dimanche 22 octobre 2017

Tessons, noix cassée, plumes.



On recherche, tout en marchant dans les longues douces algues noires, un je ne sais quoi qui rattacherait un monde à un autre.
Un pays à un autre?
Une amie écrit: quelque chose comme traversière de pays.
Une autre: bouger les lignes.
Ce serait notre travail.
Le mien?
J'aime penser à ce notre.
Je me demande ce que nous ramenons avec nous quand nous revenons de l'étranger.
Choses sèches et fraîches que la main caresse et retient au fond de la poche.
Tessons, noix cassée, plumes.

Et je me demande aussi pourquoi certaines choses mettent en colère.
Mal à l'aise.
Éloignent de soi.
Parfois avec raison.
D'autres fois...?
Par exemple, l'exposition à Louisiana des oeuvres de Marina Abramovic.
Ne me convainc pas et pire, je la fuis. Y mets à peine le nez. Regarde ses dessins de jeunesse, ses carnets, vois ses portraits. Son goût du crash automobile, de la catastrophe. Entends ses cris. Puis les deux jeunes corps nus. On peut passer entre. À certaines conditions?
Je n'aime pas ce que je vois.
Me dis que je vois mal. Suis de mauvaise foi. 
Il y a là une oeuvre, disent le monde et les catalogues, le musée et les guides.
Je n'en doute pas.
Mais.
Je cherche le lien.
Le parc de Louisiana, la mer, les sculptures, la mer encore, Giacometti, Max Ernest et son rire d'oiseau haut perché dans les immenses arbres?
La vie d'un côté, la mort de l'autre?
Puis.
Plus loin.
Ce fragment ramassé.
Est-ce que c'est lui, le lien, dont j'avais besoin?

Les oeuvres de jeunes artistes montrés en bout de galerie sont si convenues dans leur moderne morbidité que là encore je tourne les talons et repars à la recherche de statues amérindiennes pleines de vigueur créative. Vieilles, très vieilles, venues de si loin jusqu'ici, et belles.
Et moi, suis-je hors, out, trop loin?
Faut-il se tenir dans un camp?
Celui de la modernité, il me semblait l'aimer.
En tout cas, m'y tenir au plus près.

Pour rentrer dans la maison, il faut une clé.
Sans doute l'ai-je égarée.

Et si le monde court à sa fin, reste le bleu.
Le rouge. L'or qui répare. L'encre qui lie.

La pudeur de la couleur rose, a écrit le poète Bernard Vargaftig.
A Roskilde, on a exhumé des drakkars dans le fjord et des jeunes gens, garçons et filles, se sont attelés à la tâche d'en construire de nouveaux et de les faire naviguer.
Ils ont ainsi relié l'Ecosse au Danemark, l'Irlande au Danemark.
C'est une passion. Un passe-temps, diront les médisants.
Mais nous en sommes tous là.
Flaubert déjà.
Marina Abramovic aussi.
Nous avons un peu de temps et nous l'occupons.
Certaines n'en ont eu que très peu et ont tout fait avec ce peu.
Paula Becker. Charlotte Salomon.

Pourquoi ces deux noms?
Parce que demain nous serons en Allemagne et que le Nord et ses couleurs me retiennent.
Ici? 
Et puis deux femmes aussi.
Comme Marina.
Mais.
J'ignore pourquoi je les ai en tendre amitié.

L'injustice de l'amour?






vendredi 20 octobre 2017

Une épave à Jyllinge, une petite plaque à Lübeck

Au loin, premier bateau aperçu.
Une épave.
Echouée.
Dans ces deux mots, épave, échouée, une idée d'échec.

Et parfois on se demande.
On croit connaître la réponse.
L'agitation que produit le vent à la surface de l'eau.
Roseaux, barques, oiseaux légers.


Et au loin le grand bateau échoué.
Contre une île verte-pelouse, à la semblance de baleine.
Les cachalots et les bateaux s'échouent sur les hauts-fonds.
Et les poètes aussi.

À l'abri des fenêtres, dans la douce maison de bois, nous sommes sans inquiétude.
Pas d'échouage en vue. Juste, peut-être, quelques pas le long de la grève.
Et le projet de rendre visite au coiffeur de Jyllinge.
Couper net la chevelure trop abondante.

L'épave joue sur sa quille et gite un peu sous le vent.
Couleurs du Nord douces à la peine.
Finlande. Danemark.
Des lignes se dessinent sur l'eau, d'autres friselisent.
Coquetterie du vent et de la mer, jouant ensemble.
Des feuilles volent. Par la fenêtre de la cuisine, tout est d'un vert éclatant.
Vers la mer, tout est doucement grisé.

Vols d'oiseaux. Tôt ce matin, une tête blonde a dépassé les roseaux et a filé vers la gauche.
Des canards pêchent, cul en l'air.
L'île en face  a disparu dans la brume.

Marchant dans Lübeck,  cette petite plaque au sol.
Un nom, un habitant de la cité, mort en déportation.
La plaque discrète a été posée devant sa maison, sur le trottoir.
Beaucoup ne les voient pas. Marchent sur leur mémoire.
Le nom est difficile à lire. Il faut faire un effort.
De lecture.

Nous vieillissons. Ici comme ailleurs.
Pourtant. Malgré.
Nous n'avançons pas.
Nous restons.
Là.



lundi 16 octobre 2017

À carnet trouvé, on ne regarde pas les dents (le camp des autres?).

Tu t'es demandée si c'était la fin.
Du monde.
De ton corps.
Si c'était fini.
La fin de toute beauté, de toute santé.

Le Portugal brûle.
Le Sud de la France attend la pluie.
Brême est dorée et douce.
Le Danemark a chaud.
Le ciel de Bretagne est jaune.
Trump n'a pas peur. Nous, oui.

