mardi 13 novembre 2018

Langue fauve


Dessin SD

L’homme tient un fusil à lunette mais ne le braque pas sur moi, au mur de sa maison de bois, à sa droite, il y a un cadre bellement ovale dans lequel on voit ma compagne, un peu avant sa mort, le regard fixé sur celui qui la prend en photo, plus haut, un autre cadre, rectangulaire, dans lequel un huit-corps, pris en contre-plongée dresse la tête vers ce qu’il ne voit peut-être pas, mais entend, l’homme a le regard égaré et fou, une barbe sale, un pantalon de chasseur, l’homme, presque un enfant, pue la peur, et je me demande un court instant ce qui peut la motiver, un cerf tue rarement son chasseur, mais je ne dis rien, en langue des bois il ne comprendrait pas et en langue humaine il mourrait sur le champ, il doit se demander comment j’ai pu arriver là, chez lui, dans sa cabane pourrie dont la terrasse branlante a tremblé sous mes sabots, tac tac tac, ce qui l’a tout de suite alerté et nous voilà, dans une situation dont l’absurdité ne lui échappe pas, même si la peur recouvre ses yeux d’une taie opaque, que redouter d’un animal comme moi, certes cornu et mesurant au garrot plus d’un mètre, comment ai-je pu entrer chez un chasseur comme lui si ce n’est pour le tuer, vengeant ainsi mes congénères et ma compagne, mais non, simplement le ramener à la forêt, à la vie sauvage qu’il redoute et aime en même temps sans le savoir depuis l’enfance, les jointures de ses mains blanchissent sur la crosse, mais il n’agit pas, ne bouge pas, retient sa respiration, reste aux aguets, j’essaie de lire la marque de sa carabine en haussant un peu le regard, ce qui ajoute à la nervosité de l’homme, il pourrait vouloir tirer,
cave hominem
sa peur, son absence de langue, mais plus que tout le reste sa peur, ma mère, commença l’homme, m’a caché dans le coffre de la Ford T. comme elle a pu, pour me protéger du monstre, elle disait, de tous les monstres mais surtout de celui qui m’avait engendré, je ne vivais pas avec eux, elle m’a caché dès ma naissance dans le coffre de l’auto, lôme ne conduisait plus, elle l’appelait comme ça, tremblait trop lôme, mais gachette rapide toujours, alors pour elle indispensable me tenir loin de la violence fauve de lôme, qu’elle disait, mais un jour m’a trouvé, lôme,  extirpé de là, du chaud, du noir et a dit, les bêtes faut les dresser petites, ma mère a disparu, je l’ai plus jamais revue, mais lôme oui, tout le temps me donnait à manger ce qu’il chassait, me donnait à boire ce qu’il buvait fort, riait quand je disais lôme, ça lui plaisait que je dise ça, pas papa, lôme comme ça, toit t’es qui, il me demandait ça le soir, t’es qui là, môme, répète, et il éclatait gros rire fauve, moi rien comprenais, mais répétais môme fils de lôme, puis lui aussi a disparu, sais pas comment ni où, déjà j’étais grand, j’ai pris ses armes, impossible de m’approcher, lôme mort, ont dit les gens, tu dois venir avec nous, j’ai tiré fort fauve comme m’avait appris lôme et sont partis, s’en foutaient bien de moi, môme fils de lôme, rien à en tirer à part un fauve, donc te voilà, comprends rien, un cerf, ça doit mourir, c’est tout, on le met dans un cadre, faisait comme ça lôme, joli, il disait, au mur un animal, c’est la bonne place, un musée pour toi, moi, j’étais content, un musée, il disait, on met des belles choses dedans, tu comprends imbécile, lôme savait beaucoup plus que moi, avait été dans grandes villes très hautes à regarder avec des musées, et voilà pourquoi, mais toi, tu peux me parler à moi, je suis pas bête, je sais ça, impossible,
arma virumque cano,
