mardi 7 janvier 2020

Notule marine : Loups et sirènes, revenir vers la mer/



« C’est l’art des sirènes, que de placer dans l’âme du sujet l’enthousiasme qu’il éprouve pour lui-même ».
Reprenant Sloterdijk, (au passage je me demande pourquoi les francophones ont tellement de mal à retenir les noms propres étrangers), racontant souvent au Petit les épisodes de l’Odyssée, évoquant à table l’épisode du cheval de Troie avec un de nos fils qui dit combien il fut marqué par les récits des aventures d’Ulysse qui ont tenu chez nous la place que chez d’autres ont dû tenir les oeuvres de Shakespeare ou la Bible, je me rends compte à mon tour combien le texte d’Homère a formé mon goût, a imprégné ma mémoire, même si, quand je raconte, mon récit est lacunaire ou relève de l’interprétation. Ce qui me contraint à ouvrir souvent l’Odyssée dans la traduction de Mario Meunier.
Quand le Petit ( qui n’a pas cinq ans) demande le retour d’ Ulysse chez lui et ce qu’il fait avec son arc, j’hésite à décrire le massacre des prétendants et la pendaison des servantes. Nous revenons souvent à l’épisode des retrouvailles, d’abord à cause du chien Argos, la nourrice Euryclée, le porcher Eumée, l’enfant semble aimer ces personnages, comme si les êtres plus humbles étaient les plus importants. Le chien particulièrement nous rattache au présent, aux chiens que le Petit et moi avons aimés. 


Celui des sirènes a une tout autre fonction. Le chant ensorcèle par la grâce mortelle de la poésie ? Que chantaient les deux sirènes car elles étaient deux ? des jumelles ? Entendre ! Mais quoi ? Le pouvoir mortel de la voix ? On oublie souvent qu’elles chantaient « à travers la gorge de l’autre » ce qu’il avait désir d’entendre. Ses exploits, ses amours, sa terre, et celui qui les écoutait mourait d’entendre ces voix. Longtemps (comme d’autres et Sloterdijk[1] en particulier) ce passage m’a arrêtée, et plus tard, j’ai hésité à le raconter au Petit. Mais ne lui ai-je pas déjà raconté le Cheval de Troie ? Et l’épisode des Cyclopes, ce qui chaque fois, provoque des questions dont celle-ci, récurrente : pourquoi le dieu de la mer est-il si méchant ? Un dieu, c’est gentil, non ?
Pas de réponse.
Je sais simplement que je ne sais pas.
Je ne sais pas voir ce qui est à l’œuvre dans le nom du grand-père avec qui Ulysse chassa le sanglier, grand-père qui donna à l’enfant son nom. De cette chasse le petit garçon reçut une cicatrice au genou. Ce qui permit à  Euryclée de le reconnaître bien des années plus tard.
Autolycos, un loup pour lui-même ? Roi connu « pour ses parjures et ses brigandages ».
Je ne sais pas si je lis exactement ce qu’il y a à lire. À entendre dans ce nom.
« Entre tous les êtres qui respirent et rampent sur la terre, la terre ne nourrit rien de plus frêle que l’homme ».[2]
Qui m’a donné ce goût pour l’Odyssée ? Je n’en sais rien.
La mer a sa place. Malmousque et Maldormé, l’île d’If.
Un arrière-grand-père travaillait aux Messageries maritimes.
Je sais seulement que je n’ai pas eu de grand-mère ni de grand-père racontant des histoires.
Mon père m’a donné de la part de sa mère les aventures de Robinson Crusoë, livre perdu, égaré, jamais retrouvé.
La mer encore.
Ma mère la grande nageuse me lisait des contes.

J’ai dû me mettre à aimer Ulysse au lycée, en même temps que nous lisions tristement Virgile, dans une salle de classe, en compagnie d’une dame professeure qui ne semblait pas passionnée par ce qu’elle enseignait. Dame, oui, toute pimpante dans mon souvenir, et grise pourtant. Mais la mer entrait malgré tout Boulevard Michelet dans les petites salles où s’enseignaient les langues anciennes, et la campagne romaine aussi, celle que chantait Virgile, et les rames résonnaient et les nefs s’élançaient.
Ensuite descendre au Vieux-Port poursuivre l’aventure avec la traversée d’une rive à l’autre d’un petit bout de Méditerranée, était facile en compagnie des amies, compagnes devenues les compagnons d’Ulysse. 

Mais avant, s’arrêter à la Touriale, écouter Jean-Luc Sarré recommander tel ou tel poète.
James Sacré.
« Et si nous faisions quelques pas ensemble , ai-je suggéré à mon corps le sentant à deux doigts de me faire faux bond. »[3]

Aujourd’hui s’asseoir sur l’esplanade du Mucem, en face du Pharo donne l’illusion de l’aventure à mener encore. Efface la douleur et le temps. Ouvre encore à la voix Marseille tout entière, même perdue, disparue.
Telle père et mère.
Sirènes.


[1] In Bulles, page528 et suivantes.
[2] Odyssée, Chant XVIII
[3] Jean-Luc Sarré, Apostumes

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