Nous croyons que la fin est là. En même temps non.
Nous faisons des projets.
Continuons.
Nous lisons Cioran, et d'autres.
Sur la maladie.
Nous sommes même tentés de publier des livres.
Malgré.
Nous ne savons pas si nous appartenons au groupe des bien ou mal portants.
Mais nous connaissons ce sentiment d'être séparés quand nous sommes malades.
À l'écart.
Presque montrés du doigt par les bien portants.
Oubliant que nous sommes mortels, dès que le soleil brille. Réchauffe notre peau.
Dès que la maladie reflue.
Nous n'avons jamais rien appris.
Lorsque nous rejoignons le camp des bien portants.
Le camp des autres, nous l'abandonnons.

Dans les villes, pour peu qu'elles figurent sur un guide, les touristes affluent.
La preuve de notre inconscience, nous continuons à les visiter.
Malgré.
Nous ne croyons pas à notre fin.
Ni à la fin des villes que nous visitons.
Venise, disparaître? Impossible.
Malgré.
Nous nous voulons éternels.
Comme, croyons-nous, la Bibliothèque de Babel.
Malgré toutes nos douleurs, toutes nos horreurs, nos blessures, nous voulons que ça continue :
vivre au présent.
Malgré nos rides, nos plaies, nos cicatrices.
Seul le présent, temps acceptable pour conjuguer le verbe vivre, pensons-nous.

Dans notre aveuglement, dans notre illusion de liberté parce que nous pouvons encore voyager, nous tentons obstinément de croire que ça va durer. Pour nous et les nôtres. Nous cherchons des signes et en découvrons partout sur notre chemin.
Fleurs, feuilles tombées, merles moqueurs, tout dit la vie.
Même la mort des arbres en automne puisque reviendra le printemps.
Comme ces livres mis en carton et offerts au plaisir des passants.
Une seconde chance.

À carnet trouvé,
on ne regarde pas les dents.


Plus tard, hier, arithmérique d’amitié + lalamour



Plus tard, hier, arithmérique d’amitié

sur le petit marché
la dame toute fermée de l’intérieur sans mots
m’a vendu pour trois euros deux petits moutons de laine
puis comme je voulais lui acheter du gingembre
m’a donné la moitié du morceau
donné oui pas d’argent un cadeau
et elle n’a pas répondu à mon sourire en français
et je ne sais pas pourquoi elle était toute fermée
et m’a fait un don en allemand
peut-être pour ouvrir un peu la bouche
et son cœur aussi
sur le petit marché


Tombeau de Paula M-B à Worpswede

mais aussi
une plus une
la dame en robe longue 
noire et or 
entrevue
puis disparue
entre les arbres géants
d'un peu de forêt
entre deux rues
sortie d'un rêve de paula
ou d'un tableau de vogeler
est passée

en quelle langue
raconter ça

et à qui

dans le mot arithmérique
la lettre R n'est pas une erreur
mais l'amoureuse cachée





(Comme sur le dépliant du Musée Paula Modersohn-Becker où l'on voit deux portraits de femmes, l'un exécuté par Paula Moderson-Becker et l'autre par un artiste du passé, deux visages de femmes, deux silhouettes ramenées de nos promenades à Worpswede, ce matin sont revenues à la table d'écriture. La lune a accompagné la nuit de sa lumière blanche. Et l'encre noire, ou plutôt le crayon sur le papier, a dessiné avec la lettre L de lalamour leurs fugitives présences. On ajoutera aussi la lecture à petites gorgées de Khlebnikov et de Cioran. L'un, K. allégeant l'autre, C.)



dimanche 15 octobre 2017

Rouable est le mot.

Rouable est un petit instrument à racler les braises dans un four à pain.

Pain est un des rares mots monosyllabiques que possède la langue française.

Khleb en russe: le pain.

A Brême on ne sert pas de pain à table.

Angelus novus n'a pas besoin de pain.

Benjamin, dixit Didi-Huberman, est un historien chiffonnier.

À Marseille passait le chiffonnier: on l'entendait appeler.

Une ramasseuse d'épaves au regard dur est debout en face de nous.

Et je lis ces mots: nostalgie du néolithique, qui donnent sens à ma fatigue.

Vers où tourner la carcasse épuisée du marcheur solitaire. Fiévreux.

Nous résidons, comme Benjamin rue Dombasle, dans un immeuble sous un ciel immense.

Une hospitalité sans richesse, ni générosité.

Tout de même un lieu où peut dormir quelques nuits à l'abri du monde un poète.

Contrescarpe.

Une amie au loin tisse pour nous des couvertures soyeuses et tendres où reposer une fatigue très

ancienne, venue du néolithique.

À travers des paysages dont certains sont de petits miracles, nous passons, nous filons.

Ce n'est que plus tard qu'ils nous manqueront et que leur beauté s'inscrira en faux contre notre

lassitude.

Pour le moment, nous sommes dans l'attente de nous-mêmes.

Nous attendons une vigueur nouvelle.

Nous ignorons si le mot rouable va lui permettre de revenir nous donner l'envie de sortir.

Aujourd'hui.
hortensia bleu de Worpswede

samedi 14 octobre 2017

Namenlosen, heimatlosen: "je promène le vieux" Henri Michaux.

Au début, à nouveau.
Tout ce qui a été perdu, noms, pays, papiers.
Tout ce qui est perdu depuis le début.
On dit: cessez donc de ressasser du vieux.
De promener la vieillerie.
Mais.
Partout aux murs de vieux mots.
Dans les bouches aussi.

Je retournerai dans un lieu ancien. Près de la mer.
Je ne suivrai pas la ligne effacée des pas de W.B.
Mais.
Nous serons l'un derrière l'autre dans la carrer del Mar.
À Port-Bou.
Comme partout je marcherai derrière des fantômes.
Avec sur l'épaule un souvenir de petit singe joyeux.
Malicieux.