un cerf qui parle, agrippé à son arme, il s’est mis à pleurer, ma mère racontait ça, des animaux, elle en avait eu, un chien, des bêtes, ils parlent pas comme nous, ils parlent une langue rousse, difficile pour nous, mais si on écoute bien, et là lôme m’a trouvé et plus jamais ma mère n’a expliqué le monde, est-ce que ce que je vois est vrai, tu parles ? regarde, de ma gueule sort une petite fumée, si tu regardes bien vers où elle monte tu entendras ce que je te dis, ce que les animaux disent, tu n’as pas besoin d’avoir peur, je n’ai aucune colère contre toi même si tu as tué des cerfs et des biches le long de ta courte vie, ce n’est pas de ta faute, enfin pas trop, et puis de toute façon nous sommes passés de l’autre côté alors tout ça vraiment, quel côté ? ici c’est chez moi, la cabane et les bois autour, j’ai l’acte, lôme m’a montré, il a dit, tout ça est à nous, à toi fils de lôme, il y a des papiers importants, dans cette boîte, n’y touche que si on veut t’embêter, montre-les mais ne les donne à personne, et toi, qu’est ce que tu me dis, comprends rien, suis chez moi, va-t-en ou je, ou je tu quoi ? c’est là que brusquement surgit un mot, le mot socle, mais qui parle de le hisser dessus, celle qui tente de donner vie à ce qui n’en avait presque plus, cet homme aux yeux fous, voilà qu’un mot vient et que l’envie lui prend de dépouiller le chasseur de son arme humaine pour lui demander de grimper sur ce podium improvisé et de voir le plus loin possible dans l’histoire que nous vivons ensemble ce qui va nous arriver, vient à ses lèvres la chanson maternelle ritournelle, guêpe, frelon, taon, loin de mon garçon, filez votre chanson, mais le fils de lôme obéit parce qu’il a toujours eu en lui le besoin de suivre un ordre pour se tenir à peu près debout, même caché au fond de la Ford Taunus de sa mère, il obéissait, sentant que le ton de sa mère supposait une adhésion absolu à la cause, hissé sur le socle, se dandinant un peu comme qui a envie de pisser, au bord des larmes, il entend dans le mot socle quelque menace dont il ignore l’effet, il ne sait pas qui est cet animal cornu, ni son rôle dans notre histoire, ni le sien, il ignorait que dans sa pauvre cabane américaine se trouvât un objet dont le nom est socle, nom lourd d’une langue ancienne, en fait à bien y regarder, c’est un billot de bois, un de ceux qu’utilisent les bûcherons de la forêt profonde pour fendre les bûches, mais lui, hagard ne reconnaît plus rien, même ce qui lui était familier devient étrange, dans sa bouche les mots, dans ses yeux le lointain qu’il connaît comme sa poche pour l’arpenter souvent de nuit comme de jour, à cause de cette langue nouvelle, de cette intrusion aussi, du cerf et du mot socle, môme ne sait plus qui il est, son arme à ses pieds, dit-il, je ne suis plus rien, moi je suis là, encore présente malgré l’invisibilité de l’écriture, et je me répète une phrase de p.h.,
dis-moi, petite bête, si celui qui est traqué à travers les montagnes et les fleuves,
je suis un humain, murmure môme sur son piédestal, pas une bête, enfin jusqu’à ce que vous arriviez, s’il nous voussoie, me dit le cerf, c’est qu’il nous voit, non ? c’est une particularité de cette langue, le pluriel singulier des pronoms, on ne sait pas quelle langue il comprend vraiment, lôme disait que j’étais bête, puis il riait et je comprenais un peu ce qu’il voulait de moi, surtout lorsqu’il me donnait à boire et s’écroulait ensuite par terre, mais vous parlez une langue incompréhensible et je suis fatigué, si vous devez en finir avec moi, vite, faites vite, je suis désarmé et vous, qu’attendez-vous ? le cerf, c’est à toi de le rassurer, tu vas te transformer, sais-tu ce que ce verbe signifie, tu vas quitter ton enveloppe et continuer à chanter comme tu l ’as fait devant nous tout à l’heure, tu n’auras plus jamais besoin de cette arme ni de cette cabane, ni de bois à couper, ni de vêtements, ton chant éloignera les chasseurs, vraiment ? descends donc de ce billot et rejoins-nous, mais comment faire ? toute question ouvre un chemin, suis-moi, dit le cerf, (je n’avais plus nécessité d’intervenir, l’histoire suivait son cours, évidemment je puisais des forces dans un livre assez bref, dont le titre m’avait beaucoup aidée ces derniers jours, l’art de la question, et il ne me restait plus qu’à les suivre des yeux tandis qu’ils quittaient la cabane et tac tac tac, sur la terrasse branlante, descendaient ensemble vers la rivière,)
celui qui chante à pleine voix
éloigne les monstres, souviens-t-en, si tu me perds de vue, tu es le chanteur de ce bois, deux lettres en moins, deux lettres en plus dans ta langue, et en langue fauve, tu es un ourson, partons,




