauvage. Mais on y trouve de quoi manger. Des baies de canneberge par exemple.
C'est ce qui les a gardés en vie, enfant et chien.
Drôles de parents.
Je ne sais pas. Mais le chien. Je me demande.
Encore!
Ce que deviendront l'enfant et son chien.
Tu as vu le garagiste aujourd'hui?
Non. Seulement la taïga et mes mains. Pleines de la blancheur de.
Peinture?
Neige de la taïga et enfant et chien.

autel isba taïga SD

Finalement j'avais raconté mon histoire, malgré mon peu d'envie de parler. Et Bosseigne beau joueur l'avait écoutée.

Et le fauteuil?
Rien si ce n'est dans l'isba, peut-être. Mais je  me doute que les parents de la petite l'ont troqué contre de la vodka.
L'enfant?
Non, notre fauteuil.

Et là, rire de mon parent. Rejoint par le mien, de rire.
Voilà. Une journée d'été moins maussade.
Et la chaleur montant, nous pouvions en espérer davantage.
Et après l'enfant et son chien, pourquoi pas un fauteuil?




mardi 26 août 2014

Valmer était un brave chien, a dit le garagiste en me serrant la main.

J'avais écrit en guide de deuil.
On ne peut mieux dire.
Etait-ce seulement un lapsus. Je n'en savais plus rien.
Guide ou guise, les deux font la paire.
Je repensai au tombeau de l'amiral de Coligny rue de Rivoli, et à la phrase du duc de Guise.
On ne peut échapper à l'histoire en France, elle nourrit même nos rêveries intimes sur la langue, ai-je pensé en mettant le couvert pour le petit-déjeuner.
Grisaille et vent chaud.
Une fin d'été poussiéreuse et sans joie.

La veille, j'étais passée voir le garagiste pour faire changer mes quatre pneus. Et lui annoncer qu'il n'aurait plus la visite du chien noir. Il se souvenait l'avoir vu, trois semaines auparavant. Valmer. Je n'ai pas relevé son erreur. Il a repris, un brave chien, ce Valmer. Et c'était un peu comme le guide du deuil, ne rien changer, laisser l'erreur s'installer. Peut-être est-ce que ça allait aider notre chien à arpenter les plaines dorées du paradis?

De retour à la maison, je n'ai rien dit à Bosseigne, seulement préoccupé des pneus. Etaient-ils arrivés? Et puis le temps a passé et nous sommes allés nous coucher sans que j'aie cru bon de raconter la méprise de notre garagiste. A quoi bon. Le chien nous manquait assez sans évoquer une mauvaise manière de le nommer. Du reste, qu'est-ce que ça changeait à la mort du chien? Rien, c'était comme le fauteuil, ai-je encore pensé avant de sombrer en Sibérie, rejoindre Arseniev et son chien.

Au fait, ai-je commencé, le lendemain matin, tandis que mon parent s'installait à la table du déjeuner.
Oui, a-t-il fait, sans marquer un intérêt particulier.

Et je me suis tu. Par quel mot commencer: guide, Valmer ou encore fauteuil. Il a fallu parler. A un moment ou à un autre, la conversation doit s'instaurer. Et il vaut mieux démarrer du bon mot, comme d'autres du bon pied.

Oui, a-t-il repris en levant la tête de son café.
J'ai écrit à la Tapissière.
Ah? Tu ne l'avais pas déjà fait?
Oui, mais j'ai recommencé et puis...
Ca ne servira à rien, tu le sais.
Une impulsion subite. Je ne peux plus supporter cette histoire.
Ce n'est pas une histoire, a fait remarquer Bosseigne.
Justement. Je crois que je n'en peux plus de ce fauteuil, de tout ça, de ce rien qui devient une obsession.
Il y a une solution.
Oui, je sais. Acheter un autre fauteuil.
Mais non, c'est comme le chien. On ne le remplacera jamais.
Au fait, tu vas rire...
Rire, moi, au petit déjeuner? Je préfère déguster mon café avec sérieux.

collage SD
collection Contemporart
Et là nous avons ri. Tristement. Vadim nous manquait, l'été nous manquait, les mots à leur tour. Et ce satané (?) fauteuil et cette Tapissière invisible et muette. Alors nous avons dégusté notre café du matin, premier pas vers la sagesse que chaque jour rendait plus nécessaire parce que jamais nous ne parvenions à le faire suivre d'autres pas.

