vendredi 20 décembre 2019

Entendre à la radio la voix de sa mère pliant un billet dans une enveloppe

Entendre à la radio
la voix de sa mère pliant un billet dans une enveloppe
en rentrant des courses
vendredi soir

En Roumanie
le règne des enveloppes a duré trente ans
on glissait des billets on le fait encore
aujourd'hui 
dit la voix féminine de la radio

Ma mère dans la clinique où elle est hospitalisée
en 1995
plie soigneusement un billet qu'elle glisse dans une enveloppe blanche
pour l'infirmière
une autre pour l'aide-soignante
une pour l'ambulancier
(en arrivant nous avions fait un chèque
au nom du chirurgien
qui l'avait exigé)

Le règne des enveloppes dit le  mari de la voix
n'est pas venu du communisme
ni de la dictature
sa femme n'est pas d'accord

à Marseille en 1995 pas de dictature
si ce n'est celle que vivent les pauvres
la peur l'inquiétude
en face de ceux qui
etc sur eux
qui ne
jamais

Je ne sais pas si les enveloppes
m'ont ouvert le crâne dans l'auto
tandis que le soir perçait le ciel
ou en arrivant à la maison

Contre le malheurl'indifférence
la peur
quoi?
une enveloppe et des billets

Tag : Melina Riccio




mercredi 18 décembre 2019

Michele Mari, Sanguinosa infanzia, une lecture ensanglantée/traduction Toi, sanglante enfance chez Ypsilon

Dans le livre donné par l'ami de Gênes
une chanson en 5 strophes
un capitaine mourant
donnant l'ordre
de le découper

en 5

ses soldats nus pieds
ou encore chaussés
dans la neige
autour
de lui qui meurt

un pour sa mère
un pour la fiancée
un pour la montagne
un pour la compagnie
un pour la patrie

corps en 5 morceaux

pour qui le coeur
quoi choisir
du sexe
ou des bras les jambes
la tête

et comment
découper un homme
qui meurt
les soldats
ne savent pas

la maman la chanson
la chantait à l'enfant
et l'écrivain à son tour
continue les questions
cinq morceaux

à qui le ventre
à qui les pieds
l'intime partie à celle qui
lavait le petit garçon
ou à celle qu'il a aimée

et la compagnie
où la trouver
la montagne laquelle
et la patrie
quoi lui donner

quelle étrange question
pour un petit garçon
apprendre à compter
avec la mort amère

une leçon de misère
que chante la mère?

18 décembre/lecture de Michele Mari


mercredi 11 décembre 2019

Notule du 11 décembre : un oeil gauche


Le pharmacien, jeune, bagues énormes aux doigts, s’interroge sur le cas que je présente. Une allergie latéralisée. Du côté gauche.
C’est étrange, dit le jeune pharmacien.
Les deux yeux devraient pleurer.
Un seul œil pleure, le gauche.
Il scrute mon visage, mes deux yeux.
Je ne peux pas rentrer dans les détails mais gauche a du sens dans notre famille.
Pour lui, raisonnement qui ne tient pas debout.
Donc je m’abstiens.
Le côté gauche de ma personne, pourrais-je argumenter, ma mère disait : celui du cœur.
Ça tient la route médicalement puisque le cœur est placé à gauche.
Mais je me tais, me contentant d’accepter le collyre pour soulager mon œil.
Gauche.
Me regardant ranger et plier du papier, un ami me dit : tu es gauchère.
Non.
Mais tout ce qui va avec la gaucherie me tient.
À cœur.




11 décembre

mardi 10 décembre 2019

Derrière mon bureau (titre emprunté à un livre de Werner Kofler, écrivain autrichien) pour fêter P.H.