jeudi 8 novembre 2018

Langue des bois




C’est alors que je me suis retrouvé devant l’innommé, face humaine dévorée de nuit, de colère et de folie, armé aussi d’un fusil d’assaut et qui me dévisageait, tout englué de boue, issu des profondeurs noires d’une mine oubliée, il se dressait devant moi et ne s’apercevait pas de notre ressemblance, ignorant qui il était et qui j’étais, il me menaçait à la fois de son regard et de son arme, me tenant en joue, je chasse depuis longtemps, dit-il à voix haute comme pour se rassurer et peut-être se ressouvenir de son humanité, et chez moi, j’ai plusieurs trophées de chasse, chez toi, ai-je parlé en langue des bois, chez toi, c’est la terre, son regard a vacillé, il s’est cramponné à la hampe de son fusil surpris de me comprendre, j’ai tué beaucoup de bêtes comme toi, se mit-il à vociférer, ne se rendant pas compte qu’il ne m’effrayait nullement, tapant du pied avec colère, je les expose dans mon salon, les six-corps sont mes préférés et tu ne vas pas y couper, je suis ce que les enfants redoutent dans les contes, le cruel chasseur qui arrache le cœur des biches et l’offre aux reines, ça suffit, l’ai-je interrompu, ici tu n’es rien, seulement une pauvre bête blessée qu’aucune arme ne saurait sauver si ce n’est la bonté de tes congénères, regarde tes mains, tes pieds, ce sont des griffes, tu tiens dans tes pattes une brindille que ta langue a transformée en fusil d’assaut, mais vois à quel point tu es petit et inoffensif pour un grand animal comme moi, considère ce que tu es et ce que je suis, et brisons là, comme disent les humains, ses yeux injectés de sang me fixaient sans rien comprendre à ce qui arrivait, j’étais un chef de guerre, menais mes hommes au combat, chassais sans pitié bêtes et gens dangereux, a-t-il repris, et,
felix qui potuit rerum cognoscere causas,
maintenant tu n’es qu’une sorte de mulot, de taupe ou encore de fouine, bon seulement à creuser la terre pour te cacher et te nourrir, et là, mes amis, il s’est mis à retrécir, à  rejoindre le sol, à devenir ce qu’il avait toujours été, une sotte petite créature, éprise d’elle-même et totalement aveugle à la vérité, c’était comique et en même temps un peu triste de voir ce fanfaron qui s’était cru invincible retomber au niveau le plus bas, se mettant à gémir et fouir la terre comme s’il avait voulu disparaître à mes yeux, tant sa honte était grande d’avoir cru à sa supériorité d’ancien humain chef de guerre, ou sans doute plus simplement d’ancien gendarme, peut-être, vivant, exerçait-il un certain pouvoir sur des soldats, chassant en forêt il s’était cru invincible tant que le soleil l’éclairait, lui et son affreuse chevelure décolorée qui le signalait à tous comme étant celui à éviter absolument, et moi, presque le prenant en pitié, je lui dis encore quelques paroles en humaine langue pour le prier de retourner dans sa bauge et n’en plus ressortir, voilà mes amis ce que deviennent les guerriers humains, sitôt qu’ils sont morts, de petits prédateurs minuscules et stupides, dont nous ne devons plus redouter la hargne aveugle, j’avoue avoir éprouvé un certain plaisir à lui rappeler sa condition, j’ai joué le film que les humains montrent à leurs enfants sans se rendre compte de leur grossière erreur, croyant exhiber notre fragile beauté ils montrent à leurs enfants ce qu’ils sont, et moi, entre deux arbres, bien planté sur quatre sabots, tête dressée levant haut mes bois, je l’ai toisé, péché d’orgueil, pour une fois la mélancolie