Clairière est un mot-lumière
« On veut toujours les mêmes histoires, inlassablement
comme tous les enfants. Même quand on
sait la fin, le couperet, la petite guillotine. » C.K.
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dessin SD |
La clairière vaste s’ouvrait aux regards, libre
de présence. Aucun danger en vue, nota le chevreuil. Suivi de ses compagnons,
il sortit du couvert des arbres pour s’avancer vers la neige. Bambi et sa mère avançant vers. Rond de
lumière, flaque glacée où poser délicatement ses sabots. Il se retourna. Les
autres le suivaient à pas comptés. Prendre la tête d’un groupe n’était pas
facile, mais refuser ce qui lui avait été confié, amener ses compagnons à une
vie meilleure que celle qu’ils avaient eue de leur vivant, impossible. Le livre lu sur les genoux d’une
grand-mère ? Brouter la neige les rassasiait, buvant et mangeant le
peu dont ils avaient besoin pour continuer. Le chevreuil les avait conduits
vers cette halte, au milieu des arbres dénudés, poussé par un désir de clarté. La biche guidant le faon. Clairière,
mot-lumière, rêva-t-il un instant. La
mère et son enfant ? C’est alors qu’il distingua, blanc sur blanc, un
grand oiseau qui fouaillait la neige fraîchement tombée. Au léger bruit de
leurs pas, l’animal se redressa.
Que fais-tu si loin de la mer et des
océans ? demanda le chevreuil, tandis que ses compagnons approchaient et
faisaient cercle.
Et vous, qui êtes-vous si bizarrement
assemblés ?
Que t’importe. Nous sommes des animaux des
forêts. Ce n’est pas ton cas, fit remarquer la corneille.
Oiseau de malheur, je n’ai rien à te dire, je suis
aussi libre de faire ce qu’il me plait que toi !
Certainement, soupira le cerf, certainement.
Allons, la clairière est vaste. Nous pouvons y tenir tous sans nous importuner.
Mais qui êtes-vous pour vivre ensemble ?
Des animaux comme toi ! criailla la corneille.
Il me semble que nous sommes différents, hasarda
le loup, et je ne saurais dire en quoi, mais il me semble…
Et puis tu viens de loin, toi, soupira le
chevreuil.
Vous non ?
Dans un sens, oui.
Le silence s’installa parce que tout d’un coup
personne ne trouvait quoi que ce soit à dire concernant la situation. Ça arrive
aux humains comme aux animaux, se dit le cerf, que la rencontre rendait
mélancolique. L’oiseau qui se tenait devant eux, agressif et vivant, comment
lui expliquer ce qui leur était arrivé ? Les humains n’étaient-ils pas les
ennemis des goélands et des animaux sauvages ?
L’océan est une forêt pleine de ressources mais
les humains détruisent tout avec une telle facilité, reprit le goéland. Ils
s’attaquent à tout depuis qu’ils ont armes et embarcations puissantes. Ils ont
laissé beaucoup de déchets au fond des mers et sur la terre.
Notre mémoire est courte, soupira la corneille.
Justement,
gouailla le goéland, savez-vous que les
baleines fabriquent du cérumen comme les humains et que l’on peut lire dans
cette cire comme sur une tablette mésopotamienne l’histoire de leurs vies et
des accidents de parcours d’une existence entière, le saviez-vous ? Ce
cérumen est très volumineux, un volumen à lui seul, ajouta-t-il comme pour lui
seul.
Un livre
ouvert, donc ? interrogea le loup.
On y lit la joie calme de
l’enfance et le désordre de l’adolescence mais surtout la colère et la peur
dont sont victimes, adultes, ces grands mammifères chassés par les hommes,
déclara le goéland en colère.
(Avait-il lu lui aussi ces
livres qui racontent les chasses que mènent les hommes contre les animaux
sauvages ?)
Les chasseurs, soupira l’ourson,
ils tuent les mères et leurs enfants.
Ensuite il leur faut une besace
en peau de bête pour emporter avec eux tout ce savoir enfoui au sein des
animaux plantes arbres dans une oreille de baleine.
J’ai lu beaucoup, derrière mon
poêle, reprit le loup.
Mais qui êtes-vous à la
fin ? Les animaux ne lisent pas les livres des hommes ! Ils ont la
nature, l’eau des fleuves et des mers, les arbres et les nuages en guise de
bibliothèque.
(Voilà une réponse qui a le
mérite d’être sans appel, pensa le chevreuil.)
Nous sommes…hasarda le cerf, une
espèce en voie de disparition.
Animaux lecteurs, ricana la
corneille.
Vous qui aimez tant les livres,
vous souvenez-vous de Kotick le phoque blanc et comment il sauva ses congénères
en les entraînant au pays des vaches de mer pour échapper au massacre des
hommes ?
Rien de tout ça n’est fini ni ne
finira avec notre mort, soupira le loup, qui avait lu l’histoire.
Et comment les hommes se sont
partagés la terre et la mer au point qu’aujourd’hui tout est brouillé de la
géographie ? Les guerres des humains d’aujourd’hui sont la suite de celles
qu’ils ont menées hier.
Nous sommes dans un pays de
paix, soupira la corneille, du moins faisons-nous semblant de le croire. On
m’appelait Dulle Griet, ajouta-t-elle à l’intention du goéland, quand je me
déplaçais humainement.
Pour moi, répondit le grand
oiseau blanc, on peut m’appeler du nom que l’on veut, je ne suis pas un homme.
Pour certains je suis Kurt, pour d’autres Piotr, et d’autres encore aiment me
nommer John. Tout dépend des pays et de ceux que je survole.
Étrange, soupira le chevreuil. Il
a fallu que je me décide à porter ce nom sur mes bois, chevreuil de la
réconciliation, parce que la forêt me le demandait, la nécessité de stopper le
combat, d’arrêter les bataille. Moi qui ne suis pas un mâle ! Il m’arrive
de pense que ce velours qui les recouvre est à notre image, le printemps nous
verra disparaître.
Au profit des querelles ?
hasarda le goéland.
Le verbe nous appartient encore.
Pour combien de temps, je n’en sais rien ; on nous a accordé de vivre sous
cette apparence pour une durée dont nous ignorons tout. Hantant cette forêt
sommitale, nous allons et venons, discourant et rêvant, jouant à poursuivre une
existence dont nous n’avions pas idée. Lorsque quelqu’un, quel que soit
l’animal, nous rejoint, nous découvrons peu à peu quel humain il était,
ignorant si ce nouveau venu sera le dernier. Quand nous t’avons vu arriver,
étonnés de ton vol et de sa précision, si blanc sur la neige, inattendu, je me
suis demandé si tu étais un humain mort, revêtu de plumes et d’élégance,
conclut pensivement le grand cerf.
Il y a une décharge pas très
loin d’ici, hasarda la renarde.
Les nouvelles se répandent vite
parmi les vivants, dit le goéland, acquiesçant à la remarque de la rusée. Nous
avons besoin sans cesse de nous nourrir. Mais vous ? de quoi vous
nourrissez-vous ?