mercredi 6 décembre 2017

Forain, ça veut dire dehors.


Romanichel, c'est le nom qu'il s'est donné.
Il parle fort, s'assied, repart. Fuori. Hors de lui.
Toute la gare en est remuée, de bas en haut.
Devant moi il vient. Tout près. Me dévisage.
Enumère sa généalogie.
Le silence est dans son corps, pas dans sa bouche.
Il va du nord au sud, d'est en ouest. Il le répète.
Sur tous les tons. Et revient. Tu es une femme bourgeoise.
Non?
Toute la gare en attente doublement : le train est en retard.
Beaucoup de monde. Une heure à attendre un train qui n'arrive pas.
Et lui, qui va qui vient, se hisse sur un banc, se penche pour lire ce que lit son voisin.
A haute voix. Déclame un article sur le Rhône.
Revient vers moi.
Me regarde et parle du manteau que je porte.
Blanc.
Sa mémoire le poursuit et il donne les noms de sa famille.
Nous sommes forains, ça veut dire dehors.
Nous sommes hors de vous, hors des maisons.
Personne ne lui répond. Ou alors à peine. Comme si.
Mon voisin gentiment lui dit ça va aller.
Mais où?
À Nîmes, ensuite sur la ligne qui va jusqu'à Cerbère.
Son nom à lui vient des Grimaldi. Le tarot et les princes.
Les gens de ma famille sont des Gitans, tous. Et vous?
Vous non. Me dit-il.
Le nom de Cerbère appelle d'autres noms. W.B.
Aucune manière de mettre ici ces initiales entre nous, je ne sais pas.
Je ne sais pas parler à ce garçon du philosophe fugitif.
Pas la bonne langue dans la mienne.
Nous attendons le train.
Cerbère, le chien des Enfers, me demande-t-il, est-ce qu'il vit au bout de la ligne?
Il agite ses deux mains:
ligne de vie, ligne de chance perdue?
Long silence. Tout le monde en attente.
Je vis en bas, dit-il.
Tout en bas.
Et il disparait.
Le train arrive.
Nous nous précipitons tous.
Sans lui.
Sur la ligne qui passe à Nîmes et file à Cerbère.

À Tarascon pour accéder à la gare, il faut gravir un escalier.
Comme dans les gares de Nîmes et Montpellier.
Fuori. Au plus bas.
La fête foraine.
Des familles.

Collage Boutons famille SD




lundi 4 décembre 2017

Eau-de-mère, eau-demeure, eau-de-mer...

La mer guérit-elle de la mère?
Eau de mer contre eau de mère?

Et pourquoi de l'écrire, bleu sur bleu,
les regards déboulent-ils du plus loin
jusque sur le sable où se voit le disparu?
Le Petit renard-regard nous demande
où muloter encore ?

La peau cuit,
coule
pèle
feu
laid
à
voir !

Et ce serait la mer qui guérit.
Ou la mère dont on ne sait où.
Passée. Sel sur plaie.

Et le Petit? Comment faire?
À force de manger Macacar
va-t-il se mettre à grandir d'un coup
et rejoindre l'enfant à naître
en un bond de renard fou ?

Corps d'oiseaux coupants
à traverser les fenêtres
du soir à la nuit
que dites-vous
à tous ceux
qui
vont
nuit
sur
mer ?
Dessin SD

jeudi 30 novembre 2017

Le Petit parle la langue

Le Petit ouvre la langue et la porte

il dit comment faire si elle est fermée

oui comment faire avant de dormir

si elle est fermée un deux trois neuf

le Petit a compté ça ne s'écrit pas

comment faire

nous nous servons ensemble

de casseroles et de chaises

de petits mots d'accompagnement

pendant que

avec

comme

et le Petit dit  en riant

pas tout de suite

tout à l'heure

pensif sur ses deux jambes

la cucaracha du livre ne marche pas

elle a deux pattes qui manquent

hier le loup a  mangé les boutons

Le Petit en riant fait la vaisselle

et se met a crier  À table!