m’avait quitté, ce qui restait d’humain entre nous a joué sa comédie, je voulais lui asséner la vérité qu’il refusait de voir, la perte de son humanité et la beauté de l’animal en face de lui, un monde neuf où il lui faudrait désormais vivre, une peau étroite et de petits yeux furtifs pour lui face à la majesté d’une bête dont il avait cru triompher durant des années en fichant sur ses murs le trophée de sa chasse, et devenu tremblant misérable et minuscule, je lui offrais une nouvelle existence parmi nous, mes amis, parce que là, j’ai pu
lupus tenere auribus,
vous objecterez qu’ici la vanité n’a pas sa place et que ce microbe ne valait pas ma colère, et qu’il n’était pas de la race des loups comme notre nouveau compagnon, mais enfin remettre à sa place un être comme lui, reconnaissez-le, a de quoi exciter un peu et je ne me suis pas privé de ce plaisir, vous concédant tout de même qu’il relève encore de mon ancienne condition et surtout d’un esprit de revanche dont faire preuve n’a guère de sens chez nous, mais lentement nous quittons les rivages que nous fréquentions naguère et nos mauvaises manières nous reviennent encore, mais soyez rassurés, sitôt qu’il se vautrait à mes sabots, je ressentis davantage de pitié que de colère pour son insignifiance et son aveuglement, lui qui s’était cru si puissant à la tête d’un bataillon d’hommes armés, nous n’en ferons pas un casus belli, la guerre n’existant pas ici, tu es pardonné, déclara le chevreuil de la réconciliation, sauf si parmi nous, quelqu’un a une objection, où est la fouine que tu as si fort moquée, demande la Dulle-corneille, je l’aurais volontiers écrabouillée de mon mépris, personne n’a oublié qui tu étais, ta violence de naguère, si nécessaire aujourd’hui n’a plus sa place chez nous, l’interrompt le chevreuil, commencer à parler une autre langue que celle de la colère et de la violence n’est pas une tâche facile, concéde le loup, nous formons une société dont je n’imaginais pas qu’elle fût possible, tant que je vivais une existence de disgraziato, ma perception de l’avenir était si sombre que je ne voyais rien devant moi si ce n’est ma mère hurlante sous le tilleul coupé, mon père en larmes et mes frères en train de rire, l’art du mensonge qu’on trouve dans les livres me sauvait par instants, Huck Finn était mon seul compagnon de jeu et voilà que vous êtes là, il y avait des mots aussi, Amérique par exemple, et surtout sylve, je ne sais pourquoi, un nom de fille peut-être suggéra la Dulle-corneille, ou de fleur, soupira le cerf, qui sait ? 
(Pendant qu’ils discouraient, la fouine à demi-enterrée dans la neige froide, les écoutait et pleurait sur son triste destin, vivre éternellement sous l’aspect que lui avaient octroyé ses congénères.)


mardi 6 novembre 2018

Florence Saint Roch à la Petite Librairie vendredi 16 novembre à 20 heures




Pour terminer l’année poétique de la Petite Librairie des Champs, et mettre la clé des champs sous la porte,
nous accueillerons
le vendredi 16 novembre à 20 heures
l’écrivain poète Florence Saint Roch, auteure de nombreux livres et qui fait partie du comité de rédaction de la revue Décharge,
éditrice également d’une série de plaquettes  La main qui écrit,  et organisatrice de résidences d’écrivains à Saint Omer


Le sens du vent aux éditions Tarabuste en 2016
Embarque, les Venterniers en 2018
Parcelle 101, p-i-sage intérieur en 2018
Bouger les lignes, Cahiers du Museur

Nous partagerons desserts et boissons après la lecture au coin du feu.

