mercredi 9 janvier 2019

Botanique vagabonde au Contadour


Ellébore, ai-je crié joyeusement en retrouvant le nom de la fleur sous son image, dans la petite flore des Alpes, à Banon, chez l'amie V.B., non loin de la forêt où nous l’avions croisée. L’accord entre la plante et son nom, m’a rempli de joie. La reconnaître, la nommer, se souvenir d’avoir appris une fable où le mot était présent, voilà de quoi réjouir au moment où tout s’effondre. Les naturalistes, comme pour minorer son élégance et sa beauté sauvage, en plus de la lettre H à l’initiale, lui ont accolé l’adjectif fétide. Cousine de la Rose de Noël, l’ellébore est aimée des fourmis qui disséminent ses graines. Je ne sais pas si les lièvres en raffolent, mais c’est par son nom dans la graphie utilisée par La Fontaine que j’ai d’abord connu la plante, dans ces deux vers où le Lièvre s’adresse à la Tortue : 
Ma Commère, il vous faut purger
Avec quatre grains d'ellébore
.
La plante servait dans l’Antiquité à soigner la folie. N’importe, le nom sent bon. Soigner la folie, est-ce encore possible avec un peu d’ellébore sans H ?
Et puis il y a la pariétaire.
Parietaria judaica
Plante des murailles mal aimée que Pierre Lieutaghi réhabilite avec humour, la nommant « pauvresse des herbes sauvages » et lui rendant sa part de beauté, elle, la pégueuse, la moche, celle que l’on expulse des jardins la rendant allergène, lui imputant toute sorte de maux jusqu’à mener campagne contre elle, puisqu’elle est la mauvaise parente des orties à qui désormais on trouve tant d’utilités. La plante, le souligne Pierre Lietaghi, suit l’homme depuis le Néolithique, s’enracinant sur les ruines et dans les habitats rupestres. Plante pariétale qui s’accomplit dans les constructions et les ruines des hommes, comme si elle annonçait la catastrophe finale.
Peut-être est-ce là la raison de sa mauvaise réputation ?
Quant au pin d’Alep, le voilà devenu arbre nuage par la magie du vent et du jardinier.


vendredi 28 décembre 2018

Baubô et son rire (suite)



On te dit retraite-toi.
Tu ne dois aller ni aux carrefours ni aux montagnes.
Hors du jeu.
Payée pour.
Te taire.
Terre, entend-on crier,
tous en possèdent ici,
moi je préfère la mer
sans propriétaire.
En plus tu voudrais rejoindre les autres, ceux qui.
Sans travail.
Sans commerce.
Plus jeunes. Solitaires aussi.
Inuit, yazédi, kurde, juive et vieille.
Africaine aussi.
Nœud coulant autour du cou.
Trou béant.
Baubô et son rire ouvre le ban.
Jusqu’où ?


jeudi 20 décembre 2018

Petite Fani, les amis et les ronds-points (suite)

Je ne sais pas donner des nouvelles.
Je ne sais pas.
Pourtant livre lu Novembre, tant à dire, à relire.
Suivre le canal et remonter avec Jean Prod'hom jusqu'à la source.
Horloge qui ne se remontera plus jamais, voyage qui ne se refera plus.
Sauf dans un livre.
Rester sans voix au matin devant son café, le livre fini.
Rêver de boire une verveine avec l'ami et aller à grands pas.
Mais l'immobile a des ailes.
Jean me donne aussi Jean Paul Michel à lire.
J'y ajoute Julien Bosc l'en allé.
Sebald. Rousseau.
Les amis sur la route font des signes.
Auxquels parfois nous ne répondons pas.
Tout en leur écrivant de nombreuses lettres,
sur fond blanc d'insomnie.
Alors Petite Fani arrive sur la table.
Et parle.



Petite Fani ne se demande pas si.
Elle connaît Pooki, Oui-la et d'autres comme Louise
amis/amies jamais à demi.
Ne se demande pas la permission.
Et pourtant fronce ses sourcils bleus et ses yeux noirs ou le contraire, ça n'a pas.
L'importance pour les autres n'est pas pareil.
Des histoires de gens qui ont mal petite Fani ne dit pas.
Ou seulement comme ça, vite :
le pont a tout ruiné en tombant sur le vide,
a creusé ce qui avait dessous,
les gens disent vides d'eux-mêmes
et se taisent.
Vite.
Petite Fani ne sait pas si bien comprendre
a une direction autre que rond-point, tourner en tous sens,
faire le tour,
mais pas de soie là-dedans,
le monde sur un doigt a tourné
et ne retournera plus,
voilà tout.
L’homme dit c’est un livre que j’achète pour la première fois
je lis de la poésie et que de la,
premier cadeau pour ma petite-fille
autre que pierres du volcan.
Petite Fani ne sait pas répondre toujours.
Cherche des yeux papa/maman,
où sont-ils passés, tant pis,
non, vont revenir, non,
comme eux, moi?
Les cimetières, dit le Petit, son frère,
c'est pour les morts, mais les vivants
aussi.