Beaucoup plus loin regardera l'Angelus Novus. Exactement vers Jérusalem.
Regard vers l'est, toujours.
Me rappelant les lectures de Scholem faites à Marseille.
Et tout à coup un nom et un appartement, rue Crudère reviennent en mémoire.
À cause du nom qui est en fait aussi un prénom, Benjamin.
Un prénom juif, disait ma mère. Son ami s'appelait Benjamin B.
Une inversion et hop, vous disparaissez.
Votre nom de Benjamin devenu un prénom, et votre prénom devenu un nom:
c'est ce fameux retard, un jour de plus ou de moins, qui fait de vous un namenlos.
L'appartement de Benjamin B. à Marseille était un vrai foutoir.
Empilement de journaux, mémoires à conserver, temps retrouvé de la peur?
L'ami de ma mère avait peur de la guerre. Il l'avait connue. La peur, la guerre.
À Marseille?

Il s'agissait de "vaincre le capitalisme par la marche à pied".
Traverser les Pyrénées.
Es-ce qu'on peut vaincre le nazisme par la marche à pied?
Conserver en toutes circonstances un demi-pied de retard.
En fait d'avance.

Rappel: Entre 1939 et 1945, 225 camps d'internement en France.
Je rappelle celui de Douadic en Brenne.
Rivesaltes, Le Vernet et d'autres.
Où en est-il question?
Namenlosen, heimatlosen.

Ici, à Brême, tout en haut de la maison où je suis hébergée, en silence, je lis et relis le nom de Walter B. dans les livres que j'ai apportés avec moi. Ce nom entoure le petit appartement haut perché dans le ciel, me rappelant que tout se poursuit et qu'ailleurs des humains cherchent une route et un endroit où déposer leur fatigue. 
Sans bagages ou presque pas. 
L'un d'entre eux traîne après lui une valise noire pleine de vent. 
De sable, d'oubli. 
Un feu.





vendredi 13 octobre 2017

Né fatigué, il avance tout de même. Lui, l'écrivain retardataire.

Né fatigué, il avance tout de même. Lui, l'écrivain retardataire.
On ne se remet pas de sa naissance, de son enfance, de son âge adulte.
On n'en revient pas non plus, d'être encore en vie, ni de se sentir épuisé.
À ce point?
On se sait en retard.
Éloigné.
On s'est mis soi-même en retard.
Parce que trop épuisé pour expliquer parfois.
Pourquoi.
Malgré la joie.
Venue de l'amitié.
On aime le mot malgré. De mauvais gré, non.
Mais malgré.
Lui d'abord. Les autres ensuite. Malgré sa fatigue.
Tous les mots sont une chaîne.


L'écrivain fatigué est nécessairement retardataire.
Sa naissance déjà, toute une affaire de temps. De mauvais temps.
Il aurait dû naître plus tard. Ou plus tôt.
En tout cas il est né fatigué.
Au-dessus de son berceau, querelles.
Il lui semble encore les entendre.
Malgré. La distance. La mort de ses parents.
Trois autour d'un berceau, c'était un de trop.

Ne se remet pas d'être debout. D'avoir des genoux.
Des pieds en état de marche. Ou presque. Mais.
Se méfie instinctivement des optimistes.
Dans le grenier où on l'a logé, il rêve à cause du ciel très vaste.
Un ciel allemand. Il se demande si Walter Benjamin est passé par là.
Là?
Son lit est plus grand que celui de la rue Dombasle où dormait W.B.
Mais.
La fatigue certainement, l'épuisement même, le désespoir. Et surtout la frontière.
Là: une langue après l'autre, une souffrance après l'autre, puis toutes ensemble.
Lourdes aux épaules.
Font mal.
Un ange pourtant.
Venu du Nord.
Venu du Sud.
Et comme souvent la peau de l'un glisse sous la peau de l'autre.
Marseille pendant la guerre, ses parents arpentant la Canebière.
Plus tard, à son tour. Accélérant le pas, malgré sa fatigue.
Parce que, dans ce grenier, il apprend que ses parents ont croisé la route de W.B.
Malgré.
Ce qu'il sont. Tous.
Des retardataires, traversant les lignes sans les voir, flânant de fatigue en fatigue,
à  la recherche des mots justes. Perdus au labyrinthe des regards. Cherchant.
Non pas leur route. Mais la phrase exacte, le mot, le sens.
Alors s'égarant, s'épuisant, et là, en face de la nuit, le fantôme tendre hésite.
À leur porter secours.
C'est le fantôme des anges disparus, des errants, égarés sans boussole.

L'ange de Klee enfermé dans une valise s'échappera pour nous sauver.
Ange noir et blanc, ange bariolé, ange sauveur.
Malgré notre mauvaise fatigue.
Malgré l'odeur de fièvre.
Et la poussière.
Cet ange viendra à notre rencontre depuis les toits et survolera la ville sans hâte,
sûr de nous trouver à l'attendre, malgré.
Walter Benjamin a donné les papiers à Hannah et l'a vu les plier et les mettre dans son sac.
Et l'ange?
Le ciel est totalement noir maintenant, murmure W.B.
Je ne peux que lui donner raison.








vendredi 6 octobre 2017

De nos jours l'humanité est si cultivée qu'on ne trouvera plus la chose spécialement curieuse...

On me dit.
Tu me dis.
Voix du téléphone.
Qui raconte l'histoire des roses.
Et sur le rosier tordu, trois roses écloses.
Malgré.

Malgré le mistral.
Malgré l'animosité du monde.
Catastrophe des roses.
Industrie des fleurs coupées net.
Malgré.


Voix du lointain, voix des jardins et du nouveau, de l'ancien et du moderne.
Choses qu'on aimerait écrire ici. Malgré.
La grammaire lancinante des pronoms inverse le verbe.
Sous la cendre, la vie repousse.
J'ai appris de ta voix une chose sur les roses.
On, je, il, elle, tu.
On se tue à nous expliquer le monde.
On est désarçonné. On. Tombe de haut.
Au pied des rosiers.
Piqué de plein fouet!