Le samedi 17 novembre, de 10 heures à midi, atelier d’écriture « l’ordre du jour » mené par Florence et ouverture de l’atelier de Sylvie Durbec
Participation : 10 euros.



durbec.sylvie@orange.fr

sylvie durbec
06 26 41 70 42
602 route de Mézoargues
13150 Boulbon

sanspatrie.blogspot






dimanche 4 novembre 2018

Texte forestier pour Denise(s)


Texte forestier



Disgraziato obligé parler forêt, obligé mâcher épines de pin, mélèze, noisettes, mousses et lichens, la bouche devient gueule à meuler végétaux de toute sorte, ce qui pour un loup est un comble, loué soit la sylve qui irrigue le sang, l’empêche d’épaissir et d’empâter les mots, en lieu et place de carne, jeune ou vieille, agnelle volée ou brebis malade, sous la langue, croche la faîne, embaume l’haleine, loup deviens-je, loup que sais-je, m’emporte le guide, m’égare la bête sauvage, m’oublie mon ancienne mémoire bipède, me dresse contre tronc d’arbre odorant, le compisse, laisse derrière traces embaumées, sylve devient amicale forestière, sente bruissante foulée sur quatre pattes pour mieux la pénétrer, disgraziato ringraziato, triangle bleu aperçu espoir de neige, truffe au sol chemine, ramené à nature poilue et terreuse de carnivore, à fouir enfouir fuir un destin de sang à oublier  en suivant le vent


jeudi 11 octobre 2018

La petite (suite)


La petite (suite)



En fait, dit la voix, cette petite, c’est l’apparence d’elle que tes yeux humains voient, ils te trompent sur son âge et son apparence, les yeux humains sont de faibles instruments qui ont leur utilité puisque vous ne voyez pas ce que nous voyons, ce qui, tu le reconnaitras, rétablit un équilibre, pour la plupart d’entre nous, nos sens sont si développés que si un être humain en avait l’usage quelques minutes, il succomberait sous le poids de tant d’informations, c’est pour cette raison que vous avez inventé des machines, pour suppléer à votre faiblesse naturelle, même si sur certains points vous nous êtes supérieurs, et sur un de ces aspects que je veux m’arrêter aujourd’hui, en effet, vos détracteurs les plus intransigeants vous reconnaissent quelque supériorité sur les bêtes que nous sommes, cet enfant que tu vois, dont tu as compté les doigts de pied, n’en tire aucune conclusion, tout au moins pour l’instant puisque tu n’es pas encore dégagé totalement de ton impatience humaine à vouloir tout comprendre,  est en réalité une vieille personne, ni heidi ni alice, ni chaperon d’aucune couleur, pas même fifi brin d’acier, mais la grand-mère dont tout enfançon humain a besoin, et ça, les bêtes que nous sommes, nous n’avons pas su l’inventer, et cette vieille dame à qui on a arraché deux petits doigts de pied pour la punir d’on ne sait quel crime dont elle était évidemment innocente, est passée d’un monde à l’autre et pour quelque temps encore, elle peut retourner voir les siens sans qu’ils la voient, ainsi elle peut veiller sur son petit, même invisible, en l’entourant de très petites étoiles que son très jeune âge lui permet encore d’apercevoir et ainsi de la sentir encore proche, mais moi, pourquoi est-ce que je peux la voir sous la forme d’une petite fille, bientôt, toi aussi tu verras les humains autrement, mais quand ? c’est si épuisant de vivre à cheval sur une frontière qui bouge sans cesse, dans notre histoire, tout a été mouvant depuis si longtemps, reprit la voix, dans la nôtre comme dans celle des humains, alors, prends ton mal en patience, fais comme nous tous, regarde la neige et la nuit qui vient, le froid devient plus vif, il est temps de te chercher un abri pour la nuit, et l’enfant ? je ne vois déjà plus où elle est, ni ne sens sa main sur mon dos, où est-elle ? aurais-tu oublié ses paroles, toi si avide de mots ? la nuit vos chemins divergent et peut-être as-tu faim, guette une proie possible pour le fauve que tu es devenu, là dessus, dit la voix, il faut que je te quitte, nous nous retrouverons, sous une forme ou sous une autre, ici ou un peu plus loin, 
hic et nunc, 
le bruit qu’entendit le loup ressemblait à l’envol d’un oiseau d’assez grande envergure, ainsi donc, je suis seul au milieu de cette noirceur sans nom et malgré ce qu’a dit la voix, sans appétit d’aucune sorte, à part croquer un peu de neige gelée qui brûlera mes dents, ensuite il me faudra creuser un trou pour trouver un peu de chaleur dans la terre et attendre que le sommeil vienne, ou la mort,