Derrière mon bureau
(titre emprunté à un livre de Werner Kofler, écrivain autrichien)


Son voisin de Chaville reçoit le prix Nobel aujourd’hui.
Elle, une amie, n’habite pas très loin de lui.
En ce moment il est en Suède.
Ça ne se passera pas bien.
Ce prix ne passe pas bien.
Pourtant, à l’annonce, j’avais envie d’applaudir. De dire combien ce prix était mérité. Mais un prix n’est pas seulement couronnement d’une œuvre, fût-elle littéraire. Combien cette nouvelle me donnait de l’espoir.
Je ne sais pas si mon enthousiasme me trompait.
Et j’essaie aujourd’hui de savoir si.
Si.
Je ne sais pas si c’est une bonne idée, ce prix. Le mot implique trop de sacrifices. On pourrait objecter d’autres noms d’écrivains tels autres autrichiens, T.B., W. K. ou une autrichienne aussi, E.J. Ou encore une poète, encore autrichienne, F.M. Certains écrivains autrichiens ont refusé les prix qu’on leur attribuait, ont écrit férocement à leur sujet, désignant une société aveugle.
Un si petit pays nourrit la littérature de toute ses colères.
De son passé détesté.
Et le Nobel. Dont la charge politique n’est plus à démontrer.
Ai-je bien choisi mon jour pour défendre un écrivain autrichien dont l’œuvre tout entière (ou presque) m’accompagne ?
Je voudrais réfléchir si fort et si bien que je trouverais les bons arguments à opposer aux détracteurs de P.H. Par où commencer ? Et peut-on convaincre qui a déjà son opinion ? Comme si, à mon tour, je pouvais être convaincue que donner le Nobel à Handke est une faute.
Ses livres m’entourent depuis longtemps et depuis quelques années, quasi quotidiennement. Le Recommencement a inauguré la série.
Et ne m’a plus lâché une oeuvre foisonnante et nécessaire, au même titre que d’autres bien entendu, mais en chemin, toujours recommencé, une lecture vivifiante et la proximité de mon amie, là-bas, près des bois de Chaville où avec P.H. nous ramassons des champignons et écoutons les fous parler de leurs relations avec les arbres et les rochers.
Ce n’est pas un argument recevable.
Comment faire. Lire, relire Handke, sa mélancolique ballade dans les paysages slovènes me parle tellement que je ne dois pas y voir très clair dans les soubassements idéologiques d’un tel retour. Je retrouve l’enfant que j’ai été à la recherche des traces du passé enfui dont j’ai senti la présence dans la parole maternelle. L’Espagne traversée, les lieux et les humains qui les fréquentent. Les animaux aussi.
La marche, le voyage en bus, la solitude.
L’aisance à se couler dans un lieu, la nuit, à sauter les murets, à se retrouver dans une gare ou une auberge, seul. La solitude certainement y est pour quelque chose, dans cette parenté.
Et puis il y a la voisine de P.H.
Elle aussi l’aime beaucoup. Elle a de la solitude en elle. Beaucoup. Et un pays douloureux que je ne nommerai pas. L’Histoire, celle qui fait mal, elle connaît.
Serbie, Kosovo, Slovénie.
J’ajouterai le pays de Rigoni Stern et le Karst.
Ce nom de lieu irrigue leurs oeuvres, et moi, j’y rajoute le Frioul de Pasolini rejoint par l’île au large de Marseille.
Cette ville occupe un espace si grand qu’elle est pour moi un pays, pays quitté, impossible à regagner, seulement écrire sa géographie disparue. Reste la Suisse. Ou qui sait ? une Autriche où Ingeborg Bachman accueillerait nos chemins qui bifurquent sans cesse ?
Je ne sais pas conclure cette notule d’un genre impossible à définir, ni éloge, ni critique, ni poème. Ai-je parlé du grand poète qu’est P.H. ?
Lorsqu’une oeuvre vous accompagne, et la voix de celui qui l’a écrit, on ne peut s’en séparer, on emporte un de ses livres en voyage quitte à ne pas le lire ; mais le livre est là, entre les vêtements et la trousse de toilette. Il accompagne amicalement le déplacement qui est une aventure, quel qu’il soit.
P.H. est à Stokholm aujourd’hui et moi, une de ses lectrices, j’ouvre un de ses livres et je recopie un extrait de Mon année dans la baie de Personne :
« Mais pourquoi s’attendait-elle toujours à trouver enfin devant soi, au prochain tournant, ce qui même dans cette manière de vivre manquait beaucoup, restait scandaleusement absent ? Pourquoi chercher, chercher, chercher ? »








lundi 9 décembre 2019

À quelle heure le train arrivera à Moudon ?