En tranchant net la tige, on voit si la rose sent bon ou pas.
Si sa tige est droite, sûr qu'elle ne sentira rien.
Ne sera pas émue, la rose, par le coup.
Cuisse de nymphe émue, m'avait donné le nom, l'amie morte depuis.
Si sa tige ondule, elle odorera la main qui l'a tuée.
C'est ce que j'apprends de Denise, la savante jardinière.
J'ai écrit (et entendu) odorer, ni adorer, ni honorer.
Un autre verbe pour les roses de mon amie.



Ensuite. Plus tard. Et si j'essayais tout de même d'aller écrire au café qui va fermer?
Aussi ouvrir chaque matin le livre de Walser qui est à côté de ton lit et noter quelques lignes en guise de prière du matin. Par exemple cet étrange récit lu aujourd'hui.
L'histoire d'Helbling. Tu as commencé à lire.
"De nos jours l'humanité est si cultivée qu'on ne trouvera plus la chose spécialement curieuse qu'un homme comme moi se mette à sa table pour noircir du papier avec sa propre histoire. Elle est courte, mon histoire, car je suis encore jeune..."
Femme, as-tu rectifié, déjà vieillissante, as-tu ajouté.
Et tu t'es arrêtée un peu plus loin.
"Peut-être ai-je raté ma vocation, pourtant je crois très fermement qu'il en irait de même avec chaque métier, que je ne procéderais guère autrement, allant à ma perte."
Y allant, oui, presque en courant, joyeusement.
Retourner au café, même si café de village, ce sera lieu d'écriture.
Idiote. Toujours. Tu n'as pas d'auto. Tu pourrais y aller à pied.
Trop loin. Lumière de vent revenue. Froides rafales.
Rien à voir avec route suisse de La Sarraz.
De Romainmôtier ou de Corcelles-le-Jorat.
Et puis route solitaire à tant marcher pour rien au monde.
Bordée d'autos rapides et de vent.

Alors j'ai couru voir plus proche.
Les roses de mon jardin pour leur raconter.
Leur demander aussi. Que savent-elles du métier?
Tiges roucoulantes et épineuses aux doigts, que sentez-vous?
Toutes ont répondu qu'elles odoraient plus fort le soir que le matin.
En ce moment. Avant mon départ pour les pays du Nord.
Et qu'elles se préparent au froid, au vent glacé, à mon retour.
Dans l'escalier de la tour le vent hurle sa chanson mauvaise.

Disaster. Des asters dans les fossés.
Catastrophe des roses et désastre du monde.
On dit ici roubines pour fossés.
Et personne ne nomme les asters.
Fleurs des disparus revenus.
Malgré.
Ombres violettes sous le vent.




jeudi 5 octobre 2017

Le café où je n'écris jamais va fermer 15 jours.


Le café où je n'écris jamais va fermer 15 jours.
et voilà que je suis sans voix.

On a des rêves.
On se croit.
On se voit.
Ecrivain, poète.
On en voit tous les jours qui.

Et puis non.
Le café du village va fermer quinze jours.
J'avais écrit : je me quinze à vous le dire.
Et voilà que je porte aujourd'hui le numéro quarante.

Est-ce que je me quarante à présent?
A Nîmes où je lirai ce soir, je suis l'écrivain quarante.
Me rappelle ma mère: l'an quarante.
Nuit blanche de Boulbon où.
Le Petit a quitté la place.
Laissant grand le lit blanc.

Le café de Barbentane où je n'ai jamais écrit une ligne.
Pour travaux va fermer.
Me le rendront-ils tel qu'il est aujourd'hui?
Moi aussi je serai absente.
Pour travaux allemands.

On croit, je crois.
Comme les autres.
En rien, au café, aux mots.
Aux orchidées de la patronne du café.
On croit être écrivain.
Alors on imagine écrire au café comme.
Nathalie Sarraute par exemple.
Et puis non.

Le ciel est doré de froid matin.
Je me demande si je vais aller au café.
J'emporterai mon carnet.
Au café de Barbentane; mais je me souviens.
Il est fermé pour quinze jours.
D'écrivain retardataire ne reste que l'adjectif.
Définitivement.

On ne se prend pas en photo devant le café, non.
On voudrait bien avoir une image à montrer.
Mais non.
Une image blanche où seuls les mots.
Trop d'images, disait une amie, trop de visages.
Grotte Chauvet peut-être le café?
Seulement des animaux et des orchidées sur les murs.
Ce serait bien.
Pas d'images.
Du café qui est fermé pour cause de travaux.
Je me quarante à me le dire.

lundi 2 octobre 2017

Où vont les morts, demande le Petit, demande Emily Dickinson

Pour Sébastien R.

On croit voir.
On croit vivre.
Et on voit, et on vit.
Comme on ne croit pas mourir un jour.
On meurt.

Sébastien Rongier écrivain retardataire.
En hommage à l'heure des départs. Soir et matin très tôt.
Départs.
Celui de Walter Benjamin, celui de Philippe Rahmy-Wolf.
Tous deux, des écrivains retardataires et tôt en allés.
A Montbrun les Bains, une plaque de marbre et un nom.
Plusieurs noms, le nom d'un homme, le nom d'un camp.
Mauthausen.

Après ça, le leurre d'un oiseau,
pas grand-chose dans l'espace bref d'un ciel d'automne.
Cou tordu à tenter de voir ce qu'on croit voir.
On est vivant, on devient seul.
De plus en plus.
Non pas sans amis, mais seul.
Et on va, on vient, on regarde.
On croit voir.

Où vont les morts, redemande le Petit plus fort.
Où?
Sa belle tête tournée vers nous qui n'avons aucune réponse.
Qui croyions en avoir.
Et puis non, trop de morts partout, tout le temps, inconnus, amis, ennemis aussi.

Hier Marseille. Deux morts, dit la radio. Trois.
Mais non, deux. Victimes. L'autre, ça ne compte pas.
On croit savoir ça aussi.
Puis non.
Le compte s'arrête là.