jeudi 23 novembre 2017

Atelier bat-le-coeur/Avignon


Alexander Dickow cité par Isabelle Baudelet : « Les langues, il faudrait les toutes apprendre. Peut-être dès lors on saurait entendre une langue du monde, une langue de choses perpétuellement en ébullalation, en tant que la somme de toutes langues. »


Hier, premier atelier bat-le-coeur: 
apprendre ensemble à dire tu, je, vous, 
voyager en grammaire comme d'autres en ballon, 
d'une langue à l'autre, 
d'un trottoir à une chaise, 
d'un téléphone à un tapis de prière, 
parlez plus fort je suis plus vieille
que vous,
puis on se nous nous,
 tu te, 
et nous nous disons au revoir. 
Bonsoir monsieur, bonsoir madame.
On a joué à la grammaire.
Je dis je suis grand-mère.
On rit nous rions.
Ensemble. Together?
A la semaine prochaine, next week, cricket et football. 
Sur le sol mouillé poussent des cris.
Je suis tu. Tu es moi.
La mort s'esquive.
Esquisse un pas exquis.
Nous marchons dans la rue.
Carreterie. Un homme fou crie.
Tu viens du Soudan.
Moi non.
Toi oui.

Next week?


In Rhapsodie curieuse, édition Louise Bottu, phrase donnée ce matin par Isabelle Baudelet et c'est ainsi que nous écrivons, de l'une à l'autre, de l'un à l'une. Lune et soleil.

vendredi 17 novembre 2017

Extrait de Bascoulard/Opalka, Propos 2 éditions. Louis Soutter/Louise Bourgeois











D’une autre Suisse, celle de Louis Soutter, d’une autre France, celle de Louise Bourgeois

Pour Paul Nizon



Le titre choisi par P.N dans le catalogue de l’exposition Louis Soutter s’attarde sur un des titres des œuvres du peintre suisse : L’âme qui s’en va du seuil des fleurs au cycle des pierres noires.
Dans une carte postale adressé à son cousin Le Corbusier, L.S. écrit : Perdu la route.
Alors peindre, se barbouiller d’encre, poursuivre.
Nous mourrons en route mais nous continuerons de marcher dans l’encre et la boue. Jusqu’au dernier cycle.
Ainsi le temps rythme l’œuvre de Louis Soutter au travers des titres qu’il choisit tels des seuils :

             L’aube

L’aurore boréale
De Minuit au jour
Midi des nonagénaires
Depuis l’Ascension à Pentecôte
Noël au crématoire
Visages, mais de Gruyère. Ici la Suisse.
Entre nus, dit l’une.
L.S : Suisse/Etats-Unis/Suisse.
Et tout se lit et s’écrit et se crie :

            Amants aurons-nous un logis d’hiver ?


Un seuil, un cycle, une route : la Suisse de Louis Soutter.

 



A lui, ombre chétive, j’associe une ombre vive, celle de Louise Bourgeois, la femme aux araignées, la femme-maison, l’inventrice de Sébastienne, la percée de flèches.
Chétive ombre de Louis Soutter, le peintre affamé.
Ombre vive de Louise Bourgeois, l’enflammée.
L’un se frotte au noir, l’autre aux pierres, aux totems, à la vaste étendue artistique des Amériques dont lui n’est pas revenu, dont elle tire sa ressource.
Mystère de l’un, mystère de l’autre.
L’un épuisé revient d’un pays trop grand pour être son pays.
L’autre ne revient pas en France, ou si peu.
L’un est mort depuis longtemps (1942).
L’autre vit encore malgré son âge. Ou grâce à lui.
On ne sait avec elle dire ce qu’il faut.
Tous deux sont là.
En face, à côté.
Par moments bavards, par moments silencieux.
Quelquefois facétieux.
A d’autres moments, pleins de mélancolie.
Parfois insupportables.
Et absents.






               Louis Soutter a les mains noires, le corps aussi, et maigre.
Pourtant sa souplesse l’écarte du monde des nonagénaires et des vieillards gâteux qui peuplent Ballaigues.
Louis Soutter a-t-il enfoui un jour ses mains dans la terre suisse ?
En tout cas elles sont, ces mains, couvertes d’encre et de sang, car l’encre, écrivait-il à son cousin, était son sang.














