vendredi 14 septembre 2018

l'herbe vivante des morts, de Venaille à Monin



Quelqu’un est-il jamais mort à cause de la langue d’une maladie de l’écriture ?
Franck Venaille


Vaillant, c’est le nom de la péniche qui passe sous le pont. L’ayant vue, j’ai pensé : se souvenir du nom. Pensé au nom de Venaille. À un poète aussi qui fait rimer les débuts de vers entre eux.  À la grenaille de plomb que le soleil envoie brûlante et que la vaillante orpailleuse du Rhône va ramasser dans son tablier en dorne tels rebuts de cailloux bleus et larmes de calcaire à offrir au Petit.
Ce tablier serait-il une sorte de poème ?
Que cacher dans le lin tout froissé à part des mots et refaire en trois fois rien le sac qui nous manquait ?
Où est passé Venaille maintenant qu’il est mort ?
Comme le Petit, je pose des questions.
Comme lui enfant je parlais trop fort.
Vaillant, c’est bien pour un bateau.
Les autos ne portent jamais de nom, sauf celles de mon père qui toutes se nommaient Rosalie.
C’est une drôle de chose, l’écriture, ça vous retient de vivre. En tout cas ça vous tient attaché au sol pendant que les autres vont et viennent. Bonne excuse pour ne pas les rejoindre, pour s’écarter.
Pas tellement par orgueil ou sentiment de sa singularité, plutôt pour n’avoir pas à s’expliquer. Sur sa lenteur par exemple, ses dessins biscornus, ses incapacités.
La lecture aussi permet le retrait.
Et voilà l’herbe qui repousse la mort :
« Un mouvement continu brasse la terre. Whitman écrit que l’herbe, c’est peut-être les cheveux des morts, il y a tant de monde en dessous qu’au bout d’un moment ils refluent, ils sont les arbres, le lierre, les roches, c’est pour ça aussi que la nature nous est si familière. » Amandine Monin.

La marcheuse sait de quoi elle parle.
L’immobile, elle, rêve des pas qu’elle ne fera pas.
Mais comptera pour le petit poucet.
Un deux trois quinze, ne te retourne pas.

14 septembre








mercredi 12 septembre 2018

Bobets et bobettes



Que savons-nous de nous-même au réveil lorsqu’un seul mot sonne à nos oreilles, plus strident qu’une sonnerie de réveil : bobet ?
Eh oui, c’est bien ce que nous sommes depuis le début, roulant de place en place, et cherchant toujours un regard compatissant qui interromprait notre course jusqu’à Bienne.
Il est arrivé que nous nous mettions à rire tous les trois en entendant ce mot.
En pensant à un coureur cycliste dont nous avions la figurine parmi nos jouets.
L.B. était-il un vrai bobet ?
Nous plongeant et replongeant dans la mer, sommes-nous encore et toujours des bobets ?
Devant nous il marche de son pas guilleret, faisant claquer sa baguette de coudrier sur sa jambe pour rythmer son avancée. Nous distançant vite de son pas de marcheur entraîné, nous laissant derrière lui sans voix faire les bobets. Comment faire autrement ?
Nous avancions tout de même et ça c’était fort. Parvenir malgré tout à le suivre en tendre et fidèle compagnie. Espérant de toutes nos forces l’apercevoir jusqu’au bout de notre chemin. Se planter sur le cours à zieuter la chambre qu’il devait occuper tout en haut. Puis, lui disparu, essayer de retenir un peu de la poussière de la route et des ébarbures du crayon gris pour tout conserver dans un mouchoir de papier.
Ce qui nous rappela la triste histoire du poucet dispersant derrière lui des miettes que les oiseaux mangèrent.
Mais, avons-nous dit pour nous défendre, nous n’avons que ce mot, bobet, et il est écrit au crayon gris.
Alors nous le conservons en le répétant entre nous pour ne pas l’oublier.
Pour ne pas nous perdre comme poucet.
Et puis que serions-nous sans les fenêtres ouvertes ?
De simples bobets ?
11 septembre