L'autre solution?
Bosseigne a secoué la tête. Partir. Fuir.

Ce n'est jamais honteux d'abandonner la place, m'a-t-il dit au moment où je m'apprêtais à quitter la table. C'est l'époque de l'année où tu as envie de Suisse, non, tu ne crois pas?
Oui, un voyage en Suisse sera le bienvenu. On peut y échanger des mots.
A défaut de fauteuil, a rétorqué mon parent, et j'ai compris qu'il avait une fois de plus raison.
Je suis tentée par Bienne, ai-je repris.
La ville de Walser, évidemment, ma pauvre, je lis en toi à livre ouvert...

Se moquait-il de moi ou au contraire... Parfois, mon parent me fait peur à cause de sa clairvoyance à mon égard. Un livre ouvert, oui; un livre rempli de peu de mots et de peu de noms, toujours les mêmes. Mes obsessions sont peu nombreuses. C'est sans doute le propre des obsessions, dirait Bosseigne s'il entendait mes pensées.

Oui, la Suisse te fera du bien et tu verras d'autres visages et d'autres fauteuils.
Sans doute, sans doute.
Et tu oublieras un peu Vadim. Et moi par la même occasion.
Et toi?
Eh bien, je voyagerai chez nous sans toi.

Et sans Vadim, mon Bosseigne, ai-je pensé, qui a réponse à tout. Que t'objecter à présent que tu as prononcé le nom du chien, peut-être ici conviendrait-il de te raconter comment notre garagiste l'a appellé hier, mais non, je n'ai pas la force de raconter. Au reste, est-ce que son erreur a un sens, j'en doute. Je vais réserver une chambre à Bienne et regarder l'itinéraire, ai-je dit à la place.

Une phrase juste et claire.
En guide de deuil.








dimanche 22 juin 2014

Un fauteuil à moudre comme d'autres du grain, dit Bosseigne, en guide de deuil!

J'ai réessayé.
En vain.
C'est une histoire à dormir.
Mais je n'ai pas envie d'un lit, tu le sais comme moi.
Un fauteuil dont bientôt nous n'aurons plus envie.
C'est comme les mots, ils finissent par disparaître.
Comme ceux qui les prononcent.
Tu as réessayé quoi?
Le téléphone.
Et?
Le courrier.
Et?
Rien.


A croire que la Tapissière avait levé le camp, joué la fille de l'air comme disait Giono. Disant cela, je nous ai servi le café du soir. Un Mexicain corsé.

Non. Elle est vivante.
Mais ne nous donne rien, aucune nouvelle de notre fauteuil.
Le tien.
Le nôtre, rectifie Bosseigne. Depuis que nous parlons de lui, de son absence, il te revient autant qu'à moi.
C'est son métier.
N'en rien dire? N'en rien faire?
Cent fois, pourrait-elle nous répondre.
Mais jamais elle ne répond. A se demander.
Si...?
Nous nous sommes déjà tout demandé depuis sa disparition jusqu'à celle du fauteuil.

Les chauve-souris sont sortis de leur tanière, c'était le signe que le soir arrivait sur le jardin et la ville. Depuis plusieurs jours, nous étions, mon parent et moi, dans un état d'inquiétude que l'absence du fauteuil ravivait en ce début d'été. Depuis combien d'années espérions-nous qu'il revienne? C'était un peu comme attendre un parent parti à l'étranger et dont on serait sans nouvelle. Oui, ce fauteuil était en quelque sorte un membre de la famille, un membre de nos corps aussi, ses bras nous manquaient, sa chaleur, son accueillante présence nous manquaient. Nous étions orphelins d'un fauteuil familial! C'était ridicule et pourtant bien réel et nous éprouvions chaque matin et chaque soir son absence comme une énigme impossible à résoudre. C'était épuisant.

Je suis fatigué, a dit Bosseigne en s'extrayant de sa chaise pliante.
Tu vas dormir?
Non, comment veux-tu, non.
Tu as du travail encore?
Oui, mais je ne vais rien faire de ce que je dois faire. Lire peut-être.
Je me demande si.
Il existe un roman sur un fauteuil?
Non, je me demandais si en allant chez la Tapissière, sans la prévenir, comme ça, pour la surprendre.
Eh bien?
Le fauteuil dans son atelier peut-être, là, en attente.
Mais non, m'interrompit mon parent agacé, mais non. Ce fauteuil n'existe plus, ne doit plus exister, doit avoir disparu, a brûlé, est devenu invisible, tout ce que tu peux imaginer, mais non, jamais tu ne reverras le fauteuil de ta mère, mets-toi bien ça dans le crâne.