             

Louise Bourgeois :

France/Etats-Unis
Choisy-le-Roy/New York
Un mari, des fils
Maison détruite/maison réinventée

Louis Soutter :

Suisse/Etats-Unis/Suisse
Morges/Chicago/Ballaigues
Une épouse, pas d’enfant
Maison familiale/Maison conjugale/Asile




Trapeau lit-on sur un des dessins de Louis Soutter. Mais ce n’est pas le titre. L’inscription reste visible cependant. Ni barrée, ni effacée. Bien présente. Ce trapeau est-il un drapeau ou un troupeau ?

Et que signifient les lettres SD, elles aussi bien visibles ? Ces lettres me troublent. Quelque chose est là et je ne sais pas le lire exactement. Comme si mon nom, ou tout au moins les initiales de mon nom, étaient inscrites dans le dessin. Est-ce à moi que s’adresse ce trapeau ? ou à Soutter Détruit, SD ?




Juste une couleur. Un pays. Un nom sur du blanc. Bleu.








Louise est la forme féminine du prénom Louis.
Bourgeois a un féminin, mais c’est ici le patronyme de l’artiste et en français il ne s’accorde pas avec la personne qui le porte.
Car Louise Bourgeois est une femme, une artiste, la fille d’un homme, la fille d’une femme.
La maison dans laquelle elle a vécu enfant a été détruite et remplacée par un théâtre.
Un temps cette femme a travaillé sur sa terrasse qu’elle utilisait comme un atelier, à new York.
Cette femme a gardé son nom d’enfant française, même lorsqu’elle s’est mariée à un homme américain.
C’est un élément à prendre en compte.
Elle a eu des fils.
Uniquement des fils.
Et a continué à porter son nom de fille du père : Louise Bourgeois.
On l’a montrée tenant un phallus géant et riant avec malice.
Louise Bourgeois, la déplacée, dit d’elle Jean Frémon.





Louis Soutter dans une de ses lettres adressées à son cousin, utilise le mot âme,
mais aussi le mot maison
auquel il adjoint le mot minimum. Auquel j’ajoute le mot PAIN que nous déposons sur la TABLE pour faire MAISON, le pain et le feu, maison sans fenêtre, précise l’artiste, et la maison se tient en équilibre, debout, en compagnie de celui qui mange peu
et de celle,
face au feu,
qui dévore le pain.





Louise Bourgeois sort de la maison, un foulard rouge au poignet, ce n’est pas son sang qui coule mais la couleur, toute la peinture est devenue rouge, l’araignée et la mère, la main et le père, et ici tout prend son vol et un air de feu d’artifice.
Louise Bourgeois n’a plus de maison.
Alors elle en construit une, toute blanche, en carton. Celle de l’enfance, ce que les architectes et les petits garçons appellent une maquette, une maison française à Choisy-le-Roy et depuis New York, Louise invente des femmes-maison pour se protéger et habiter avec elles.



A l’intérieur du toujours plus dedans, Louis Soutter exécute une danse à l’encre où les doigts et le corps inventent un début d’histoire.
A l’intérieur de l’asile, à l’intérieur du mot, à l’intérieur de sa maigreur, Louis Soutter inventorie le monde, à l’intérieur de sa peau, dessinant le territoire du jeûne.
Il est le premier artiste de la jeune Suisse affamée et rejoint son compatriote Robert Walser dans l’exercice obstiné de la marche.
A l’intérieur du paysage suisse, tous deux creusent des tunnels et dessinent des lignes de vie.




Un phallus d’or, dit Louise Bourgeois, c’est ce que j’aurais voulu accrocher au mur de la maison de Choisy. Le rendre bien visible depuis la table du déjeuner où mon père tous les dimanches épluchait une orange, jouant à me ridiculiser, croyait-il, moi à qui tout manquait, et le sexe, faisant rire les convives à mes dépens en agitant une pelure d’orange où se dressait un petit phallus, le même homme qui exigeait de nous qu’on découpe au ciseau les parties génitales sur les tapisseries que nous restaurions pour les acheteurs américains.
Ce phallus d’or existe chez Irini Athanassakis. Il éclaire la maison d’une lumière étrange.
De quel monde est-il la clé ?
En tout cas il ouvre des séries de maisons, maisons de la mère, maisons du père, maisons des pays aussi où il arrive que vivent des artistes comme Louise, Louis ou Irini.