samedi 8 septembre 2018

V comme vernes, verveine et Venaille



V comme vernes, verveine et Venaille qui rime avec grenaille.
La fin de l’été ressemble à la lettre V.
Un vol vers le vertige du vide, tel celui des oiseaux migrateurs.
Il y eut un temps où je voyais partir les hirondelles. Assemblées sur le fil, elles se préparaient au départ au vu et au su des humains qui, avant même leur départ, les regrettaient déjà. Assisté même à une leçon d’envol où les petits s’essayaient à voler devant leurs parents.
L’oiseau lui-même est la lettre V. c’est ainsi que ma mère m’a appris à les dessiner sur fond bleu. Hop, un V et un oiseau et tu continues jusqu’à en faire toute une troupe.
VVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVV
James Sacré une fois m’a fait remarquer mon goût un peu étrange pour les lettres de l’alphabet. Jamais pu m’empêcher de les voir comme des signes à part entière. Les lettres auront rythmé lectures et écritures, les reconnaissant isolées comme en compagnie, retrouvant cette passion chez d’autres que moi, attirés eux aussi par leur forme et leurs ressemblances.
Le participe du verbe être nous dit déjà que la saison est finie, Roland Barthes pas loin empoigne l’appareil photo de la disparition et nous fait un grand signe de la main.
Alors, pas à pas, imiter la démarche du gabian sur le sable, se préparer à l’entendre crier bizarrement au-dessus des toits et surtout s’apprêter à regarder la mer et la ville aimée sans rien en dire d’autre que ça. 
Verne est le nom vulgaire de l’aulne.
Avoir froid aussi.
Un peu, frissonner.
Puis enfiler un pull.
Voir au loin ce qui s’en va.
Été.



vendredi 7 septembre 2018

Casimir et Kasimir, chronique russo-marseillaise




De Kasimir je retiens la lettre K. Toute de blancheur retenue et presque muette.
Une lettre étrangère.
Assez discrète.
Pourtant le cri parti de la fenêtre du quatrième étage des achélèmes les Tilleuls à Marseille n’était que bruit et ma mère se bouchait les oreilles en maudissant nos voisins italiens. Le mot s’écrivait avec un C, mais je le vois aujourd’hui avec la lettre kafkaïenne. C’était le nom du mari de la voisine et parfois elle ne criait que Mir. Mais je préférais (et lui aussi sans doute) le prénom entier. Il n’était pas relié encore à la peinture ni à la Russie. C’était simplement un nom crié par la fenêtre plusieurs fois par jour et surtout au moment des repas.
Le mari de la voisine jouait aux boules et bavardait après le travail, en bas. Nous jouions, nous aussi, les enfants, en bas. Avec les pères revenus du travail. Sauf le mien.
Il n’habitait pas avec nous.
Quand ma mère vitupérait contre les italiens, mon père en faisait partie. Je le savais déjà. Même si notre nom n’en avait pas l’apparence. Si le test adn avait existé, il aurait prouvé à ma mère que nous étions en effet des italiens. Mais elle le savait déjà. Et elle, affublée d’un nom, si ce n’est ridicule, du moins amusant, d’où pouvait-elle bien venir ?
Casimir, ses parents et toute sa famille étaient piémontais, mangeaient la pasta et faisaient du bruit mais c’est chez eux que je me réfugiais souvent, pas toujours pour Zorro car ils avaient, eux, la télévision, mais parce que mes parents, quand ils étaient en présence l’un de l’autre, se tapaient dessus. Ou plutôt mon père se faisait taper dessus par ma mère. Les enfants allaient à l’école communale, moi au pensionnat. Ma mère en avait décidé ainsi. Je ne devais pas frayer avec des enfants ordinaires comme ceux des voisins.
Je ne sais pas si c’est grâce à elle que j’ai connu plus tard l’œuvre de Kasimir Malévitch, mais en tout cas, le prénom de notre voisin m’a permis de comprendre l’importance des noms dans une vie. Parce que longtemps ce prénom de Kasimir ne s’est écrit qu’avec un C à l’initiale. Et qu’ensuite, le découvrant écrit avec un K, je goûtai à la beauté de la langue russe en échappant à ma mère et à l’enfance.
Cette nuit, j’ai entraîné ma mère vers la mer où croisaient de nombreux bateaux et lui ai proposé une promenade jusqu’à une île, presque invisible depuis le rivage à cause du brouillard. Elle n’a pas cédé devant mon insistance et a regardé d’un air un peu distrait ce qui nous entourait. Je préfère rentrer, a-t-elle dit.
Seule, évidemment. Mais elle n’a pas eu besoin de le dire. Elle et moi savions que le brouillard nous avait séparés depuis longtemps. Définitivement. Mais pas la mer, ni ce curieux prénom de Casimir.
Une lettre suffit, ai-je pensé, une seule et tout revient avec elle.
Ce qui a eu lieu et ce qui n'aura pas lieu.
7 septembre