Et Bosseigne m'a plantée là, visiblement exaspéré et moi, tout à coup comprenant qu'il avait raison, j'ai fondu en larmes et c'était tout à coup comme effacer sur son téléphone le numéro d'une personne chère, en l'occurrence celui de ma mère que j'avais conservé des années, voilà, ai-je pensé, c'est fini, mon parent a raison, c'en est fait de ce fichu fauteuil maternel, et je pleurais à la fois sur la mort de ma mère, sur mon incapacité à aller chercher l'urne contenant ses cendres et sur son fauteuil dont nous étions sans nouvelle depuis maintenant quatre ans.

Demain, ai-je pensé, je porterais une petite robe noire en signe de deuil.
Bosseigne comprendrait.
Et puis ce serait tout.
Oui, de ce rien naîtrait un tout.
Peut-être.




mercredi 11 juin 2014

Un fauteuil en héritage? Un fauteuil en langue maternelle!

Cette histoire de fauteuil, reprend Bosseigne.
Oui, reprenons-en un peu.
Je ne te parle pas du café, excellent d'ailleurs.
Ni du pain.
Non, c'est exact. Mais de ce fauteuil qui, l'été revenant, agace sérieusement.
Les dents, comme un citron vert, une prune acide?
La mémoire, chère cousine, la mémoire.


Nous nous sommes tus. Cette histoire, la nôtre. Un fauteuil, héritage de ma mère, une maison. Depuis que le fauteuil avait quitté la maison, nous espérions en vain son retour. Au point de. Passer notre temps du matin à parler sa langue. La langue du fauteuil disparu.

Lorsque je dis histoire, ça veut dire que je n'en veux plus! s'est exclamé mon parent.
Du fauteuil?
Je l'aimais d'enfance comme nous le savons, toi et moi et c'est pourquoi.
Ma mère te l'a légué. Je sais.
Aussi plus de patience, de la colère, du ressentiment et puis de l'agacement jusqu'à détester même l'idée du fauteuil.
Tu n'en veux plus, ai-je demandé à mon parent, manifestement très en colère.
Je ne veux plus que ce soit une histoire, je veux le fauteuil sans l'histoire, tout de suite.
Tu sais bien que.
Je ne sais rien, justement. La Tapissière est-elle encore vivante? Parfois je me le demande. Qui oserait faire ainsi durer l'histoire si ce n'est un mort?

Mon parent y allait fort. Nous savions, lui et moi, que la Tapissière était vivante, malgré son silence. Des amis l'avaient vue. Lui avaient même parlé. Le mystère du fauteuil, s'il avait peuplé nos imaginations, était à présent une pierre lourde à porter. Nous n'en voulions plus. Nous voulions récupérer notre bien. Le fauteuil dont Bosseigne était l'héritier. Mais comment recouvrer le fauteuil sans réveiller la Tapissière qui le gardait au secret depuis si longtemps que nous étions incapables de dire depuis combien de temps elle l'avait chez elle? C'était au début intrigant et presque drôle. Nous avions émis une série d'hypothèses et puis le temps passant, il nous arrivait d'oublier le sort de ce fauteuil maternel tant désiré, et soudain, à l'occasion d'un hasard, une image, un tableau, la représentation d'un fauteuil qui ressemblait au nôtre, notre impatience grandissait, nous téléphonions dans le vide et la litanie de nos craintes revenait: fauteuil tel une faute, fauteuil vendu, brûlé, que sais-je. Bosseigne s'impatientait, criait presque de colère et moi, impuissante, je saisissais le téléphone en sachant que cette fois encore la tapissière ne répondrait pas.