Et voilà.

mercredi 12 décembre 2018

Petite Fani, reine des Zolnes


rose de Worpswede, cimetière où est Paula Modersohn Becker


Doigts froids, gourds, engourdis, pas dégourdie la petite Fani?
 allez savoir, toute la nuit a murmuré un long poème, 
endormie,
la Fani écrivait, 
minuscule enfant, répétant des noms 
estavayer, moudon, morat, corcelles, corset luisant de mots 
comme autant de mouches vibrionnantes, 
villon s'en mêlant et sa neige,
Petite Fani emmêlant ses cheveux à force d'anacoluthes,
à son tour,
réclamait des roses pour offrir à ses amies jardinières de nuit comme elle, 
marchant à grands pas du rêve, 
pour rattraper Jean et Denise, 
courant aux petits pas du réel, impossible d'aller plus vite, 
sautant des mots, 
attrapant en bouche les corrections et les noms, 
allant, allant, 
cherchant des yeux le sens à suivre, 
si loin, si loin, 
et Gaspard la frôlant, frêlon de l'ombre, 
sommes-nous bien loin, mon cher père, 
que nous ne voyions plus clair?

samedi 8 décembre 2018

Des anges sur les ronds-points


Il y a des anges sur des ronds-points avec ou sans chien.
Il fait nuit et ils ne sont que quatre, on ne sait si sont filles ou garçons, les anges, c'est comme ça.
Ils écrivent sur des grandes feuilles blanches des poèmes en une langue inconnue.
On peut reconnaître quelques signes pourtant, écrits au futur inconditionnel.
Il fait un peu froid. Les phares des autos éclairent les phrases, puis la nuit revient.
Ils attendent peut-être le jour. On dit qu'il revient tous les matins, le jour. Comme la nuit.
Et la lumière.
Et pourtant, en les voyant si petits, si seuls aussi, on doute. La blancheur du papier, leurs ailes, la manière calme avec laquelle ils se tiennent sur le rond-point, envie de sauter en marche de l'auto pour les saluer.
Mais il faut être raisonnable.

vendredi 7 décembre 2018

Tuer la peur/ tu es là


 
portrait-coquille SD
Ne rien négliger, se disait le loup.  (Avoir comme horizons lointains, les jardins et le village de Frinvillier jouxtant la forêt; rester en lisière, continuer à voir une ourse blanche égarée s'y reposer, loin de la fureur des glaces en train de se rompre. Le soleil de décembre apaise les inquiétudes, l'ourson joue et tout pourrait se poursuivre. )
Tout, ou presque, pense le chasseur qui les observe. Mais la Petite rouge traverse l’espace qui les sépare et rejoint l’homme en chasse. Il ne l’a pas vu venir, celle-là. Est surpris. Qui est-elle, cette enfant maigre aux pieds nus, on lui a bien parlé de la fille des M., des originaux et elle aussi si elle est leur fille, à courir les bois pour attraper la mort. Les enfants, le chasseur le sait, n’aime pas les gens comme lui. Ils aiment bêtement les animaux, sans se rendre compte de la nécessité de les tuer, ces renards, loups, sangliers et lapins  qui saccagent l’espace des humains. Mais à l’école on leur raconte des histoires idiotes. Heureusement il y a le chaperon et la petite chèvre. C’est un chasseur comme moi qui sauve la grand-mère en tuant le loup. Faut qu’on leur raconte encore l’histoire, souvent, ça ira mieux ensuite. Comprendront que sans nous c’est la mort qui gagne et la peur. Il cherche des yeux les bêtes à tuer mais ne les voit plus, à leur place, une fille.
J’y vois mal, se dit le chasseur, je voyais une ourse blanche, alors que c’est une petite Rouge.
La Petite est sans crainte, elle explique au chasseur que, derrière la colline, vers Romainmôtier, la Baba Yaga fait peur aux enfants à la sortie de l’école et qu’un loup va dévorer la petite chèvre blanche de M. Seguin.
Vous allez les faire partir? Le chasseur dit oui.
C’est loin d’ici. Mais j’irai si tu me dis qu’ils y sont.
Ils y sont, je le sais, je les ai vus.
Je les tuerai !
Le chasseur ira, fier de son fusil et de sa réponse.
Alors l'enfant, le Petit, l'ourson, respire.
Moi aussi, qui les regarde.
Mais pas le loup qui soudain se rend compte que lui aussi est menacé. Je suis mort, pourtant, mais peut-être puis-je mourir encore une fois ?
Non, dit la Petite en revenant vers lui, tu es guéri définitivement. Viens, allons rejoindre les autres.
Tu aimes vraiment les chasseurs ?
Il fallait bien éloigner la peur. Baba Yaga te terrorisait quand tu étais petit et moi aussi. Je ne voulais pas que le loup mange la chèvre. Alors j’ai demandé au chasseur de les tuer. C’est simple. Et nous voilà tranquilles pour un moment.
Tu nous as sauvés ?
Ce n’est pas le mot pour la vie que nous menons ici, mais j’ai éloigné de nous un chasseur, un homme dangereux. Pour qu’il ne mette pas son nez dans nos traces, qui sait ce qu’il aurait pu découvrir, un chasseur a souvent de bons yeux ou une lunette sur son fusil, ce sont des choses que tu as dû connaître dans ta vie antérieure. Et puis tu n’es pas un vrai loup, tu ne l’as jamais été, c’est une peau qui cache aux yeux de ta mère et de tes frères l’enfant qu’ils ont martyrisé, …
Quoi qu’il en soit de nous, de toi comme de moi, je ne comprends rien ici si ce n’est le petit bruit des contes que tu fais  courir là, sur la neige et sur ma peau, et je t’en remercie, pour le reste, inutile d’aller plus loin, rejoignons les autres, le chasseur ne tuera pas la petite renarde rusée, pas plus qu’il ne pourrait me tuer,


