mardi 7 mai 2013
Trois frères, une mère, trois filles et Djokhar
Maintenant ils sont trois.
Trois frères.
Ce sont des latinos, me dit au téléphone une amie américaine.
J'ai envie de lui demander si elle se considère d'abord polonaise.
En fait les frères sont américains.
On donne leurs âges.
Ils sont plus âgés que les deux frères de Boston.
54, 52, 50.
Rien à voir avec Djokhar, 19 ans.
Les filles aussi sont trois.
Enfermées depuis 10 ans.
Beaucoup de chiffres. Et aussi beaucoup de douleur.
Djokhar comme les filles est vivant.
Dans quoi exactement s'était-il enfermé?
Au loin une mère, la sienne, crie son incrédulité. Je vois son visage sur l'écran et surtout j'entends sa voix, je vois les cernes sous ses yeux, comme sous les miens. Elle est assez belle. En colère elle crie, pointe un doigt vengeur. Deux fils, dit le père à côté d'elle, un homme élégant, rien d'un chibani, non, un homme comme on voit dans les rues d'Amérique. Ressemblant presque à un acteur. Elle, la mère, on sait son nom: Zoubaidat. On sait aussi le nom du père. mais je ne peux pas m'en souvenir.
Mère et fils.
La mère des trois frères, on ne la montre pas. Elle est morte peut-être. Comment supporter une telle honte?
Trois morts à Boston.
Une naissance à Cleveland, dans la maison d'Ariel le musicien.
Trois filles enlevées, séquestrées.
De tous ces chiffres, on ne sait quoi faire.
De tous ces lieux, B, C. Un alphabet lacunaire dont on ne peut rien faire. A part y ajouter la lettre A, initiale du nom du propriétaire de la maison.
Une maison blanche en bois, avec un jardin sur l'arrière pour faire des barbecues.
Le père de Djokhar et Tamerlan explique que son fils aîné est venu l'aider pour rénover un appartement. Ce n'est pas un terroriste, dit-il. Il ne sortait que pour se rendre à la mosquée. Je me demande si les trois frères de Cleveland allaient eux aussi à l'église.
La colline est imperturbablement belle le matin.
L'herbe aussi.
On ne voit aucun fauteuil dans le jardin ni dans la véranda. Bossseigne n'a pas téléphoné. Mon genou va mieux. Je me demande ce qui va advenir de Djokhar. Dix ans d'enfermement? La mort électrique?
Dehors pas un souffle de vent.
Je vais reprendre mes broderies.
Attendre des nouvelles.
Un fauteuil ou une maison?
L'après-midi était tiède.
J'ai opté pour broder une maison. Je broderais son nom: SANPATRI.
Pas la plus petite envie de sieste, non.
Mais l'envie têtue de voyager par le fil de coton. D'y aller de mon fil, comme d'autres de leurs pieds, de leurs bouches.
Y aller en restant sous l'arbre, assise.
Mais y aller.
J'ai lâché les poules au jardin. A cause de l'herbe. Et de la colline que j'apercevais depuis le banc où je travaillais.
Travail, la broderie?
Activité féminine?
Les nuages et leurs ombres glissaient doucement ensemble sur la colline. De temps en temps je m'arrêtais pour les regarder. Le chien ronflait.
Et moi je glissais mon aiguille dans la toile et dessinais un paysage à la mesure du fil.
Travaux de femmes.
Je me suis souvenue, dans la lumière de la fin de journée, du tunnel que le chien et moi avions franchi dimanche. Surtout sa peur. Arrêté au début de le traverser, comme tétanisé de frayeur. Pourtant il ne pouvait avoir souvenir du film de Kurosawa, Rêves, dans lequel un homme traverse un tunnel où des soldats morts l'attendent.
Franchir un tunnel est une sacrée expérience de la frontière, me suis-je dit, me rappelant celui, glacé, que nous avions traversé dans les Alpes, près de Jausiers.
Une nuit est un tunnel quand on est malade.
Une journée, un voyage de la nuit à la nuit.
En passant par le soleil ou la pluie.
Il va me falloir broder un fauteuil où me reposer maintenant.