jeudi 4 octobre 2018

Venoge, Nozon, les rivières suisses pleurent et rient en latin



VI, Venoge, Nozon, les rivières suisses pleurent et rient en latin,



Est-ce que vous me suivrez, mon cours n’est pas très long, il vous suffira d’ouvrir les yeux et les oreilles pour que ça coule de source, une rivière, n’y a qu’à niagara, je plaisante, mais le rire est le propre de l’eau, glougloutements assurés, fous rires en cascade, retenue à peine je roule, m’enroule et ça foule aussi, ça gargouille, de là où je suis, mon serpent de vie est si court qu’il faut que je prenne bien ma place dans un lit étroit, m’y carrer d’aise, malgré vos frayeurs et vos interdictions que j’enfreins parfois en vitesse pour regagner bien vite la prison de béton que vous m’avez inventée, or moi je cours et gambade folâtre féminine, enjamber mon corps, juste une lettre et vous me verrez, sinueuse et claire, si peu profonde en vérité, longeant les bois noirs et le chemin du Moulin, là où les poètes trempent les plumes avec lesquelles ils se feront un habit d’oiseau, non loin, jamais bien loin, et les ponts qui traversent parfois sont remplis de clameurs joyeuses, enfants que l’on emmène en sortie pour observer ce qu’ils voient mieux que leurs parents et leurs professeurs, truites fario filant dans le courant, reflets, déchets aussi que des mains humaines ont lancés dans mon lit, comme on fait le sien on fait celui de la rivière, si certains et surtout certaines m’aiment, d’autres ne voient en moi que source de profits et de misères, aussi m’encadenastrent-ils pour juguler tout élan de liberté à leurs yeux néfaste et dévastateur, seules les forêts que je longe parfois se penchent amicalement vers moi qui arrose leurs arbres en ce temps de sécheresse, parfois, en hiver, au-dessus de moi se forme une brume glacée que des gens venus d’ailleurs, des portugais souvent, redoutent à cause de leurs bronches méditerranéennes peu habituées à de telles humidités, il y a même un poète qui a composé un long poème en forme d’éloge pour dire ma singulière et froide beauté, un autre venait en visite depuis son village jusqu’au moulin de Lussery-Villars et s’asseyait au soleil pour suivre des yeux mon cours, une autre chemine et se perd le long des bois, en lisière, à La Sarraz, encore uen autre, plus au sud, rêve de moi comme d’une nymphe des eaux, libre et joyeuse, près de laquelle enfin elle pourrait composer un récit délivré des contraintes narratives,  et le Nozon, dis-moi, a-t-il eu droit à un chant, un seul, lui qui fut coupé en deux et le voilà qui court vers moi pour me rejoindre en riant,
Arma virumque cano
sitôt écrite la mort s’éloigne, dit-on, dans le courant des eaux qui passent, toi non, tu restes accroché aux herbes des talus, ton corps souple et doux aux caresses, ce n’est plus V. qui parle ni N., seulement celle qui trace des lignes entre ce qui est séparé en tentant de rapprocher les rives comme les deux bords de la plaie, on ne sait plus où ni comment tout ça arrive, mais d’une rivière l’autre, ça coule, ça coulera encore, sur le tapis aux rayures bleues dans l’entrée, au soleil, il y a eu du sang, puis on a roulé le petit cadavre félin dans le tapis et on l’a porté au jardin, creusé un trou et mis en terre sous un énorme figuier, tentant maladroitement de réunir ce qui avait été disjoint, la