Sylvie Durbec, 2010-2017

















mardi 14 novembre 2017

Dieu en un mot.

Il faut.
Faire court.
Une liste.
Pour.
Dire.
Moins.
Plus vite.

Le jour.
Au sud.
Tout un jour.
Boire.
Courses.
Marche.
Le bois.

Le toit.
A volé.
Le vent.
Durer.
Pain, vin, eau.
Un mois.
Puis deux.
Et trois.

Dieu en un mot.
N'est pas là.
Bleu froid.
Du ciel.
Vide.




lundi 13 novembre 2017

Loup rit, de face, corbeau nous voit, tout a mélangé.

I,
Que devient le visage quand.
Que devient celle qui vit sous.
La peau molle, gonflée de.
Corps-tit-zone?
Nom de nom.
Je connais quelqu'un qui.

Deux fois.
Deux visages.
En Allemagne.
En France.
On les a changés.
Pile/face.
Dol.

Tout a changé.
Les joues. le nez, les yeux.
Les joues surtout.
Deux faces et de dos.
Même de dos.
On change quand.
Tout finit.

II,
Et le loup aussi qui.
Dans la vitrine du musée vit.
Mort.
Beau corps du loup gris.
Et le corbeau.
De face.
Qui nous voit.


En haut l'homme.
Sur le dôme.
Au pôle Nord.
L'homme le plus haut.
Du Monde.
Assis au Nord,
Il rit fort.
Très.

Rire.
Sang.
Sans.
Fin.
Là.
Mort.


vendredi 10 novembre 2017

Dans le Karst à pic un loup rouge aime un cerf bleu



"Je me disais : tu vois, toi tu es du nord, et dans le karst le vent souffle, le soleil brille, il y a des pins et des figuiers... L'Europe centrale - terme que je n'emploierais jamais avec une connotation idéologique - c'est une chose qui est liée à des phénomènes de climat."  
Peter Handke

Je me disais.
Lui, il se disait.
Le vent souffle.
À pic.
Trop vif.
Peu de pluie.
Pas de doline. 
Ni de rocs troués.
Tout y est sec.

Trop est un monosyllabe.
Karst aussi, comme vent, mer, air, feu et y.
Trop de vent fou, peu de pluie, des pins.
Peu est un monosyllabique, pin aussi. 
Les noms de bêtes sont souvent monosyllabiques :
chat taon cerf pie veau porc geai paon loup.

Et les couleurs:
vert noir blanc jaune bleu rouge.
Toutes monos.
De quoi parlent-elles, ces couleurs?
Un loup rouge aime un cerf bleu.

Arrêter la radio. Se taire. 
Se terrer. Se serrer entre geais.
La terre et la mer sont monos.
Chant joie cri sourd voix jour.

Et les verbes?
Voir dire croire faire.
Tu me dis je t'aime.
Suffisants pour le poème?

 




 

jeudi 9 novembre 2017

Une collection de mots monosyllabiques, une liste à la Bretonnière?

pain. pot. lune. terre. coeur. mot. voix. air. son. roi. thym. don. mont. vent. fleur. sein. mer. plume.

(une collection)


ces mots d'une syllabe, pourquoi les collectionner?
 
pourquoi pas?

pas de majuscule pour eux.

ni pour moi.

nous allons de l'un à l'autre.

nous disant.

nous ne valons pas grand chose.

pot. pain. plat. verre.

mais nous aimons.

les gens. le son. la voix.

et ce matin.

entre joie et peine.

mie. mots.  doux. chat.

coeur creusé, poitrine ouverte.

chant. pré. loin. mort?

pour suivre un poète.

comme Bernard Bretonnière.

pas. une vie. la terre. ça.

lundi 6 novembre 2017

Où une artiste centenaire reconstituait à New York le climat de son Japon natal, un écrivain évoquait à propos de Martin Heidegger l'art culinaire désastreux des Allemands, tandis que le point revenait dans la réflexion sur l'état des civilisations de Marc-Aurèle et jacques Soustelle, où... etc...

