L’énigme de l’arrivée
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L'Eygues, 1° juin |
Matinée au
jardin avec pour commencer lecture de Naipaul. Le titre du livre que je questionne
depuis longtemps est d’abord le titre d’un tableau de De Chirico. Ensuite c’est
un récit de V.S.Naipaul sur un long séjour qu’il fit (plusieurs années) près de
Stonehenge, dans un pavillon appartenant
à une vaste propriété. Il y a des passages que je lis et relis souvent, sur le
rapport au paysage, au travail des hommes et du temps qui ne s’interrompt jamais,
sur les voisins, les gens qui l’entourent et qu’ils croisent, lui l’indien de Port
au Prince qui a décidé à 17 ans de devenir écrivain un peu sur un coup de tête.
Comment changer
le regard sur ce qui nous entoure, découvrir le changement plutôt que la
dégradation. Je comprends à chaque lecture nouvelle combien ce livre aura été
précieux pour ses lecteurs. J’y reviens comme on revient vers un lieu aimé. On
sait qu’on retrouvera inchangé le jardin, mais qu’on aura soi-même changé. Ou
si le jardin change, il s’y opère des métamorphoses, un lent remuement de la
terre. Un bougement des racines et des branches incessant.
Il faudrait
citer plusieurs passages qui disent tellement mieux que ce que je peux dire.
« …dans
son état d’abandon même j’avais trouvé le parc à son apogée…la vraie beauté de
ces lieux reposait sur des choses accidentelles, imprévues : les pivoines
qui s’ouvraient très lentement dans la pénombre verte, sous les ifs ; l’iris
bleu solitaire parmi les grandes orties ; le jeune chevreuil qui, des mois
durant, gîta dans les roseaux…s’étant aperçu que les humains ne venaient pas de
ce côté. »
« J’avais
pourtant trouvé moyen d’écrire. J’avais trouvé moyen – et vingt ans plus tard,
cela m’apparaissait comme un coup de chance de m’inscrire dans le monde. Vingt
ans d’une vie qui avait été à l’opposé de celle de mon propriétaire m’avaient
amené là où je trouvais le réconfort des débris de son parc, les débris de sa
vie à lui. Débris qui avaient pourtant conservé un élément de grandeur. »
Toute la
journée ou presque, au jardin. Relecture des épreuves d’un livre à paraître.
Jardinage,
arrachage, arrosage et plantation. Une poule couve cinq œufs.
Et sur le soir,
une rencontre inattendue : nous découvrons une minuscule tortue de terre
enterrée dans les herbes que nous arrachons à pleines mains. Une autre énigme :
d’où vient-elle, si petite ? Son arrivée nous enchante. Et c’est bien
finir la journée que de la saluer et de l’installer dans une petite caisse avec
eau et salade.
Hier les pieds dans l'Eygues, aujourd'hui dans la terre.
Une manière de
saluer Naipaul là où il est. Dans le livre posé sur la table.
2 juin