terre est un liant, on l’a laissé dans son linceul de coton acheté à Ikéa, jamais plus nous ne reverrons sa silhouette élégante, n’entendrons ses miaulements bégayés, et moi plus ne sentirai ma cuisse transpercée par ses griffes, voilà que l’animal revient en force, jusqu’au cœur de la rivière, son lit plutôt, pas noyé, non, rien de ce qui peut arriver de définitif avec l’eau ne lui est arrivé, épargné par la noyade qui attend les chatons, aucune voiture ne l’a heurté ou alors invisible et muette, là, dans le soleil de l’entrée, il semblait dormir et il ne respirait plus, la Venoge n’aura pas emporté dans ses eaux furieuses le petit corps léger, ni le Nozon paresseux ne l’aura roulé dans ses eaux avant de rejoindre la rivière, déjà invisible la petite âme chantonne en latin avant de s’élancer plus loin, et je recopie ces mots empruntés, sidérante absence, et, hier écrivant vos noms de rivières suisses, j’ignorais que jamais plus je ne prononcerais le nom vivant de la petite bête qui m’accompagnait, Venoge parlait, Nozon voulait entrer en elle dans le récit, et je les regardais faire en riant, toute au plaisir du jeu d’écrire, insouciante de ce qui ne manquerait pas de se produire,
bis repetita non placent,
préférant à la montagne la marche en plaine, ce n’est ni Venoge ni Nozon qui parlent, ni moi collé à mon chagrin, mais bien un habitué des chemins et des paysages, mon erreur fut de croire que tout pouvait s’arrêter, rester tel, la petite bête et moi, mais n’avais-je pas observé déjà bien des métamorphoses depuis le commencement, dont la plupart étaient définitives, ne le savais-je pas, une rivière ne revient pas en arrière, ne remonte pas son propre cours, ni l’une ni l’autre ne le pourraient, ni créatures, qu’elles soient humaines ou animales, une fois que le commandant de gendarmerie fut transformé en fouine, aucun retour possible, pourquoi lui rendre forme humaine, à quelle fin, ce n’était ni vengeance, ni hasard, c’était la seule issue que nous avions, l’enfant et moi, à notre disposition pour que son sort soit compatible avec le récit que nous désirions faire entendre hors de la forêt,
ibant obscuri sola sub nocte per umbram,
ne demandez pas pourquoi des mots latins traversent la page, ils arrivent droit des pages roses qu’enfant je regardais, espérant les comprendre tous,
pallidula, rigida, nudula,
ou d’en retenir certains, les consignant dans des cahiers, carnets, feuilles volantes, les égarant le plus souvent ou ma mère les jetant aux ordures dans sa folie ménagère, faisant comme aujourd’hui montre d’autant de désinvolture que d’inquiétude face à tout ce que j’ignorais et désirais tellement apprendre, de la Venoge aux larmes il n’y a qu’un pas,

lundi 1 octobre 2018

De Julien Bosc, ce poème reçu le 25 juillet

pour rire :



nous cherchions un galet à lancer dans le texte

le mot bateau

par exemple

on nous le dit depuis l’enfance

patience

la voile approche

craintive

voilà les mots jetés (à la mer

voile fragile gonflée de rêve

dit l’enfant

se dresse devant le ciel blanc et noir la mer vers laquelle la nuit nous revenions

l’enfant et moi

les coquillages rendent l’obscurité sonore au moindre sanglot.

parfois on se prend à espérer le passage en trombe d’une sterne.

pour avoir moins peur.

pourtant dit le petit.

les ailes aussi font peur


Julien Bosc