Voilà où nous en étions en ce début d'été.
Comme l'année précédente.
Et celle d'avant.
Bosseigne avait brillamment soutenu sa thèse.
Sans son fauteuil. La Tapissière pensait que nous l'avions oublié. Ou l'espérait. Mais nos lettres et nos appels auraient dû lui montrer notre désir de le récupérer.
Cette énigme avait un goût déplaisant.
Certains de nos amis, au courant de l'histoire, nous questionnaient: alors, le fauteuil, où en êtes-vous?
Au même point.
Depuis si longtemps?
Oui.
Heureusement quelques voyages nous avaient divertis et l'excursion prochaine sur le lac de Bienne.
Vraiment?
Eh bien, je ne sais pas. De temps en temps, une furieuse envie d'en découdre.
Avec la Tapissière?
Oui, et le fauteuil.
Un trésor peut-être était caché dedans et.
Qu'importe le trésor, c'est du fauteuil que nous parlons, depuis ce velours usé et maternel, dont le tissu devait être remplacé et les ressorts aussi. Puis rien du tout.
Un fauteuil ne donne aucune nouvelle.
Il parlait la langue maternelle, la langue du vieux temps de Marseille, de mon grand-père le mince, de mon arrière-grand-père le moustachu.
Une langue de sans patrie. Notre seul bien.

Nous nous sommes à nouveau arrêtés. De manger, de parler, de boire du café.
Il nous manquerait encore longtemps un fauteuil.
Qui nous le rendrait?









samedi 10 mai 2014

L'ours, les pierres volcaniques et la mort

Aujourd'hui, commence Bosseigne, ce serait une fable alors?
Une sorte de.
Tu t'es levée très tôt.
Ce qui permet le rêve.
En tout cas la lecture.
On peut commencer.
Entreprendre, tu veux entreprendre. C'est le verbe.
Un ours, des pierres, la mort.

Têtes volcaniques. SD


C'était un matin de pluie légère. J'avais encore les mains rougies de terre volcanique. La veille, nous avions fait une longue promenade sur un plateau. Découvert des amoncellements de pierre, comme nous les aimons.

Comme tu les aimes, corrige mon parent, depuis le banc sous le tilleul. M'aurait-il une fois de plus entendu écrire?

Je commence avec un ours. Des ours. Une frise d'ours. Dans le Nord, les Lapons et les Inuits chassent encore. L'ours. Et je connais.
Un chasseur, c'est possible, mais qui ne chasse pas l'ours.
Je connais un vieux monsieur, enfin, je l'ai connu.
Il est mort?
Oui, et j'ai appris en lisant ce matin Malaurie que pour les Inuits il fallait observer trois jours de deuil pour un homme et cinq pour une femme, période où on n'approchait pas les morts pour laisser leurs âmes.
S'envoler? S'en aller? Tu as respecté le deuil pour le vieux?
Ce qui me plaît, c'est cette précision, 3 jours pour un homme, 5 pour une femme. Et aussi
qu'il soit nécessaire de compter plus de jours pour la femme qui est toujours un peu magicienne.
S'en tenir éloigné pour éviter de succomber à sa puissance. A la puissance des morts, ces si petits pourtant. Qu'un rien éloigne. Que l'oubli détruit.
Justement, notre chagrin ne doit pas nous.
Il faut se conformer aux rites et du coup tout est plus simple?
C'est l'objectif des rites.
Je préfère ramasser des pierres volcaniques.
Et ton mort que faisait-il avant?
Toute sa vie a assemblé du fer en le soudant pour constituer un bestiaire amusant et poétique parce que très simple et répétitif. Un rite, si tu veux, il peuplait d'animaux le jardin d'ours, de chats, de cerfs. Un geste paléolithique. Toujours les mêmes formes reprises inlassablement, parfois peintes, parfois laissées telles quelles. Une vie de cerfs, d'ours, de gazelles, d'oiseaux, de chats.

Le vent s'est levé. La pluie s'est en allée plus loin vers l'ouest.
Nous avons refait du café.
Il restait des pasteis de nata.
Et un poème de Sofia de Melo.

CASA BRANCA/maison blanche

Casa branca em frente ao mar enorme,
Com o teu jardim de areia e flocos marinhas
E o teu silêncio intacto em que dorme
O milagre das coisas que eram minhas.

A ti eu voltarei após o incerto
Calor de tantos gestos recebidos
Passados os tumultos e o deserto
Beijados os fantasmas, percorridos
Os murmúrios da terra indefinida.

Em ti renascerei num mundo meu
E a redenção virá nas tuas linhas
Onde nenhuma coisa se perdeu
Do milagre das coisas que eram minhas.