Et l'oiseau dans le ciel accroché au toit.
N'est pas vrai.
Pas la chouette sage vers nous penchée.
Non.
Un leurre à faire peur aux pigeons.
On croyait voir un oiseau vivant.

Même la lecture peut être un leurre.
On lit une chose, une autre est écrite.
Quelqu'un lit à sa manière et la sentence tombe.
Je voudrais écrire ça.
Juste ça.
Y aller de ma justesse pour rétablir la justice.
Envers un écrivain?
Leurre.


Restent les cerfs.
Leurs brames entendus dans la nuit du Jabron.
Et les oiseaux et leurs plumes, vraies ou fausses.
Le Petit connaît la tristesse.
C'est une plume passée doucement dans son cou.
Le Petit nous apprend les sentiments.



jeudi 28 septembre 2017

Draluocsab/SD/Schülz/Reznikoff

Inversion.
Des lettres, des noms, des genres.
Dans la Recherche, ce mot avait étonné l'enfant qui lisait en cachette: inverti.
M. de Charlus était un inverti, disait Marcel le narrateur qui connaissait le mot et le sujet.
Je ne savais, comme aujourd'hui, presque rien.
Ni des invertis, ni du sexe, ni du monde.
La solitude seule m'était familière.
Et la lecture.
J'avançais dans la forêt des sombres, les livres. Et la lumière provenait le plus souvent de l'intérieur, sous les draps.
Je ne savais rien de moi, me reconnaissant dans Albertine et dans Marcel, me demandant ce qui existait entre ces deux-là à part la jalousie de l'un et les fugues de l'autre.

Boîte SD

Et comme je ne sais toujours pas grand-chose, je continue à lire.
Par exemple Charles Reznikoff. Me demandant cette fois comment on survit à une telle lecture, ce que ça devient en nous, ce qui travaille ensuite. Pensant à Bruno Schülz que j'ai invité à venir chez Bascoulard et la Pologne avec lui. Sa mort brutale n'est pas dans Holocauste mais aurait pu y être. Que reste-t-il de tous ces morts, à part des livres?
Un livre surtout, Holocauste.
Un livre illisible.
C'est le mot qu'a employé une amie en me le rendant.
Trop dur.
Trop.

Inverser son nom pour en cacher le sens?
L'origine?
Bascoulard/Draluocsab.
La bascule dans laquelle une première mort l'a entraîné était déjà annoncée.
Alors détourner la flèche en s'inventant un autre nom, en déroutant les chemins convenus, en empruntant une vie. En la faisant sienne?
D'inverti on arrive à travesti.
Marcel Bascoulard s'habillait en femme pour se photographier ou se faire photographier.
Il donnait à coudre les vêtements féminins qu'il dessinait à des religieuses.
Mais n'était pas un inverti.
Il jouait à inverser les lettres de son nom.
A brouiller les pistes.
Je ne sais toujours pas qui il était.
Voilà la vérité.

Une fois écrit et imprimé, parti de soi, partie aussi, l'écrivain retardataire ne sait toujours rien. Ni de Bascoulard, ni de lui-même. Il voudrait rattraper le livre, effacer, ajouter, il ne sait pas très bien quoi, mais le livre fini est une sorte de reproche, pense-t-il. En effet, tant y manque l'essentiel. Mais il ne saurait dire ce qui justement est essentiel et manquant. Pourquoi ai-je cru bon de rapprocher Schülz et Bascoulard? le dessin, le destin? Leurs morts brutales et forcément injustes, criminelles?


Il a voulu, l'écrivain retardataire, écrire à propos de ce qu'il voyait dans l'oeuvre et la vie ( même chose dans son cas) de Marcel Bascoulard. A-t-il voulu trop dire? Etonné devant le nombre de mots dans le livre, il a regardé son éditeur un peu suspicieux: vraiment j'ai écrit toutes ces pages, mais il n'a rien dit, reconnaissant à cet homme qui lui fait confiance et dont l'amitié lui est précieuse. Il y a là un mystère: l'écrivain retardataire devant son livre s'étonne et ne sait qu'une chose, le livre désormais a une existence, non plus virtuelle mais réelle, un poids même, une densité physique dont il ne soupçonnait rien tant que le livre n'existait que dans son ordinateur.

Et une couverture et.
Un poème aussi.
Et des présences.
Un livre rouge et blanc.
Reznikoff dont les premiers livres ne se vendaient pas.
Et qui fit une lecture à Central park où les gens le découvraient, étonnés d'entendre leurs vies, là, dehors, dans la rue, qui passaient dans le poème lu à haute voix.
Se reconnaissant.
Walter Benjamin et Bruno Schülz.
Virginia et sa façon d'aller vers le phare sans y aller.
Mandelstam et son Arménie bleue de mots.
Tous écrivains retardataires.

N'y aurait-il que ce mot, repris de Baudelaire et de Rongier, que ma journée aurait son rythme.
Un seul adjectif pour le dire.
Et joyeusement le chanter à tue-tête, oui.


lundi 25 septembre 2017

"-le petit espace de ciel qui dort à côté de la lune." Virginia Woolf

Lisant Virginia Woolf.

Un loup dans son nom, un phare au loin, une phrase aussi.



Une amie demandant: vous vous souvenez de cette page dans Vers le phare de Virginia Woolf?
Et nous cherchant.
Non, oui.
Une femme de ménage, une vieille femme qui époussète et réfléchit au destin des maisons et de leurs habitants. Une merveille, cette page.
J.B., lui seul, se souvenant.
Et moi, tordant ma mémoire blanche, non.

Plus tard, eux tous partis, pieds nus, aller dans la bibliothèque et prendre le livre et lire.
Encore ce matin, commencer  tôt le jour avec Mrs Ramsay, sa beauté, son humanité et surtout l'écriture de Virginia Woolf lumineuse d'intelligence. Un peu abasourdie par tant de finesse, de justesse aussi, s'effrayer de vouloir encore écrire après elle.