lundi 3 septembre 2018

Petit grand chemin, la lettre R




Mon grand chemin est petit.
Il se faufile entre les rangées d’arbres fruitiers, presque sans surprise.
Pourtant dans un champ libéré de plantation et fraîchement labouré, une cage est posée. Tout à l’heure rejoignant la route, accompagnée du chat, nous avons croisé un cycliste et son chien assis dans le panier, derrière son maître.
Le chat a tourné les talons.
A quitté la route pour rejoindre le couvert. Je ne l’ai pas revu de tout mon chemin matinal, sachant que je le retrouverai assis sur son derrière, m’attendant devant la maison, me reprochant muettement de l’avoir abandonné.
Poussée par la curiosité, je suis allée voir ce qu’il y avait dans la cage.
M’en doutant un peu. Ce ne pouvait être ni beaux oiseaux, ni poules.
Dans les haies de cyprès les pies s’agaçaient.
Mes pieds se tordaient dans les ornières sèches.
Ai-je dit que mon chemin matinal va tantôt au sud, tantôt au nord ? Ce matin, j’avais opté pour le sud, redoutant toutefois sa monotonie de vergers sans surprise. Sans grâce aussi. A l’ombre des grands cyprès, ombre presque noire, j’ai repensé à notre voyage allemand, l’automne dernier, au brouillard givrant qui tombait sur la forêt. Du coup, j’ai un peu frissonné en mémoire de ces moments passés sous les arbres, un peu transie mais joyeuse tout de même.
Dans la cage, deux pies. Pas bavardes pour un sou, mais sautant en tous sens.
J’ai pensé à celui qui les avait attrapées ; à son dessein en faisant cela.
À quoi pensait-il ? Combien de temps vont-elles rester là ?
Et je suis repartie, vers la maison, le chat.
La main de lierre sur le mur attend que je lui donne une vraie forme.
Le mur sur laquelle elle s’agrippe occulte le verger qui se trouve derrière.
Et la cage, un peu plus loin, bien cachée derrière sa haie.
Assise au bureau, je me demande combien de pas ont fait mes pieds ce matin. Assez pour ne plus avoir ces crampes dans les cuisses si douloureuses certains jours ?
La lettre R a refait son apparition dans la bouche de l’enfant, ou plutôt fait sa première apparition. Le Petit peut dire maintenant en allant chercher loin en gorge ce fameux son manquant Regarde et il nous regarde à son tour triomphant. Mardi à l’école, il pourra donc prononcer ce son qu’il n’arrivait pas jusque là à extraire de sa gorge.
Mais qui va libérer les deux pies prisonnières, je n’en sais rien.
Même si, passant près d’elles, j’en ai eu la tentation.
Au vrai, je n’aime pas ces oiseaux et le chat non plus, qui s’en méfie.
Le chemin du matin m’a conduit jusqu’à une cage et à la lettre R.
Rentrer le foin, le bois, les choses de l’été.
Relire Gracq : « Un des paysages romanesques qui me restent le plus intensèment présents à la mémoire est celui d’Ulsgaard, le domaine danois qu’évoque Rilke dans les Cahiers de Malte Laurids Brigge… »
Rentrée des classes.
3 septembre




samedi 1 septembre 2018

Une cabane de papier, la cabane de Thoreau?