Car le soir tombe et la colline s'adoucit, entre le vert et le gris.
Oui, un nouveau travail, broder un fauteuil où m'asseoir.
J'ai opté pour broder une maison. Je broderais son nom: SANPATRI.
Pas la plus petite envie de sieste, non.
Mais l'envie têtue de voyager par le fil de coton. D'y aller de mon fil, comme d'autres de leurs pieds, de leurs bouches.
Y aller en restant sous l'arbre, assise.
Mais y aller.
| broderie SD |
J'ai lâché les poules au jardin. A cause de l'herbe. Et de la colline que j'apercevais depuis le banc où je travaillais.
Travail, la broderie?
Activité féminine?
Les nuages et leurs ombres glissaient doucement ensemble sur la colline. De temps en temps je m'arrêtais pour les regarder. Le chien ronflait.
Et moi je glissais mon aiguille dans la toile et dessinais un paysage à la mesure du fil.
Travaux de femmes.
Je me suis souvenue, dans la lumière de la fin de journée, du tunnel que le chien et moi avions franchi dimanche. Surtout sa peur. Arrêté au début de le traverser, comme tétanisé de frayeur. Pourtant il ne pouvait avoir souvenir du film de Kurosawa, Rêves, dans lequel un homme traverse un tunnel où des soldats morts l'attendent.
Franchir un tunnel est une sacrée expérience de la frontière, me suis-je dit, me rappelant celui, glacé, que nous avions traversé dans les Alpes, près de Jausiers.
Une nuit est un tunnel quand on est malade.
Une journée, un voyage de la nuit à la nuit.
En passant par le soleil ou la pluie.
Il va me falloir broder un fauteuil où me reposer maintenant.
Car le soir tombe et la colline s'adoucit, entre le vert et le gris.
Oui, un nouveau travail, broder un fauteuil où m'asseoir.
Restait à imiter la Tapissière...
Sans Bosseigne et sans son foutu fauteuil, que me restait-il à faire?
Broyer du noir n'est pas dans mes habitudes.
J'ai essayé la marche, sept kilomètres serrés en direction du Nord.
L'écrivain suisse Paul Nizon avait écrit une petite phrase que j'avais en tête: Marcher à l'écriture. Comme si au bout du chemin, il y avait un texte. L'histoire du fauteuil?
Pendant que je marchais, je pensais au fauteuil. Puis aux oiseaux.
Puis aux voitures calcinées dont les restes caoutchoutés jonchaient le goudron.
J'avais choisi d'emprunter la route désaffectée de la carrière qui rejoint Avignon.
Autour de moi, une foule d'arbres et de plantes. Arbres pour certains géants, les pieds dans l'eau du contre-canal. Au milieu de la route, le serpent blanc de signalisation était parfois recouvert par le lierre rampant. Et au-dessus de ma tête un vacarme d'oiseaux dans les branches.
Chênes, saules, micocouliers, pins, figuiers.
Deux jours plus tard, mon genou droit était gonflé et je ne pouvais plus marcher. Sans la possibilité de marcher, que me restait-il à faire? Je pensais à Pénélope, recluse dans sa chambre sans Ulysse. Au-dehors le jardin et ses pivoines me narguaient. L'herbe surtout. Heureusement j'ai toujours à portée de main du fil et une aiguille, ai-je pensé.
Oui, broder.
Un alphabet imaginaire, des êtres inconnus.
Un fauteuil?
Broyer du noir n'est pas dans mes habitudes.
J'ai essayé la marche, sept kilomètres serrés en direction du Nord.
L'écrivain suisse Paul Nizon avait écrit une petite phrase que j'avais en tête: Marcher à l'écriture. Comme si au bout du chemin, il y avait un texte. L'histoire du fauteuil?
Pendant que je marchais, je pensais au fauteuil. Puis aux oiseaux.
Puis aux voitures calcinées dont les restes caoutchoutés jonchaient le goudron.
J'avais choisi d'emprunter la route désaffectée de la carrière qui rejoint Avignon.