Commençons par le climat et ce qu'en disait Montesquieu. Nos gouvernements seraient influencés par la pluie et le beau temps. Balivernes, ont jugé les scientifiques. Et puis voilà que la planète se réchauffe et les migrations reprennent. Est-ce notre caractère, nos moeurs, notre politique que le climat influence? Pas seulement. L'encre aussi.
Écoutons cette artiste japonaise centenaire.
Toko Shinoda.

"Si je peins une ligne droite à New York, elle sèche immédiatement à cause du climat. L’humidité au Japon fait que cette même ligne droite sèche progressivement. C’est ce que je préfère d’ailleurs. Lorsque je peignais à New York, je laissais couler de l’eau chaude du robinet dans la salle de bains..."

 Ensuite revenons vers la forêt humide et noire où ne se cachent pas seulement chevreuils et poètes. Ogres aussi.

"Allaient en pèlerinage chez Martin Heidegger surtout ceux qui confondent la philosophie avec l’art culinaire, un rôti, un bouilli, ce qui correspond tout à fait au goût allemand ".

Cette phrase de Peter Handke citée par Roland de Muralt convient tout à fait à ce moment du parcours vers Todtnauberg dans la Forêt Noire ou plutôt Totenauberg, tel que l'a imaginé Elfriede Jelinek qui n'en était pas à son premier monstre, ni à ses premiers morts.

Dès que j'ai lu le nom du village où H. avait un chalet et où il recevait ses admirateurs (mais Celan n'en faisait pas partie, même s'il s'y rendit après sa lecture à Francfort), j'y ai vu le nom de la mort. Malgré ma connaissance limitée de la langue, ce mot m'avait  semblé présent dans le toponyme.

Maintenant il y a aussi la réponse à la question posée à propos du mot Kindschaft.
Ou la traduction du texte de Gabriele Hasler,  Der Pfirsichmaschine, de l'allemand au français pour rendre cette machine mâchonnée dans la bouche.
Le français que je parle hésite à trouver ses mots.

Et le vent violent déracine.
Mots et sens, points et racines.
Confinée dans la chambre-bureau, volets clos, parce que le Petit pour dormir a besoin d'obscurité.
Sur la table, des livres, celui de Gabriele mais aussi Les quatre soleils, de Jacques Soustelle dans la collection terre Humaine qu'il me semble avoir lu dans le bibliobus qui venait dans la cité achélème où nous habitions à Marseille quand j'avais 16 ans.
Livre ramené d'Allemagne et relu ici, en même temps que Handke.
"Dans la vie de l'homme, la durée? Un point."
J'ai lu aussi Marc-Aurèle à peu près à la même époque.
Soustelle qui le cite vers la fin du livre ramène avec lui ce moment passé.
Et le point que nous sommes sur la flèche du temps. Marc-Aurèle, un beatnik rencontré sur la Canebière, m'en avait parlé. J'avais acheté le livre.
Il existe toujours ici.
"Tout ce qui est du corps n'est qu'un fleuve, ce qui est de l'âme un rêve, une vapeur."
Quant à la traduction du mot Kindschaft, le dictionnaire donne filiation. Un peu court pour la rêverie matinale.

C'est alors que le Petit, pour qui j'avais rangé - un peu - mon bureau, a posé sur la table une des multiples pierres que je ramène comme exorcismes possibles. La déposant sur la table à écrire, il a dit: elle est bien, là.
Elle va donc y rester.
Entre enfance et effroi.
Point. 