Une cabane de papier, la cabane de Thoreau ?
Entre deux passantes.
Que nous sommes toutes.
Et tous. Entre nous, ce qui passe rejoint ce qui aura passé plus vite encore que le présent.
Le titre reste sur la table, avec la piastre et l’enveloppe pour conserver un peu de ce qu’est un présent.
Etonnement devant la langue qui dit cadeau, qui dit nunc, qui dit le temps du verbe et ce maintenant entre nous qui nous maintient en amitié.
Tous les matins se ressemblent jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus un seul à espérer. Devant la fenêtre, sur la table indienne, un écrivain lisboète, une suisse, une édith, un gracq. L’oiseau de bois regarde au dehors et la question des forêts reste posée pour lui comme pour moi. Des cendres à disperser aussi. Ce sera la même réponse. Le soleil commence à éclairer les feuilles du grand magnolia que j’ai planté il y a plus de vingt ans et que je me sens prête à quitter. Pour quel autre arbre, je n’en sais rien.
Certains soirs, avec le Petit, nous lisons Bonsoir lune et là, sur la couverture du livre traduit du portugais, on a écrit en rouge le titre : Bonsoir les choses d’ici-bas. Et aujourd’hui, sans forfanterie aucune, j’écris bonjour, les choses, les amies, ceux qui passent, et ce qui passe devant la fenêtre.
Des pages lues au réveil, me reste un oignon.
De la cuisine des mots, j’ai désir de cet oignon, boule de larmes, qui dit mieux que longues phrases la douleur. Je ne serai jamais une grande prosatrice, petite seulement, à cause sans doute de la taille de mes mots. Quelqu’un surveille la progression du lierre sur la façade de l’ntrepôt de l’autre côté de la rue. En ce moment, il dessine une main large et puissante qui saisit le mur et l’empêche de s’écrouler. Et là est tout le travail matinal, empêcher que s’écroule une maison, faire en sorte que tienne debout une famille entre ses murs. Travail d’aigle blanche dont les bras retiennent ce qui menace de sombrer à chaque instant.
Non seulement écrire ce qui n’aura pas lieu, mais aussi ce que nous tentons de maintenir debout, matin après matin, dans cette maison ou dans une autre.
Hier soir j’ai disposé les cercles de coton crocheté sur les cahiers d’écriture à la couverture marron et ai jugé que c’était du plus bel effet pour écrire à M. le livre de plein air dont le titre sera la cabane de Thoreau.
Il me revient de les coller ou de les réunir pour qu’ils (les cercles de coton) protègent le désir que j’ai d’écrire ce livre dont je possède le titre et quelques personnages dont un loup neurasthénique et un chevreuil nonchalant.
Voilà que la porte du jardin, sous la poussée du vent matinal, s’est entrouverte, me rappelant à mes obligations, libérer le chien et les poules, la noire et la blanche. Le Petit a demandé : laquelle est Cocol’une et laquelle est Cocol’autre ?
Tout un travail, lui ai-je répondu, sera de le savoir.
Mais nous avons le temps, ai-je ajouté devant son air inquiet.
Beaucoup de temps.





jeudi 30 août 2018

La mélancolie d'automne est arrivée


Depuis quelques jours, la mélancolie dautomne est arrivée.
Nuit fraîche, drap remonté sous le menton. Fenêtre refermée sur lunique étoile. Nous dormons lourdement. Nous éteignons la lumière sur lété passé.

Photo Milo Semeria

Et nous nous remettons de nos rencontres et lectures en souriant un peu, tête penchée, tête pensive. Une certaine visite a éclairé beaucoup de nos projets. Les mots échangés ont fait circuler plus vite le sang dans nos corps. Manger ensemble a ravivé bien des joies. Et rappelé une marche en forêt accompagné dun chien joyeux et bondissant.
Et voilà que le vent se met à souffler à son tour, chassant lété et les nuages. Reste sur la table le livre ouvert à la bonne page, celle quil faudra retenir, une sur toutes les pages qui font le livre, une qui parle mieux que je ne saurais le faire du travail décrire.
Il y a le sac de mots qui nous est confié à la naissance. Il y a aussi un autre sac. Fait de tout ce que nous ne dirons jamais, de tous ces mots qui ne passeront pas la barrière de nos dents mais que le crayon peut tracer sur la page.
Se rappeler des choses qui nont jamais eu lieu. Qui nauront jamais lieu. Là, peut-être se tient celui qui a en charge le travail décrire. Peut-être.
Jai trouvé de quoi écrire quelques lignes sur des dessins. Bandes horizontales. Venus don ne sait où, des bribes ont traversé létroit espace qui métait imparti.
Tu commences à écrire et tout se complique les points sur les i partent à la dérive et toute la langue les suit comme un seul homme.
ou
Il faut renverser la mer pour en faire un ciel et peut-être irons-nous mieux enfin ?Éviter le piège de la ponctuation ? Remettre en désordre.
ou
Ça na pas commencé ça a commencé sans prévenir ou plutôt dautres signes que des mots lettres une série de points de quoi rendre fous les tenants du point à la ligne mais la virgule a de quoi les tenir en respect tous les affiliés à la règle commune et nous avons fourbi nos dernières armes  affûtant nos crayons alors ça a pu commencer
ou
on aura essayé se dit-on de changer le monde sans y parvenir
ou
parfois on rêve de changer de nom de pays de sexe de corps de visage et de langue
ou
ne pas faire autre chose que refuser ce qui ne peut saccepter
ou
quelquun a dit lart ce nest pas une affaire de femmes alors nous on demande si cest une affaire humaine ?
ou
où es-tu toi que je cherche partout où tu nes pas 

Mais ça ne suffira pas. À faire revenir lété dans la chambre.