Autour de moi, une foule d'arbres et de plantes. Arbres pour certains géants, les pieds dans l'eau du contre-canal. Au milieu de la route, le serpent blanc de signalisation était parfois recouvert par le lierre rampant. Et au-dessus de ma tête un vacarme d'oiseaux dans les branches.
Chênes, saules, micocouliers, pins, figuiers.
Deux jours plus tard, mon genou droit était gonflé et je ne pouvais plus marcher. Sans la possibilité de marcher, que me restait-il à faire? Je pensais à Pénélope, recluse dans sa chambre sans Ulysse. Au-dehors le jardin et ses pivoines me narguaient. L'herbe surtout. Heureusement j'ai toujours à portée de main du fil et une aiguille, ai-je pensé.
| broderies SD |
Oui, broder.
Un alphabet imaginaire, des êtres inconnus.
Un fauteuil?
lundi 6 mai 2013
Eléments nouveaux touchant à l'existence du fauteuil, me dit Bosseigne.
Par téléphone, Bosseigne me dit détenir des preuves que le fauteuil est vivant.
Se reprenant, dit: Joker l'a vu. Tout va bien.
Un instant, je doute encore.
Mais lui: Joker l'a vu, en attente de rénovation, et a vu aussi la Tapissière. Tout va s'arranger.
Je ne réponds rien.
L'histoire serait-elle finie?
Quand va-t-il le récupérer?
Cet été, au plus tard, répond avec un peu d'arrogance Bosseigne, sans doute rassuré que tout ça se termine bientôt. En même temps que ma thèse, ajoute-t-il, comme s'il avait entendu mes pensées.
Plus besoin de partir, plus besoin de tirer des plans sur la comète. Pardon, sur le fauteuil, assène-t-il en éclatant du rire de la jeunesse triomphante.
D'accord.
Le fauteuil est vivant.
La Tapissière va le terminer.
Joker l'a vue, elle et le fauteuil aussi.
D'accord.
Mais Bosseigne ne l'a pas encore, ai-je hasardé avant de raccrocher.
Pour me consoler j'ai repassé dans ma mémoire le film de ces quatre années. Il n'y a pas encore le mot fin, me suis-je dit et alors, j'ai revu la taille souple d'une enfant se dressant hors du fauteuil de ma mère et courant l'embrasser, elle, la disparue. Et puis je me suis demandée comment il était possible de voir la petite fille puisque, selon toute vraisemblance, c'était moi. Ce fut un instant de beauté, avait dit ma mère, plus tard, émue par le souvenir. Mais ce fauteuil ne m'était pas destiné. Ne l'avais-je pas trop bien connu? Pour Bosseigne au contraire, il serait la trace d'un passé enfui qu'il lui faudrait reconstruire. Ce sont les paroles maternelles, sa volonté de montrer à Bosseigne qu'il faisait partie de la famille. A cela, je ne pouvais rien objecter. Et qu'elle le lui ait légué de son vivant était la preuve de l'importance pour elle de ce lien.
Il ne restait plus qu'à attendre la suite.
Se reprenant, dit: Joker l'a vu. Tout va bien.
Un instant, je doute encore.
Mais lui: Joker l'a vu, en attente de rénovation, et a vu aussi la Tapissière. Tout va s'arranger.
Je ne réponds rien.
L'histoire serait-elle finie?
Quand va-t-il le récupérer?
Cet été, au plus tard, répond avec un peu d'arrogance Bosseigne, sans doute rassuré que tout ça se termine bientôt. En même temps que ma thèse, ajoute-t-il, comme s'il avait entendu mes pensées.
| broderies SD |
Plus besoin de partir, plus besoin de tirer des plans sur la comète. Pardon, sur le fauteuil, assène-t-il en éclatant du rire de la jeunesse triomphante.
D'accord.
Le fauteuil est vivant.
La Tapissière va le terminer.
Joker l'a vue, elle et le fauteuil aussi.
D'accord.
Mais Bosseigne ne l'a pas encore, ai-je hasardé avant de raccrocher.