Le poème parlait de la mer en face d'une maison blanche et surtout du miracle des choses qui ne changent pas dans la mémoire. Où rien ne s'est jamais perdu. Je l'ai lu à mon parent à voix haute malgré mon accent épouvantable et ai tenté de le lui traduire. Ce poème raccommodait les animaux et les hommes avec les choses. Et puis la maison était en face de la mer énorme. Celle qui manquait. Qui me manquait, ici et ailleurs. Mais là dans le poème, donnée, comme le café sur la table, comme les trois pierres volcaniques ramenées à la maison, rien ne manquait.


A part le fauteuil de Bosseigne.





mercredi 7 mai 2014

Laraba Maman, Nigeria, une liste

Tu n'as pas été posée. Pas une fille posée dès le commencement, non.
Difficile début.

C'est Bosseigne qui parle. Nous sommes dehors, la terre est sous nos pieds. Nus, les miens dans l'herbe. Ceux de Bosseigne, nus dans des sandales.

Posée bien droite sur la terre, tu vois. Comme ça. Comme on doit se tenir.

Bosseigne joue. Bosseigne s'amuse. A mes dépens.

Lorsqu'un enfant naît, on doit le poser nu sur la terre et ensuite l'eau. Mais d'abord la terre.
Les filles et les garçons?
Oui, peu importe. Il faut être posé. Déposer. Mis sur terre. Pas en terre, évidemment. Et puis l'eau.
Le baptême?
Un bain fait l'affaire. Mais la terre est irremplaçable.
Dans les maternités, c'est difficile.
Au retour à la maison, un jardin, un pré feront l'affaire.
Laraba Maman est un des noms de la liste.
Quelle? demande Bosseigne occupé à enlever le lierre qui enserre le tronc du figuier.
Liste?
Je ne comprends rien à ce que tu racontes. Est-ce que ça a.
Non, la liste des filles enlevées au Nigeria.
Il y a eu des enlèvements nombreux, les Sabines par exemple.
Non, là, des filles, par centaines, enlevées pour.
Et ce nom que tu as dit une mère, une jeune mère?
Non, un nom de famille, pris dans la liste des Deborah, Naomi, Ruth, Laraba...

Drôle de nom de famille.
Un nom comme un autre.
La famille.
Justement.
Et pourquoi.
On les a enlevées pour les vendre comme esclaves.
Et cette histoire t'empêche de marcher droit, c'est ça?

Bosseigne a remarqué ma boiterie.

Dans l'herbe, je ne boite pas. Je me pose. Je suis l'enfant posée par terre. Père, mère, terre.
Je ne suis ni ton père ni ta mère, s'esclaffe mon parent.
Il arrive que l'on puisse s'appuyer soi-même sur la terre, de toutes ses forces.
Et Laraba Maman?
Elle est avec nous, là. C'est comme si je la connaissais, elle et ses copines. Certaines de la même famille, des soeurs. Elles riaient beaucoup. Avant.
Tu n'as jamais eu de soeur.
Ni de frère. Mais je suis en mesure de.
Comprendre, oui.
Une fois quelqu'un m'a dit une chose injuste que je n'ai pas oubliée. Cette personne avait perdu son frère.
Oui?
Elle a dit tu ne peux pas comprendre, toi qui n'as jamais eu de frère.
C'est idiot.
D'autant qu'un peu avant une de mes amies avait elle aussi perdu son frère et nous avions pleuré ensemble.
Ce frère que tu n'avais pas eu.
Oui.
Vous l'avez pleuré ensemble.
Oui.
Et Laraba?
Elle est vivante. Ce n'est pas ma soeur. Dans la liste il n'y a qu'elle qui porte ce patronyme. Pas de cousine ni de soeur avec elle. Quelques amies, des filles du même âge.
Maman.

On est restés là, un peu étourdis par la chaleur venue d'un coup.
Par les mots aussi.
Et par l'absence.
De Laraba Maman.
Et des autres lycéennes.
Et aussi des autres.
Les absents, enlevés.
Qu'on aimait.
Puis Bosseigne.
A dit allons boire un café.
C'est une bonne idée.
Café du Nigéria.
Voilà.
encre et café SD



mardi 29 avril 2014

Um pé d'agua, dit-elle, et la pluie nous a inondées

Bosseigne, ai-je tenté.
Il n'a pas levé le nez de son ordinateur.
Nous étions installés au salon. Le soir venait. La porte fenêtre était ouverte sur le jardin. On entendait les oiseaux.
Certains écrivains, ai-je repris.
Oui?
Bosseigne a levé les yeux. Répété :oui?
Savent dire ce que nous.
Ne savons pas dire, c'est ça?
Non.

