mercredi 15 janvier 2014

La belle vie de la couture (2)

Tu connais ce sentiment bizarre?
Il y a beaucoup de sentiments bizarres.
Par exemple, l'abandon.

Bosseigne me regarde sans comprendre.
C'est un beau matin froid de janvier. Nous nous réchauffons en mettant nos mains autour de nos bols, comme le faisaient avant nous les paysans, nos grands-parents. Certains d'entre eux du moins. Les grands-parents de ma mère, les cafetiers de Lorgues,  servaient et ma mère faisait la folle dans les rues du village. Il faisait chaud et elle courait, jambes nues. Mais là, seulement le froid qui tient les mains et en rappelle d'autres, glacées et gercées, mains de maçon, le mort de Vidauban, mains de paysans suisses.

Tu n'es pas abandonnée ni ne l'as été.
Je parlais des animaux, de leur regard.
Tu as abandonné des animaux?
C'est arrivé. Mais je pensais à.
Le chien dort dans sa corbeille et les chats un peu partout dans la maison, même sur les fauteuils.
Je pensais à.
Je suis curieux de savoir à quel abandonné tu pensais.
Ni toi. Ni moi.
Nous ne sommes pas abandonnés puisque nous vivons ici.

Bosseigne a raison.

Pour t'amuser, regarde un peu ça.


Mon parent dépose sur la table, au milieu des fils, le petit objet exquis dont nous parlions récemment.

Regarde-le bien parce que je vais l'offrir.
A la Tapissière?
Précisément.
Encore un abandon de domicile pour cet oiseau d'or.
Ce n'est pas un animal, mais un objet !
Eh bien, je pensais aux objets au rebut. Et à ma vieille voiture que j'ai laissée hier au garage, ma tristesse d'aujourd'hui vient de là. L'avoir laissée, toute grise, sur ce parking au milieu de belles autos toutes neuves m'a attristée. On aurait dit que toutes se rengorgeaient et se moquaient d'elle. Sans se rendre compte que leur tour viendrait.  Ainsi l'usure fait qu'on abandonne un objet dont on a tiré l'essentiel et puis voilà. J'ai eu l'impression de trahir ma pauvre vieille auto, ses phares semblaient les yeux d'un chien ou d'un cheval qu'on laisse chez le vétérinaire pour qu'il les pique. Fin de vie.
Une machine!
Oui, tu as raison, mon Bosseigne, quelle sentimentale je.
Ton café est excellent, a coupé mon parent, colombien, je suppose, et ce gâteau.
Excellent aussi, je sais; au fait si le lézard donne espérance, que font ces ciseaux?
Ils coupent le fil de ta mélancolie et nous ramènent à l'essentiel: l'histoire d'un fauteuil!

Et là Bosseigne a éclaté de rire.

A mon tour, j'ai coupé le fil.
Fermé les yeux de ma vieille auto.

Et nous avons entrepris cette journée en riant aux éclats.


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