vendredi 3 novembre 2017

"Y a-t-il donc un mot pour l'aventure que je vivais?" Peter Handke

Cette aventure est celle de la traduction.
Lire, écrire.
Ce matin les mots de Handke résistent et m'aident à surmonter la lassitude.
Je viens d'écouter - un peu - la voix de Sylvie Brès vivante.
Elle parle de sa mort prochaine. Et moi qui l'écoute, je sais que c'est la voix d'une morte.
Je relis les mots de Sebald - mort - parlant du livre de Handke - vivant - qu'il a aimé.
Et je cherche le mot qui dirait à la fois la vie et la mort pour des écrivains comme ceux que je cite ce matin. Et sont chers à ceux qui les lisent; l'un encore en vie et les autres morts.
Cet album de photos de Kafka ramené d'Allemagne parcouru avec le plus jeune fils et lui s'étonnant de la date de sa mort, disant 1924, avant l'extermination des juifs. Il a eu de la chance de mourir dans un lit. Et il se reprend: chance, c'est beaucoup dire.
Kafka a rejoint Benjamin qui lui-même est rejoint par Milena Jesenska.
Chaînes sans fin de noms.
Retardataires me vient.
Est-ce le bon mot?

Dans cet étonnant livre de Handke, Le recommencement, la question centrale reste la bonne langue, la langue qui convient, la langue qui pour une fois ne manquerait pas son but. Les racines dont on nous farcit la tête, surtout concernant leur rattachement à la terre, ont une autre fonction dans les langues: elles disent l'histoire, les guerres, les invasions, les déplacements, migrations forcées ou volontaires. Quant aux racines de terre et de sang, elles sont un leurre. Se souvenir de Michaux. Nous ne sommes pas des betteraves pour être enracinés. Nous glissons sans cesse à la surface, patineurs épuisés et lents, d'une mémoire gelée.

"Comment peut-on exprimer en un seul vocable l'expérience de l'enfance et celle du paysage?"

Ce serait une belle question à nous poser aujourd'hui.
En français, est-ce que ça existe un mot pour l'exprimer cette expérience simultanée?
Car notre enfance est liée à un paysage, pas seulement extérieur mais intérieur, mieux, intériorisé. Et quel nom lui donner, nous l'ignorons. Nostalgie ne convient pas. Car il y a de la douleur dans le mot. Et c'est ce sentiment que le Petit a exprimé en liant la plume et l'absence. Deux questions sans réponse donc. Pour l'une j'ai proposé traduction et j'aime le vocable anglais, translation, mais je n'ai aucune solution pour le deuxième.

Et j'entends les cris de joie et de peur mêlés du Petit soulevé par son père très haut.
La langue allemande a sa réponse. Il sera temps demain de la donner.
Mais aujourd'hui, son absence me permet de vivre simultanément ici et là-bas, près de Brême, à Worpswede.
..."affamé d'aventure..."
Retardataire donc.

mardi 31 octobre 2017

Tout est à sa place, le point surtout. Et son prolongement.

Nous sommes revenus.
Avons retrouvé la maison à sa place et le livre d'Andreï Baldine aussi.
Nous pouvions commencer un nouveau voyage de part et d'autre du Don.
Réfléchir à ce que le paysage fait aux hommes et à ce qu'ils font au paysage, les hommes.
Cette fois ce serait un voyage immobile.

Still Life, Bremen

Nous pourrions penser aux langues aussi.
Au tracé des mots qui forment des limites.
Limes, confine.
Ce que dit une écriture manuelle et que ne dit pas la machine.
Écrire à la main en allemand, en français, en latin, est-ce la même manière?
Il faudrait avoir le droit de contracter un crédit de quelques années, - du temps-, pour apprendre toutes ces langues qui fourmillent au bout de nos doigts et de nos bouches.
J'aurais besoin de dix années.
Et il me faudrait aussi l'espace ouvert de la steppe pour que mes pieds et mes jambes refleurissent en courant à nouveau ensemble.
Et puis encore quelques années pour écrire l'épopée des mille vies croisées au cours de nos voyages.

Tout est à sa place et brille.
On dirait que Noël approche tant tout resplendit dans la lumière vive.
Et froide.
On y est, murmure une voix.
Presque.
Mais les feuilles tiennent encore aux arbres, la vigne rougit à peine, rien ne manque aux oiseaux.
Le point clôt la phrase comme la nuit précoce la journée.
Tout est à sa place.
Répète une voix et sa rengaine.
De quelle inquiétude vient-elle, de quelle absence?
Nous sommes revenus. Le basilic n'est pas mort. Le feu brûle.

