Entre liber et aubier,
le bois de cœur bat dans
celui du marcheur
En lisant, en marchant,
en compagnie de Francis Hallé et Pierre
Lieutaghi.
On
dit forêt.
On
ajoute parfois un adjectif.
Parce
qu’il y a toute sorte de forêts.
Tropicales,
amazoniennes, taïgas, fossiles.
Jeunes,
vieilles.
Celles
des contes où se perd une enfant.
Quelquefois
deux, une fille, un garçon.
Il
y en a une forêt, en Suisse, que je connais et où s’est pendu un jeune homme
désespéré.
Quelquefois
des hommes y travaillent, font des coupes. Sombres. Ou claires.
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On
dit aussi arbres.
Les
pins sont sur terre depuis 140 millions d’années.
Pourtant
un coup de vent du nord parfois les arrache à la terre.
En
montant vers le Jas des pierres du Roux, il faut prendre un raccourci pour
traverser une étrange forêt silencieuse quand la burle ne souffle pas.
Les
pins y semblent de véritables arbres nuages qu’un jardinier japonais, sans
doute invisible, est venu tailler de manière à les rendre élégants.
En
réalité, la tempête.
En
réalité tordus pour survivre.
Cette
forêt appartient par la nature du sol, son altitude et sa situation
géographique à ce que les scientifiques nomment forêt méditerranéenne.
L’adjectif
compte 15 lettres et contient deux mots.
Milieu.
Terre.
Je
marche au milieu des terres, dans une forêt du Contadour, à cent kilomètres à
vol d’oiseau de la mer. Altitude 1400 mètres.
Personne.
On dirait cette forêt inhabitée. Pourtant des sentes se dessinent sur le sol,
des traces de passages, et sur le chemin des empreintes de pas. Les pneus d’un
gros engin a laissé des marques profondes.
Dire
d’une forêt qu’elle est inhabitée est inexact.
Des
chasseurs la parcourent, des forestiers l’exploitent, des troupeaux la
traversent. Sans parler des animaux sauvages.
Mais
au moment où je la traverse, elle est silencieuse et bruissante.
Vide
de présences humaines autres que les nôtres.
Pleine
de murmures légers pourtant.
Le
berger Albert le savait qui a sorti son crayon noir pour inscrire sur les
pierres sèches des dates et des phrases, ponctuant le silence durant plus de
trente ans de sentences et déclarations, drôles et parfois désespérées.
Se
quiller là-haut, surveiller les moutons, caresser son chien.
Soigner
les bêtes, cuire une soupe.
Comment
trouver le temps d’écrire ?
En
tout cas, trouver une réponse qui soit sienne et donne de la liberté.
Devenir
son propre maître grâce à un petit crayon noir.
Tout
seul.
Faire
d’une pierre de calcaire une page plus facile à noircir que la page d’un carnet
qu’on cache dans la poche de son gilet.
Que
tout le monde pourra lire.
Un
jour. Plus tard.
Comme
les arbres, les hommes fabriquent des capsules où loger temps et mémoire.
Parfois
ils les envoient sur la lune.
Tout
là-haut.
Le
silence dit leur attente.
Albert
est mort.
Des
promeneurs viennent ici pour l’entendre, lisent ses phrases à demi-effacées,
entre respect et moquerie. Certains vont jusqu’à griffonner leurs initiales ou
écrire au charbon de bois des graffiti vite recouverts.
Dans
la clairière, dans le beau désert, au plein soleil d’hiver glacial, me revient
une phrase de l’écrivain Vila-Matas : « Quand la nuit tombe, on a
toujours besoin de quelqu’un », un coup d’œil à la montre et au ciel, il
est temps de rentrer.
Le
paradis s’ouvre à la nuit, aucun besoin d’êtres humains.
Je
ne suis pas un berger, ni une bête de la forêt.
Mais
dans ma poche, il y a un crayon noir.
Il
faut redescendre.
Plus
bas, la forêt existe encore, entrecoupée de pâturages et de hameaux.
Avec
ou sans nous.