Pour me consoler j'ai repassé dans ma mémoire le film de ces quatre années. Il n'y a pas encore le mot fin, me suis-je dit et alors, j'ai revu la taille souple d'une enfant se dressant hors du fauteuil de ma mère et courant l'embrasser, elle, la disparue. Et puis je me suis demandée comment il était possible de voir la petite fille puisque, selon toute vraisemblance, c'était moi. Ce fut un instant de beauté, avait dit ma mère, plus tard, émue par le souvenir. Mais ce fauteuil ne m'était pas destiné. Ne l'avais-je pas trop bien connu? Pour Bosseigne au contraire, il serait la trace d'un passé enfui qu'il lui faudrait reconstruire. Ce sont les paroles maternelles, sa volonté de montrer à Bosseigne qu'il faisait partie de la famille. A cela, je ne pouvais rien objecter. Et qu'elle le lui ait légué de son vivant était la preuve de l'importance pour elle de ce lien.
Il ne restait plus qu'à attendre la suite.
dimanche 5 mai 2013
Alors il faut partir
C'est ce que j'ai dit à Bosseigne.
Si tu as cette obsession dans la tête, alors il faut partir.
Il m'a regardé sans comprendre.
Puis a soupiré, le fauteuil, c'est ça?
Comme la réponse était évidente, je n'ai rien ajouté.
Partir, partir, mais où et surtout partir pour quoi faire, a marmonné Bosseigne en me raccompagnant à la porte du jardin.
Alors, ce mot ne lui avait pas plu. Il est vrai que faute d'argument, ce mot est d'un usage commode et partant, un peu facile. Bosseigne le perspicace ne s'y est pas trompé. Et puis cette idée de partir, en voilà une bêtise quand on est comme lui en plein travail de recherche, et je ne parle pas du fameux fauteuil, mais des dernières étapes de la thèse qu'il avait commencée à propos des tissus d'origine synthétique et de leurs possibles effets sur la santé. Tout ça est vrai, bel et bien. Et Bosseigne est un jeune homme plein de talent et promis à un avenir radieux, tandis que le fauteuil, lui, a certainement fini son existence dans une décharge. C'était là ma dernière hypothèse dont je n'avais rien osé dire à Bosseigne. Rien ne me permettait d'affirmer une chose pareille. Et pourtant c'était là, une sorte d'intuition, la certitude de ne jamais revoir l'héritage que ma mère avait légué de son vivant à Bosseigne, son anéantissement, sa destruction étant pour moi chose sûre.
Tu rentres chez toi, a demandé Bosseigne, sans vraiment sembler s'intéresser à la réponse que je donnerais.
Non, je crois que je vais marcher un peu, ai-je répondu tandis qu'il revenait vers la maison sans me laisser la moindre chance d'être entendue.
Ce n'est pas parce que nous sommes parents que j'avais des droits sur ce fauteuil et sur la relation que pouvait entretenir Bosseigne avec ma mère et son héritage. Je savais que c'était ce qu'il pensait de mon acharnement à trouver une hypothèse cohérente pour comprendre ce qui nous arrivait.
En fait, il ne nous arrivait rien. En tout cas, à moi, il n'arrivait rien. Comme d'habitude du reste. Quant à Bosseigne, certes troublé par le devenir de son fauteuil, c'était surtout la Tapissière qui l'agaçait, et surtout son silence fuyant. Et puis il avait comme on dit, d'autres chats à fouetter.
Ne devais-je pas avouer, me dis-je en longeant le canal par la route désaffectée de la carrière, que c'était moi la plus troublée. N'y avait-il pas au fond la déception de ne pas avoir reçu en héritage le fameux fauteuil? J'avais croisé au moins cinq traces de voitures carbonisées, repérables aux dépôts caoutchouteux laissés par les pneus. Des genêts et des arbousiers avaient fissuré le revêtement et la route peu à peu se fendillait et se couvrait par endroits de lierre.
En réfléchissant, ne m'étais-je pas rendu compte que la Tapissière à plusieurs reprises avait égaré ou oublié certains livres que je lui avais prêtés? Ne savais-je pas par avance ce qui allait advenir du fauteuil? Marcher m'apaisait un peu et me permettait de mieux saisir ce que je n'avais pas vu au premier abord, me dis-je. La jalousie. Le désir de vengeance.
Vraiment?