Que ferons-nous du paysage que nous ramenons du Nord par brassées, de ces arbres immenses, de ces bouleaux féminins, des eaux et des forêts, des passages furtifs de chevreuils et de cerfs, qu'en ferons-nous, une fois nos bagages vidés, linge rangé, livres et nourritures sur les tables?
Nous n'en savons rien.
Nous rêvassons un peu.
Mâchonnant d'autres questions.
Comme.
Que ferons-nous du nom de Paula M.Becker? 
Nous avions marché dans Worspwede, senti la mousse sous nos pieds et le paysage vaste et minuscule nécessaire à l'artiste.
Ateliers, maisons, musées et cimetière.
Choses passées et présentes, empreintes de pas dans la boue des chemins qui traversent le bois.
Il y avait sur un trottoir des choses jetées à qui voudrait les emporter.
Nous avons pris deux chaises de jardin, nous les avons nommé les chaises de Paula, elles toutes rouillées et branlantes, prêtes à finir à la décharge.
Nous les réparerons. Les repeindrons. À nouveau elles retrouveront leur nom et leur fonction de chaises. Elles auront parcouru plus de mille kilomètres pour que nous puissions nous asseoir en revivant Worpswede et la peinture de Paula Becker, un nouveau voyage grâce à elles.
Voilà ce que nous nous sommes dit en les fourrant dans l'auto, nos belles chaises de peu.
Un trésor, un tribut, un souvenir?
Les deux chaises nous accompagneront jusqu'au prochain été.
Et nous ,ous efforcerons de les accompagner aussi.

Le paysage du Sud qui nous entoure sent la poussière dorée et le cumin.Dans le jardin, les feuilles craquent sous les pas et aucune plaque ne parle la langue de la mémoire.
Au village, y a-t-il eu des familles qui ont disparu?
Dénoncées. Déportées.

Tout est à sa place.
J'ai ramassé des chrysanthèmes blancs, me souvenant qu'ils avaient été rouges.
Mais là, coeur d'or, pétales blanches, à lier dans un verre acheté à Elseneur.
Pour la couleur, la gentillesse du vendeur qui aimait la France et a voulu me l'offrir.
Et finalement nous donna une jolie bouteille de vin de noix.
Et maintenant, vase, bouteille, carnets, tout est à sa place.
Le point aussi.
Peut s'entreprendre la tâche de longue haleine pour laquelle un crédit a été demandé.
Vraiment?
Je relis cette phrase de Marguerite Duras lue il y a longtemps et retrouvée dans ce livre ramené d'Allemagne: " Il y a toujours un enfant qui veut suivre la mer pour voir."

Et le Petit, bientôt revenu, aura-t-il à la bouche la plume qui fait défaut à l'oiseau?


dimanche 29 octobre 2017

Quatre plaques, une famille et Tchekov, à Badenweiler

Je ne sais pas.
Encore une fois.
C'est l'ignorance qui guide les pas sur un trottoir inconnu.
En territoire inconnu. On dit étranger.
Le nom de ces plaques.


Et puis il y a cette niche dans le tunnel où passent les trains qui vont d'Autriche en Slovénie.
7976 mètres.
Tunnel des Karawanken.
Y est lové pour toujours le corps d'un très jeune homme.
Dans la niche.
Un corps dormant,
passant d'une ligne à l'autre, recommençant sans fin le voyage.
Encore un retardataire qui apprend à lire sur les visages des gens.
Chacun une lettre et chaque mot simplement désignant un magasin.
Pain, Vin, Viande.
Puis écrit.

Tchekov est lui aussi un traverseur de lignes.
Venant d'une langue lointaine.
L'écrivant même en Allemagne.
Mourant loin de sa langue.
Mourant dans un lieu de cure.
Réclamant un verre de champagne qui rejoint les pivoines de Kafka mourant.