Un peu comme vendredi soir, au concert, voyant des gens s'agiter, les entendant bavarder sur cette suite de Bach pour violoncelle que j'aime tant sans la comprendre tout à fait ne connaissant pas la musique, je me sentais à la fois agacée par ces applaudissements mal à propos et en même temps irritée contre moi-même. Après tout, j'en savais à peine plus que ces gens venus là pour se montrer aux autres, bien davantage que pour la musique de Bach.

Lisant les pages de Vers le phare, je voyais ce que voyaient les autres personnages qui regardaient Mrs Ramsay et Virginia Woolf leur donnant à la fois vie et regard. Et de penser à ce qui parfois plaît à mes contemporains reste déroutant: que trouvent-ils dans la plupart de ces romans un peu vides pour la plupart? Relisent-ils Virginia Woolf? De temps en temps, j'ouvre des livres récents. Mais à part les poètes, qui, vraiment?

Et je reste là face au jardin dégoûtant de rosée, doré et vert encore.
Avec cette sotte envie d'écrire qui ne me lâche pas.
En silence, en voix chuchotée en face des merveilles écrites, comme celles du jardin.
En face.
Solitude voisée de la lectrice.
Jardinière armée seulement de ses mains.
Le ciel est invisible encore à cause de la brume.

J'écris en chuchotant parce que c'est le matin et que d'autres ici dorment encore.
Un fils est parti travailler.
Alors un peu de broderie au miel sur la tartine et sur la page.
Ce sera ça, écrire, or et neige?

"-le petit espace de ciel qui dort à côté de la lune."

Virginia l'a bien vu, ce petit espace par lequel entre la poésie.
Je ne l'aperçois que le matin, très tôt, ou le soir, à nuit noire.
Comme Mrs Mc Nab, la vielle femme de ménage ouvrant les placards et apercevant les invisibles habitants de la maison abandonnée, les livres, ..."des habits dans toutes les chambres...", Mrs Ramsay morte pourtant mais encore partout présente et les enfants. "C'était trop pour une femme seule, trop, beaucoup trop."

Or et neige.
Les mots.







vendredi 22 septembre 2017

...j'aurai du retard...Jean Prod'hom

Va si tu le veux,
j'aurai du retard,
j’ai fait le choix de l'oiseau qui picore.


Ces mots de Jean Prod'hom sont une réponse.
A la question qui reste une question.
Où vas-tu ce matin?

Voyage immobile sur le Rhône-Volga. 
En compagnie du Petit.
Héron juché sur bâton noir et cygnes en famille. 
Sur l'eau des lignes de Vesaas, en barque, filent doucement vers le delta.
En face, il y a des pêcheurs dont les voix traversent le fleuve.
Un instant la patrie n'est plu une question.
Seulement un mot flottant sur l'eau.
Nous sommes en retard. 
Nous nous attardons.
Travaux d'hiver.


Plus tard.
Départ dans le Transsibérien arrêté. Heimat éclaté. 
Lignes de fer et de bois. Et toi, là, qui regardes et restes écrivain retardataire. 
Tu te demandes pourquoi tu as fui ta mer natale. 
Quelle énergie il t'a fallu pour lui échapper.
Comment tu as évité d'y habiter, comment tu as résisté.
Aucun héritage ne t'a attaché. Rien à te léguer, tes parents 
eux-mêmes déshérités.
Marseille a fait de toi une retardataire exilée.
Mais pas trop loin.
Sans audace, sans rupture.
Pauvrement.
Le costume à endosser, tu n'en as pas voulu, trop petit ou trop grand pour toi. 
Comme ces Bavarois et autres Autrichiens dont parlent à la fois Améry et Sebald, qui se sont mis à arborer une culotte de cuir pour avoir l'air bien de leurs pays, tu as observé autour de toi, sur la Canebière de l'enfance, des gens costumés en provençaux et tu t'es demandée où cette nouvelle folie vestimentaire allait conduire ta ville natale.
 Dans le livre de Sébastien Rongier, la figure de Benjamin troue l'espace du livre. Et te fait comprendre pourquoi Port-Bou t'a si fort requise. Et peu à peu, tu fais la part de l'exil de l'un et du retrait de l'autre (toi?).
Personne ne t'a interdit Marseille.
Sauf toi. Alors tu as inventé un possible sauvetage.
La moindre fenêtre ouvrait une taïga, une steppe et un départ. 
Dans une trouée, appelée ici clairière, tu as longtemps cherché des yeux un cerf et un renard. 
Tu n'as pas renoncé. 
Et peut-être, sur la table, un travail s'annonce.



Mais tu seras en retard.
Un écrivain retardataire?

jeudi 21 septembre 2017

Un écrivain retardataire, Walser, mais aussi tous les aimés.

Être en retard.
Comme Walser.
En étant ponctuel sur le chemin.
Comme Roud.
Être en retard.
Marche en plaine.
Sans peine.

Regarder courir les livres de la rentrée en rang serré.
Se demander.
Pourquoi ce mot.
Retardataire convient si bien.
Aux gens que j'aime.
Aux poètes que je lis.
Aux amies.

Baudelaire en homme pressé, en dandy, écrivait en poète retardataire.
Benjamin avançait avec difficulté, gravissant les pentes des collines en respirant mal.
En retard ou en avance, même chose?
Un jour de plus, un de moins?
Port-Bou aurait-il conservé la trace de son passage si Walter Benjamin avait pu fuir vers le Portugal?
Le matin reste une chance.
Avant que se déclenche la suite.
Il y a dans cette fraîcheur dorée un espoir.
Puis la journée avance.
Et nous fait don de ce qui doit advenir.
L'ennui en prime.
Comment retarder sa montre alors?
Just in time, disent les anglophones.
Mais justement non, impression vive de n'être pas à l'heure.
Suis-je un écrivain retardataire?