Mais ce n'était pas ça, non, qui me tenait en éveil. Non, je voulais simplement savoir ce que la Tapissière, une amie de longue date, avait fait subir au fauteuil de mon parent, le jeune et brillant Bosseigne, et me dis-je en mettant la clé dans la serrure, Joker ou pas, je trouverais ce qui lui était arrivé.
Si tu as cette obsession dans la tête, alors il faut partir.
Il m'a regardé sans comprendre.
Puis a soupiré, le fauteuil, c'est ça?
Comme la réponse était évidente, je n'ai rien ajouté.
Partir, partir, mais où et surtout partir pour quoi faire, a marmonné Bosseigne en me raccompagnant à la porte du jardin.
Alors, ce mot ne lui avait pas plu. Il est vrai que faute d'argument, ce mot est d'un usage commode et partant, un peu facile. Bosseigne le perspicace ne s'y est pas trompé. Et puis cette idée de partir, en voilà une bêtise quand on est comme lui en plein travail de recherche, et je ne parle pas du fameux fauteuil, mais des dernières étapes de la thèse qu'il avait commencée à propos des tissus d'origine synthétique et de leurs possibles effets sur la santé. Tout ça est vrai, bel et bien. Et Bosseigne est un jeune homme plein de talent et promis à un avenir radieux, tandis que le fauteuil, lui, a certainement fini son existence dans une décharge. C'était là ma dernière hypothèse dont je n'avais rien osé dire à Bosseigne. Rien ne me permettait d'affirmer une chose pareille. Et pourtant c'était là, une sorte d'intuition, la certitude de ne jamais revoir l'héritage que ma mère avait légué de son vivant à Bosseigne, son anéantissement, sa destruction étant pour moi chose sûre.
Tu rentres chez toi, a demandé Bosseigne, sans vraiment sembler s'intéresser à la réponse que je donnerais.
Non, je crois que je vais marcher un peu, ai-je répondu tandis qu'il revenait vers la maison sans me laisser la moindre chance d'être entendue.
Ce n'est pas parce que nous sommes parents que j'avais des droits sur ce fauteuil et sur la relation que pouvait entretenir Bosseigne avec ma mère et son héritage. Je savais que c'était ce qu'il pensait de mon acharnement à trouver une hypothèse cohérente pour comprendre ce qui nous arrivait.
En fait, il ne nous arrivait rien. En tout cas, à moi, il n'arrivait rien. Comme d'habitude du reste. Quant à Bosseigne, certes troublé par le devenir de son fauteuil, c'était surtout la Tapissière qui l'agaçait, et surtout son silence fuyant. Et puis il avait comme on dit, d'autres chats à fouetter.
Ne devais-je pas avouer, me dis-je en longeant le canal par la route désaffectée de la carrière, que c'était moi la plus troublée. N'y avait-il pas au fond la déception de ne pas avoir reçu en héritage le fameux fauteuil? J'avais croisé au moins cinq traces de voitures carbonisées, repérables aux dépôts caoutchouteux laissés par les pneus. Des genêts et des arbousiers avaient fissuré le revêtement et la route peu à peu se fendillait et se couvrait par endroits de lierre.
En réfléchissant, ne m'étais-je pas rendu compte que la Tapissière à plusieurs reprises avait égaré ou oublié certains livres que je lui avais prêtés? Ne savais-je pas par avance ce qui allait advenir du fauteuil? Marcher m'apaisait un peu et me permettait de mieux saisir ce que je n'avais pas vu au premier abord, me dis-je. La jalousie. Le désir de vengeance.
Vraiment?
Mais ce n'était pas ça, non, qui me tenait en éveil. Non, je voulais simplement savoir ce que la Tapissière, une amie de longue date, avait fait subir au fauteuil de mon parent, le jeune et brillant Bosseigne, et me dis-je en mettant la clé dans la serrure, Joker ou pas, je trouverais ce qui lui était arrivé.
vendredi 3 mai 2013
Hypothèses au sujet de la disparition du fauteuil de Bosseigne
Evidemment je n'ai pu m'empêcher de me livrer à des réflexions de plus en plus obsessives au fur et à mesure que le temps passait.