Je me suis tu. Ce n'était pas possible. Pas possible d'avoir. De dire. D'être. Mon parent était absorbé dans ses calculs. Inaccessible. Chantonnait dès que j'ouvrais la bouche. A table aussi. Tout le temps. Il devait m'observer et dès que. Hop! il se mettait à siffler, chantonner, tout pour que nous ne nous parlions pas. C'était une période sans conversation. Ou alors désespérante.

Bosseigne, ai-je insisté.
Oui?
Et là il s'est mis à me regarder avec une sorte de curiosité bizarre.
Oui?

J'ai hésité. J'avais envie de raconter mais son impatience avait plus pour objet l'agacement que je provoquais chez lui par mes interruptions qu'un intérêt pour ce que je pouvais avoir à dire.

Il m'est arrivé des choses aujourd'hui.
Tous les jours, non?
C'est vrai mais là cette femme.
Eh bien?

Je n'arrivais pas à lier les mots entre eux. Redoutant à la fois de sombrer dans la logorrhée issue du long silence dans lequel je m'étais tenue et l'interruption définitive que ne manquerait pas de provoquer Bosseigne si je ne parvenais pas à captiver son attention.

Allongée par terre, la tête posée sur son bras replié, là, sur le parking, couchée.
Malade?
Je le croyais, non, endormie. Une jeune fille. Oui, très jeune et l'enfant.
Quel enfant?
Dans la poussette, en plein soleil.
Où?
Devant le supermarché. Une vendeuse est sortie en criant. Cet enfant va attraper une insolation.
Et la fille?
Elle a dit qu'elle avait froid depuis le matin huit heures qu'elle était là. L'enfant était déjà malade.
La misère?
Oui, et surtout un abandon, quelque chose de si triste. Elle demandait de l'argent. Venait en train tous les matins. Pour mendier là. Même s'il pleut. De loin.
Et l'enfant?
Elle a dit  tous les hommes sont comme ça. Ils font un enfant et s'en vont.
Tous les hommes?
Non. Je n'avais pas d'argent. Je lui ai proposé de faire des courses pour elle et l'enfant.
Elle avait quel âge?
Un visage de petite fille. 17 ans, elle a dit. J'habite toute seule, a-t-elle ajouté.
Petite, oui.
Et la pluie nous a inondées. Alors nous avons couru, moi jusqu'à mon auto et elle et l'enfant sous l'auvent du magasin.
Je me souviens de cette expression, a soupiré mon parent.

J'ai cru qu'il allait encore parler de la misère. Mais c'était la langue qui venait à nous.

Qu'il pleuve ou qu'il vente. C'est un verbe qu'on n'emploie plus beaucoup, venter.
A cause sans doute de l'autre, vanter.
En portugais, il y a une jolie expression pour nommer l'orage, a poursuivi Bosseigne.
La pluie, a chuva? A tempestade?
Non, um pé d'agua. Un pied d'eau.
Pourquoi la pluie?
A cause de cette fille et de l'enfant. Son enfant?
Peut-être. Plus tard, je les ai revus, l'enfant jouait devant l'entrée du magasin.
Et la fille?
Elle ne dormait pas, assise.
Et pour nommer un arbre fruitier, on emploie aussi le mot pé. Um pé d'arancia.Un oranger.
On dit en français, un pied de vigne.
On ne sait pas où ça nous mène.
La langue?
Les mots, la misère, l'intelligence des choses.
Je n'ai pas compris.
C'est ce que je voulais dire. Tu ne comprends pas. Je le vois bien. Tu veux parler et tu te tais et moi je chante, c'est ça. Mais je n'ai pas de temps à perdre. Et  je ne sais pas non plus expliquer ces choses, moi non plus, a conclu Bosseigne, je ne comprends pas.

Et là, la pluie a recommencé, inondant la terrasse et interrompant les oiseaux et Bosseigne.
Ne nous restait plus qu'à rire.
Ce que nous avons fait. Un peu.
Mais en frissonnant car déjà la pièce avait pris l'air de la nuit.
Je suis gelé, a dit Bosseigne.
Moi aussi.
Ce sera tout pour ce soir, a-t-chantonné.
Et nous sommes montés nous coucher.
Um pé d'agua?
Non, une pluie de printemps.
Pour arroser un jardin.