Mais il ne s'agit pas de moi.
Seulement du temps que nous mettons à parcourir la distance imposée.
Certains rapides, Khlebnikov, d'autres plus lents.
Mais il y a d'autres questions.
Par exemple, les soldats de retour du Vietnam et d'Afghanistan, comme les rescapés des camps et des guerres du XX° siècle, n'ont rien à dire. Ne peuvent faire part de ce qui a littéralement pulvérisé le savoir qu'ils avaient sur le monde. Tout ce qu'ils avaient appris de leurs parents, de leurs maîtres, du pays dans lequel ils vivaient, des paysages mêmes, a disparu.
Que dire alors au retour?
Que dire qui ait encore une chance d'être entendu?
Tous retardataires.

La beauté du jour.
Qui s'annonce.
Dans la fenêtre.
Célèbre le présent.


Traîner les pieds dans la lumière du matin, ce serait ça, être retardataire?
Voilà peut-être l'explication.
Et d'ailleurs ma montre s'est détachée de mon poignet cette nuit.
Est restée là-haut.
Dans la chambre.
Où la nuit s'attarde.
Avec le dormeur.

mercredi 20 septembre 2017

La question d'un lieu et de son désordre/fantôme de Benjamin/Sébastien Rongier

D'un monde entre deux mondes.
Plus exactement Port-Bou où mourut/disparut Walter Benjamin.
Lieu traversé, troué, lieu silencieux.
Juste après Cerbère la porte s'ouvre. C'est l'Espagne catalane.
Une première fois en 1989. Avec mon fils aîné.
Nous avons attendu au noeud ferroviaire de Cerbère que l'Espagne nous arrive.


Je suis revenue d'autres fois ensuite dont le périple vers Port Lligat.
Dali bien sûr mais aussi la Retirada. Et Benjamin.
Avec la plongée de Port-Bou vers le bleu.
La mer, bien sûr, mais aussi l'oubli.
Le livre de Sébastien Rongier nous donne à lire cette plongée vers la disparition que fut la venue de Walter Benjamin à Port-Bou.
Il n'y a pas de tombe ici.
On a perdu la trace du corps du philosophe.
Peut-être parce que son nom avait été inversé en Benjamin Walter.
Une manière de disparaître encore davantage?
Namenlosen.

La mort du philosophe est un long sommeil que l'écrivain retardataire (c'est ainsi que se définissait Baudelaire et que Rongier définit W.B.) avait envisagé avec l'aide de la morphine. Le médecin appelé à son chevet n'a pas compris que son patient avait choisi de se donner la mort. Et l'agonie fut longue.

"Les morts de Port-Bou sont allongés au-dessus du sol".

On serait tenté d'ajouter : comme partout ailleurs. Mais à Port-Bou, le cimetière marin est fait d'étrange manière, des tiroirs alignés où est noté le nom du mort. Le tiroir où fut glissé Walter Benjamin s'est retrouvé vide et le fantôme libéré a pu rejoindre les autres morts.

Les lieux frontaliers sont plus que d'autres émouvants, on y ressent le peu que représente une frontière et aussi sa puissance puisque d'elle dépend la liberté ou la mort. A un jour près, Benjamin aurait pu être sauvé.

J'ai gardé longtemps une photo prise à Port-Bou du monument conçu par Karavan pour marquer dans le paysage et la mer l'absence du philosophe. On sombre dans l'absence bleue, notre ombre ricoche sur le ciel et la mer.

"Chaque marche serait une manière de signifier la catastrophe dans laquelle l'histoire a poussé Benjamin", écrit Sébastien Rongier.

Les rues montent et descendent en silence.
Il n'y a plus personne. Tous repartis.
Le feu a brûlé les collines.
Un feu venu de très loin, un feu de catastrophe et d'exil.

Quand on va vers le monument de Karavan, on est seul.
Les marches continuent dans la mer mais une vitre nous retient de ce côté.
Frontière encore. On s'approche le plus possible mais on ne peut pas passer.
"Quand on arrive en bas, on est au bout de rien".
 Le lieu est à la fois désert, lumineux et silencieux.
Pour toujours.


vendredi 15 septembre 2017

Crapaud et drapeau





Crapaud crapaud
Drapeau drapeau
Un crapaud puis deux
Un drapeau puis deux
et plus encore

Sur le chemin du village
de quoi faire un repas
aubergine pourrie tomate finissante
et même un oignon paille
à pêcher au fond des fossés

Crapaud disait la mère à sa petite fille
ajoutant mon crapaud
pour adoucir le mot
à l’enfant un peu gros
dans le jardin des jeux

L’autre crapaud mort écrasé éclaté
était lui aussi un peu gros
mais bien mort étalé
sur le goudron
informe et laid

Quel drôle de nom crapaud
Mais sur le bord des routes
on trouve de tout et même
enfant vivante crapaud mort
des poèmes à deux sous


lundi 21 août 2017

ANIMAL(s)




« Où est l’enfant ? Avec la bête à la sortie des entrailles. Il parle. L’enfant parle. Il ne veut pas mourir. »
Lili Frikh, Carnet sans bord





Traverser c’est avancer pieds nus sur du papier de soie, sans le faire crisser, sans grincer des dents.

Alors ?                               Oui ?                                                                              Non ?


Qui peut mesurer la vitesse d’une couleur, le roux d’un renard envolé, loin de la Voie Lactée ?
Dis-moi.

Je n’ai pas d’échelle pour grimper au ciel, ni d’escalier.
Seulement une chouette et un vieux vélo que je ne veux pas oublier.
Et la peur du noir et du froid.
Et toi ?

Dans le ciel, volent les animal(s), répond l’enfant. Parfois un taureau passe, et son ami bélier, des poissons d’argent aussi et des nuages de lait. Pour la soif.
Un ours aussi, qui danse avec sa mère.

Bol glacé, à avaler seul.

(Oiseaux de Saint François,
sa main ne tremble pas !)
Dis-moi, toi, dans le ciel avec eux ? 
Tu voles ?