L'une d'entre elles me conduisant à la folie, je l'ai écartée d'entrée. Malgré sa grande séduction, je l'écarte encore vigoureusement aujourd'hui, quand elle se fait trop pressante.
Et puis je suis sûre d'une chose: ce fauteuil a réellement existé. Je l'ai bien connu et fréquenté du temps où il trônait encore chez ma mère. Ensuite, je l'ai vu chez Bosseigne, après que ma mère lui en avait fait don. Et Bosseigne est un garçon solide.
La Tapissière, me suis-je dit, n'ose pas nous dire ce qui est arrivé à ce fauteuil. Elle connaît l'attachement de Bosseigne pour lui, et le mien. Il est donc arrivé quelque chose de terrible et de définitif.
Quelque chose comme la mort, ai-je encore pensé.
La Tapissière, et maintenant il me semblait qu'il fallait une majuscule pour la nommer car elle avait eu un rôle déterminant dans la disparition du fauteuil, l'avait vendu. L'avait brûlé. L'avait détruit dans une crise de rage folle. L'avait démonté et pas su comment le remonter. L'avait tué.
La Tapissière l'avait fait disparaître. L'avait vendu?
Voilà pourquoi elle n'osait plus, n'en parlait plus, se taisait.
La Tapissière a préféré elle aussi disparaître.
Se faisant fugitive comme le fauteuil, elle a pensé que nous allions l'oublier.
Mais comment oublier le fauteuil familial, comment effacer son histoire?
C'était sans compter avec notre opiniâtre sens familial, aurais-je pu dire à la Tapissière si elle avait décroché son téléphone.
Nous avions, en tout cas Bosseigne, maintenant un atout: Joker.
Et tous nos espoirs résidaient non seulement en sa perspicacité de détective, mais aussi en son surnom et peut-être en quelque chose de tangible qui avait encore la forme d'un fauteuil.
Le fauteuil de Bosseigne.
L'une d'entre elles me conduisant à la folie, je l'ai écartée d'entrée. Malgré sa grande séduction, je l'écarte encore vigoureusement aujourd'hui, quand elle se fait trop pressante.
Et puis je suis sûre d'une chose: ce fauteuil a réellement existé. Je l'ai bien connu et fréquenté du temps où il trônait encore chez ma mère. Ensuite, je l'ai vu chez Bosseigne, après que ma mère lui en avait fait don. Et Bosseigne est un garçon solide.
| porte-bonheurs et amulettes |
La Tapissière, me suis-je dit, n'ose pas nous dire ce qui est arrivé à ce fauteuil. Elle connaît l'attachement de Bosseigne pour lui, et le mien. Il est donc arrivé quelque chose de terrible et de définitif.
Quelque chose comme la mort, ai-je encore pensé.
La Tapissière, et maintenant il me semblait qu'il fallait une majuscule pour la nommer car elle avait eu un rôle déterminant dans la disparition du fauteuil, l'avait vendu. L'avait brûlé. L'avait détruit dans une crise de rage folle. L'avait démonté et pas su comment le remonter. L'avait tué.
La Tapissière l'avait fait disparaître. L'avait vendu?
Voilà pourquoi elle n'osait plus, n'en parlait plus, se taisait.
La Tapissière a préféré elle aussi disparaître.
Se faisant fugitive comme le fauteuil, elle a pensé que nous allions l'oublier.
Mais comment oublier le fauteuil familial, comment effacer son histoire?
C'était sans compter avec notre opiniâtre sens familial, aurais-je pu dire à la Tapissière si elle avait décroché son téléphone.
Nous avions, en tout cas Bosseigne, maintenant un atout: Joker.
Et tous nos espoirs résidaient non seulement en sa perspicacité de détective, mais aussi en son surnom et peut-être en quelque chose de tangible qui avait encore la forme d'un fauteuil.
Le fauteuil de Bosseigne.
jeudi 2 mai 2013
Bosseigne et son détective
Bosseigne a des amis, me dit-il.
Un certain Lamb d'abord, un excentrique, confesse-t-il, mais un ami fidèle.
Il lui a offert son aide pour le fauteuil.
Bosseigne a refusé.