samedi 1 décembre 2018

Saint Erkembode, le saint des petits pieds



Entre
(…)
deux,


Ils sont là-bas, à contempler le miracle renouvelé de la sorcière transformée en renarde, relisant en un éclair les romans d’enfance (et d’enfer), toute une étagère d’Arche de Noé à Zorro, fronçant les sourcils dont ils n’ont plus le nom, retrouvant l’assemblée des bergers groupés autour d’un bébé, (en finnois être humain se dit ihminen, petit miracle, j’ai appris ça en Laponie) je revois l’autel de saint Erkembode à saint-Omer, le saint qui fait avancer et les petites chaussures disposées par les mères pour protéger la marche de leurs enfants, animaux et humains pris dans l’attente et le désir du miracle qui transforme et régénère une vieille Baba Yaga en jolie renarde, les contes de Nasreddine, les lapins dans la garenne, le vent dans les saules, et moi, comme je l’écris souvent, cul sur chaise, mains au clavier, en face de la fenêtre plutôt lumineuse à cette heure, me rongeant comme eux là-bas, mais où sont-ils ? demanderait l’enfant s’il était dans cette histoire, où ils sont, je le sais moi, je les vois, je les sens, ils sont plantés là où je les ai laissés la dernière fois, en cercle d’adoration moins un, figés dans la neige boueuse parce que depuis hier je galope ailleurs que dans la forêt, occupée à glaner en ville des informations, de la nourriture, tâches quotidiennes qu’accomplissent les chasseurs-cueilleurs pour le bien-être de la communauté, te rongeant, dirait encore l’enfant, mais pourquoi ? et moi, expliquant, mais non, c’est une image, je n’en vois aucune, répondrait-il, car je le connais, ce malin, ce rusé, ce renardeau des steppes provençales,  disons que je les ai laissés en plan, mais qui ? eux, mes beaux sauvages, cerf, chevreuil, corneille, ourson, petite-Rouge, loup et renarde, ils ont froid et faim, alors ? demande encore le petit, oui, c’est pourquoi je cuis un gâteau au pavot pour toi, mon oiseau, qui les aime tant, mais eux ? eux, tu le sais, n’existent pour l’instant que là-bas, ne se nourrissent que de nos rêves, et je doute, ce qui me ronge un peu, de la fin de l’histoire, c’est le soleil d’hiver le responsable, faut-il courir au jardin, poursuivre la poule blanche et la poule noire, abandonner la forêt à son sort, et puis la Suisse est loin d’ici, le Jura et le Jorat, Venoge et Nozon, du blabla, faudrait y être, y voir clair dans cette pagaille, et ton loup, il est comment ? fait peur ? non, c’est lui qui a peur de ses frères, il a peur de sa mère aussi, mais il ne fait pas peur, ce qui l’inquiète, ce qui nous inquiète lui et moi, c’est la renarde, séduisante et rousse, si jolie à regarder, à caresser tandis que lui, le loup, malgré sa jeunesse, il n’est pas beau, on se sert de sa fourrure rêche et  hirsute et de ses yeux rouges pour terroriser les enfants, toi le premier, eh bien je voulais que ça change, et puis ce loup était un jeune homme avant d’être un sauvage, comme la renarde était une ogresse, cette Baba Yaga qui te fait si peur quand on raconte son histoire, la question reste posée, est-ce que quand on s’éloigne les uns des autres, nous continuons à exister pour eux, avec eux, nous en pensant à eux, eux en pensant à nous, comment ça se passe, dis, eux là-bas dans la neige et nous, ici, au soleil, ensemble à lire des histoires, c’est comme les méchants et les gentils ? pour le loup, la renarde est vraiment une mauvaise créature, mais est-elle vraiment si mauvaise, à ce point du jour, la lumière décline, il faut allumer les lampes et ouvrir mieux les yeux, écouter ce qui est invisible en tournant lentement les pages,
envoyé reconnu,
le nom du saint des petits pieds qui permet aux enfants de se mettre debout et de faire un pas après l’autre son chemin,