On ne sait pas.
Quoi dire aux enfants ?
Ni aux animal(s).
Surtout on reste là.
À écouter.










LA ROUTE DE LIMA

Santa Rosa da Lima
Ah rosa sempre in cima
Ai miei pensieri »
Giorgio Caproni


Route de poussière rouge où j’ai habitude d’inquiétude
Route rouge de ténacité ignorante
à épeler l’os jusqu’à la borne d’ignorance
et recommencer

ROUTE DE LIMA(à l’envers)

Peut-être à cause d’une chambre rose
(en compagnie d’une lettre majuscule)
où j’ai dormi toute une nuit                                                                                           À LIMA
en compagnie


Plus loin quelqu’un a écrit de droite à gauche
Tous les animaux regardent vers l’ouest
sauf la huppe
ROSE DE LIMA
C’est SOUTINE qui dit
Ça


Cheval boxeur amoureux d’infiniment petites choses
tous vont sur son dos
du pissenlit à la ronce noire


ROSE
DE
LIMA


Tous filent sur la route rouge de LIMA

Tous
sauf moi











mercredi 16 août 2017

Ce que tu n'as pas raconté, le chat l'a vu

Ce que tu n'as pas raconté
peau d'ours tête d'élan
celui blanc qui descend
dans l'eau de glace
et ressort
prêt à dévorer
toutes les fleurs de la toundra

ce que tu ne raconteras pas
visage d'oiseau aussi sec
que les petits os cueillis
dans le grand sac 
des morts


( ce que tu n'écoutes pas
la musique noire
de la Volga
quand elle tire un trait
sur ta mémoire

ce qui te restera à la fin?
mots en désordre
à ranger dans un tiroir
de la commode
dans l'isba 
ou sur le carnet
perdu? )


Le chat tourne le dos à la musique
regarde le plus loin possible
peut-être lui seul voit-il
la mer invisible
ou l'entend-il
à travers la vitre

Pourtant la musique si proche du pas du chat
quand il s'immobilise à regarder
ce qu'aucun humain ne voit?


mardi 15 août 2017

Translation Chaussures vides by Denis Hirson!


Will anyone dare to walk barefoot with me
against the ground,
earth and stone,
slate, flint,
mica, schist,
along the frontier between the island and the sea?

I leave tomorrow
that is to say today
that is to say yesterday
I’ve already gone away and come back
here
to the same place where I am not any more.






Et, osera-t-on, les pieds nus sur le sol,
terre et pierres,
silex et ardoises,
schiste et mica,
longer avec moi la frontière
entre l’île et la mer?

Je pars demain
c’est à dire aujourd’hui
c’est à dire hier
je suis déjà partie et revenue
ici
à la même place où je ne suis plus.


Chaussures vides Scarpe vuote, Bruxelles, Éditions Les Carnets du Dessert de Lune, 2010, p40

vendredi 11 août 2017

En revenant de Russie-Mexique encre et papier



Je suis revenu dans ma ville familière jusqu'aux sanglots,
Jusqu'aux ganglions de l'enfance, jusqu'aux nervures sous la peau.
Tu es de retour, avale donc d'un trait
L'huile de foie de morue des lanternes de Leningrad sur les quais !
Ossip Mandelstam



Russe garçon russe ou suisse ou égaré dans la forêt des brumes
Celle où tu mourras seul
Seule aussi
Celle où la brume a couleur de soufre
Où tu mourras de froid
De faim aussi
Sans pouvoir dire un seul mot de gel

Fille russe ou suisse égarée dans la forêt des sombres
Voilà ce qui reste sur la table du Mexique après le repas
Viandes mortes d’où le sang a tari de froid
Balles de révolver en guise de bagues aux doigts
Cheveux de phalène emmêlés
Corps sans os ni chair ni regard

Russe fille et garçon dans la forêt des songes-renards
À marcher sans cesse en rond du mal au cœur
À dire je veux rentrer à la maison
Mais le chemin a disparu
Comme toi comme nous dans le camp de marbre
Au bout de la route de sable et de cendre
Dont le nom d’enfance était Sibérie
Et a durci dans la mémoire
En retard de si loin
Que tout s’est vidé
Comme un verre
De vieille vodka

Russe
Tu l’es
À force
De ruse
À user
Les mots

Un nuage de femmes plane au-dessus de ta tête
Et tu n’as qu’à lever les yeux pour retrouver
La bien-aimée mais tu refuses de voir
Celle qui t’est donnée



Ruse garçon ruse fille entourés nous sommes de femmes armées
De faucilles et de marteaux
Prêtes à découper des livres de chair
Dans nos ventres fragiles
Et sur nos corps troués vider un peu de l’alcool de glace
Qu’elles emportent partout avec elles
Pour payer la dette que jamais nous ne pourrons
Rembourser

La Russie vaste ventre où creuser sa tombe
Dit l’une d’entre elles et elle nous assène le premier mot mortel
Celui qui arrache le cœur avec le verbe
Et laisse sans voix
Le garçon que vous êtes
Certains soirs de taïga
Dans la brume grise
De votre mélancolie
Ancienne

Seule Mexique à tirer à tu et à toi sur la steppe
Tu tentes de te mettre debout et tombes
À genoux devant la kolkhozienne
Dont le rire transperce les distances
Sans pitié


Russe usée vagabonde rusée tu files loin de nous
Ta route de steppes et de rivières-vodka glacée
Pour nous donner désir de courir à ta suite !





jeudi 27 juillet 2017

Prière des agneaux aux chaperons rouges



Prière des agneaux
 aux chaperons rouges

Disposés sur les cartes où vous posez vos mains,
nous nous sommes égarés
loin de nos mères et leur lait

Vous vous êtes emparés de nous
pauvres précieux trésors
et maintenant ?

Nous vous prions de nous regarder longtemps
dans le pré devant chez vous
et de bien vous recompter
le soir avant de vous coucher
pour
savoir
à l’occasion
si l’un de nous a mangé
l’un de vous
ou
(…)