Lamb a trop à faire avec son propre présent. C'est un jeune homme plein de talent, très vif. Il vit dans une caravane et écrit une partie du jour et l'autre marche.
Pour désengourdir son esprit. Pour activer le sang de l'écriture, c'est ce qu'il a expliqué à son ami. On ne peut pas demander l'impossible à Lamb, a répété Bosseigne.
Par contre l'aide de Joker sera bienvenue.
En riant, il m'avoue que c'est le surnom d'une de ses amies, passionnée de nature, qui vit elle aussi en Cévennes. Elle a un autre avantage puisqu'elle connaît la tapissière.
Depuis longtemps, ajoute Bosseigne. Joker est la personne qui va m'aider à retrouver ce fauteuil. Ou tout au moins à savoir ce qui lui est arrivé.
En fait, elle ne s'appelle pas du tout ainsi, son prénom est plus romantique et littéraire. Mais un joker, c'est la carte dont j'ai besoin, dit Bosseigne, en rougissant un peu.
Je ne lui dis pas que le nom du jeune terroriste américain se prononce de la même manière et que ça ne lui a pas vraiment porté chance, au jeune Djokhar. Et je n'évoque pas non plus l'émotion ressentie pour ce garçon de 19 ans qui a été tout de suite pour moi un fils avant d'être un homme. Pourquoi ai-je pensé à lui de cette façon, je n'en sais rien. Mères et fils, voilà ce qui m'était venu à l'esprit en pensant à Djokhar. Où était la mère des enfants pendant qu'ils se perdaient à construire des bombes pour tuer on ne sait quelle folie en eux? Bosseigne a à peu près l'âge de Tamerlan, le frère aîné de Djokhar. Ce dernier avait un nom flamboyant, un nom de conquérant et ne l'aura porté que pour mourir. Je n'en parle pas non plus.
Et je ne fais pas remarquer non plus à Bosseigne que mon aide pourrait lui être utile. Je connais la délicatesse du légataire de ma mère. Jamais il ne me demandera de contacter à nouveau mon amie par peur de me mettre mal à l'aise en me confrontant à une impasse. Car, ce que je ne lui ai pas dit, c'est que j'avais fait une nouvelle tentative, tout aussi infructueuse que les précédentes. D'abord par lettre précisant qu'il y avait quatre ans que nous n'avions plus de nouvelles de ce fauteuil. Sans effet. Puis par téléphone sur répondeur. Sans effet là non plus.
Joker sera mon détective, a conclu en riant Bosseigne à la fin de la visite que je lui faisais. Et j'ai failli ajouter, le mien également car cette affaire me concernait aussi. N'avais-je pas recommandé cette amie tapissière, arguant de notre amitié et de sa compétence dans la réfection des sièges et des fauteuils? Cette histoire est ridicule, avait dit un de nos amis communs, à qui j'avais brièvement raconté les faits.
Vous n'avez qu'à vous rendre chez cette personne et récupérer l'objet du litige.
Sauf que...
Mais là encore ni Bosseigne ni moi n'avons rien à objecter. L'histoire paraît si farfelue...ou si simple. A vrai dire, je me suis rendue plusieurs fois chez la tapissière. Sans succès.
Nous avons échafaudé des explications qui sont vite devenues des obsessions. Joker nous sortira de cette impasse en forme de tunnel. Au bout, peut-être Bosseigne verra-t-il en pleine lumière son fauteuil, en vérité celui de ma mère qui le tenait de son père qui lui-même...tout beau dans sa nouvelle version, si beau que peut-être justement il a disparu parce que...Là, il faut attendre. Arrêter de spéculer sur les aventures ou mésaventures du fauteuil de Bosseigne.
Le fait que ma mère soit morte n'arrange rien à l'affaire.
Donnant au fauteuil une puissance nouvelle, qui n'a rien à voir avec son aspect.
En fait, pour le dire court, ce fauteuil nous manque.
A Bosseigne comme à moi.
Nous n'espérons plus qu'en Joker désormais, Bosseigne et moi.
Un certain Lamb d'abord, un excentrique, confesse-t-il, mais un ami fidèle.