Et sur le trottoir. On s'interrompt.
On revient de lire en cyrillique et en allemand des lettres et des textes dans le musée consacré à l'écrivain russe où il n'y a pas de guichet ni personne à l'accueil. Un musée en libre-service.
Dans ce lieu de richesses et de maisons bourgeoises, c'est une sorte d'aumône faite au génie.
Sur le trottoir quatre petites plaques que le froid fait briller.

On m'a appris que certaines villes avaient refusé ces plaques sur leurs trottoirs.
Comme un eczéma qu'on ne voudrait pas voir s'étendre.
Une démangeaison insupportable.Un rappel douloureux.
Stolperstein.
La Baule par exemple. En France.


On peut se demander. me demander. Quel lien entre ces moments et lieux. Entre deux écrivains si différents, Tchekov et Handke.
Je me le demande aussi.
La mémoire peut-être.
Le souvenir du jeune homme dans sa niche rejoint celui des morts inconnus.
L'un n'existe que dans un livre, les autres morts de la manière brutale et abominable, revivent sous nos pieds parfois et dans la mémoire de l'Histoire. Ils se rejoignent pourtant.
Un livre est une sorte de plaque.
Feuilletée et plate.
Fragile.








vendredi 27 octobre 2017

Flocon de sommeil, Ulysse épuisé, petite plaque de cuivre


Sur la montée vers le vieux donjon en ruine, une phrase de Goethe a été inscrite sur un panneau de bois. Incitant le marcheur à poursuivre son chemin, elle explique que c'est ainsi que nous nous trouvons, en marchant, en cheminant. De préférence en montée. Au bout du sentier qui s'élève au coeur de la forêt, les ruines de l'Histoire.

Plus bas, sur un trottoir d'une petite ville de la Forêt Noire, une petite plaque de cuivre. Peu bavarde. Les mots ont même tendance à s'effacer. Seul le nom et le prénom restent lisibles clairement. Et les dates. 1902. 1938. 1940. Et ce nom que l'on déchiffre avec peine: MAUTHAUSEN éclaire la promenade urbaine. Lumière noire. Contraste violent avec les chrysanthèmes jaunes et violets qui décorent (?) la ville en l'honneur de je ne sais quel anniversaire.

Le soleil glisse sur les vertes prairies.
On s'attend à voir sur son banc Heidegger fumant la pipe du philosophe.
En toute conscience. Comme si rien n'était arrivé.
Comme si certains mots n'avaient jamais été écrits.
En allemand. En français.
L'Allemagne est un pays de littérateurs et de poètes.
Il ne faut pas que les visiteurs l'oublient. Même ici, en Forêt noire.
Tous n'étaient pas des écrivains retardataires.

Ulysse épuisé se laisse glisser sur l'herbe.
Aucune envie de discuter avec le vieil homme têtu.
Seul "un flocon de sommeil" peut sauver le promeneur.
Effaçant la fumée d'une pipe malodorante.
Donnant "une chaude immunité" à celui qui regarde ce qui ne peut se considérer calmement.
En l'occurrence une petite plaque de cuivre si discrète que le promeneur souvent ne la voit pas et pose son pied sur elle. Et s'il la voit, il parvient difficilement à lire les caractères gravés et du coup ne comprend pas de quoi il est question. Un homme habitait là, oui, et après?

Mais qui est Ulysse et qui ne l'est pas, personne ne le sait vraiment.
Il suffit de se tenir en face de la plaque de cuivre. S'accroupir pour mieux voir.
Déchiffrer les mots. Y déceler le mot poète. À tort. Mais aussi, peut-être, le nom d'un camp.
À moins que ce ne soit le nom d'une petite ville.
Charmante. Comme beaucoup de petites villes fleuries.
Et lever le nez ( rote nose à cause de la pluie froide) pour guetter le flocon de sommeil.
Un grain de pavot?

KZ.
Konzentrationcamp.
Ce qu'il faut lire.
Sur la plaque de cuivre.
En attendant le flocon de sommeil.



PS: Les expressions flocon de sommeil, Ulysse épuisé proviennent du très beau livre de Peter Handke, Le recommencement, publié en France en 1989 dans la traduction de claude Porcell.