Il lui a offert son aide pour le fauteuil.
Bosseigne a refusé.
Lamb a trop à faire avec son propre présent. C'est un jeune homme plein de talent, très vif. Il vit dans une caravane et écrit une partie du jour et l'autre marche.
Pour désengourdir son esprit. Pour activer le sang de l'écriture, c'est ce qu'il a expliqué à son ami. On ne peut pas demander l'impossible à Lamb, a répété Bosseigne.
Par contre l'aide de Joker sera bienvenue.
En riant, il m'avoue que c'est le surnom d'une de ses amies, passionnée de nature, qui vit elle aussi en Cévennes. Elle a un autre avantage puisqu'elle connaît la tapissière.
Depuis longtemps, ajoute Bosseigne. Joker est la personne qui va m'aider à retrouver ce fauteuil. Ou tout au moins à savoir ce qui lui est arrivé.
En fait, elle ne s'appelle pas du tout ainsi, son prénom est plus romantique et littéraire. Mais un joker, c'est la carte dont j'ai besoin, dit Bosseigne, en rougissant un peu.
| Joker? |
Je ne lui dis pas que le nom du jeune terroriste américain se prononce de la même manière et que ça ne lui a pas vraiment porté chance, au jeune Djokhar. Et je n'évoque pas non plus l'émotion ressentie pour ce garçon de 19 ans qui a été tout de suite pour moi un fils avant d'être un homme. Pourquoi ai-je pensé à lui de cette façon, je n'en sais rien. Mères et fils, voilà ce qui m'était venu à l'esprit en pensant à Djokhar. Où était la mère des enfants pendant qu'ils se perdaient à construire des bombes pour tuer on ne sait quelle folie en eux? Bosseigne a à peu près l'âge de Tamerlan, le frère aîné de Djokhar. Ce dernier avait un nom flamboyant, un nom de conquérant et ne l'aura porté que pour mourir. Je n'en parle pas non plus.
Et je ne fais pas remarquer non plus à Bosseigne que mon aide pourrait lui être utile. Je connais la délicatesse du légataire de ma mère. Jamais il ne me demandera de contacter à nouveau mon amie par peur de me mettre mal à l'aise en me confrontant à une impasse. Car, ce que je ne lui ai pas dit, c'est que j'avais fait une nouvelle tentative, tout aussi infructueuse que les précédentes. D'abord par lettre précisant qu'il y avait quatre ans que nous n'avions plus de nouvelles de ce fauteuil. Sans effet. Puis par téléphone sur répondeur. Sans effet là non plus.
Joker sera mon détective, a conclu en riant Bosseigne à la fin de la visite que je lui faisais. Et j'ai failli ajouter, le mien également car cette affaire me concernait aussi. N'avais-je pas recommandé cette amie tapissière, arguant de notre amitié et de sa compétence dans la réfection des sièges et des fauteuils? Cette histoire est ridicule, avait dit un de nos amis communs, à qui j'avais brièvement raconté les faits.
Vous n'avez qu'à vous rendre chez cette personne et récupérer l'objet du litige.
| Dessin de François Ridard |
Sauf que...
Mais là encore ni Bosseigne ni moi n'avons rien à objecter. L'histoire paraît si farfelue...ou si simple. A vrai dire, je me suis rendue plusieurs fois chez la tapissière. Sans succès.
Nous avons échafaudé des explications qui sont vite devenues des obsessions. Joker nous sortira de cette impasse en forme de tunnel. Au bout, peut-être Bosseigne verra-t-il en pleine lumière son fauteuil, en vérité celui de ma mère qui le tenait de son père qui lui-même...tout beau dans sa nouvelle version, si beau que peut-être justement il a disparu parce que...Là, il faut attendre. Arrêter de spéculer sur les aventures ou mésaventures du fauteuil de Bosseigne.
Le fait que ma mère soit morte n'arrange rien à l'affaire.
Donnant au fauteuil une puissance nouvelle, qui n'a rien à voir avec son aspect.
En fait, pour le dire court, ce fauteuil nous manque.
A Bosseigne comme à moi.
Nous n'espérons plus qu'en Joker désormais, Bosseigne et moi.
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