Les trains passent d'un pays à l'autre, traversent la frontière. Je le savais et maintenant j'en ai la preuve. Bien sûr, nous savons qu'il existe des indicateurs ferroviaires mais le plus important est de trouver un fragment de papier déchiré où une main a noté rapidement à quelle heure le train passera à Moudon. L'écriture est maladroite ou bien pressée par le temps. Si tu pars à 21 heures 05 de Genève, tu arriveras à 23 heures 04 à Moudon. La main est celle de Gustave Roud, déjà âgé. J'ai besoin de croire que le petit bout de papier relie Marseille au Jorat. Ne me demandez pas pourquoi. L'encre bleue est un fil de laine amoureux qui n'étrangle pas. Il relie simplement ce qui était séparé. Comme si invisible, une main avait tracé une ligne allant d'un carnet à un autre, d'un livre à un autre. À Aix en Provence, lors d'une exposition, j'ai vu un petit carnet où Gustave Roud avait écrit : dimanche de professeur. Je ne sais pas exactement ce qu'il voulait dire par là mais la vacuité d'un tel jour, je la comprends. Son écriture a ce tremblement que l'on retrouve sur ce fragment de papier. Il est plus vraisemblable que c'est la main maternelle qui a noté ces horaires mais je ne la reconnais pas du tout. Serait-ce quelque hôtelier obligeant ayant été contacté par ma mère qui lui a noté ces horaires? À l’époque, pas de téléphone chez ma mère. Tout se passait par écrit. Ce bout de papier, récupéré au fond d'une valise où s'entassent documents et photos tentant de retrouver l'origine perdue, s'il n'atteste en rien la réalité de ce qu'elle fut, me paraît aussi touchante qu'une preuve. Mes ancêtres étaient-ils de Moudon, je ne le saurai jamais. Il existe une lettre du maire de l’époque adressée à ma mère. Il réfute toute possibilité de lien entre elle et la famille B. de Moudon. De pauvres journaliers sans enfants, lui écrit-il. Ma mère en a été mortifiée au point qu’elle n’a jamais pris ce train Genève-Moudon.
Elle n’a pu que conserver ces fragments qui parlent de son désir de traverser la frontière. Désir jamais réalisé.
Reste la belle calligraphie du nom de Moudon. Un talisman?
9 décembre








dimanche 8 décembre 2019

Minuscules robes de la faim! Réel absolu!

Si rien à dire, écrire ce rien qui traverse le jour et la nuit.
Relire les poètes.
Ne pas tarir.
Garder en soi la source dont parle Bergougnoux dans la Bête faramineuse.
Savoir l'eau contre soi, son froid, son cours, sa fuite.
S'allonger encore et attendre.
Ne craindre rien.

Tricoter de minuscules robes de la faim.
Et aussi un pantalon à bretelles et un pull.
Petit, Petite.
Nous voyons les deux courir au jardin, s'éloigner, grandir.



Le réconfort qu'apporte linge propre, repassé de frais, bien plié.
Hier, cuisson de deux pains ensemble.
L'un et l'autre pétris.
Coquilles de noix jetées au feu.

Mais au creux de la poitrine parfois ce.
Qu'on ne sait nommer avec mots du jour.
On dit : là.
On montre un creux, un vide.
Presque un écoeurement.

On se souvient aussi en lisant le poème.
Il y a des mots cachés, tenus secrets, invisibles.
Soudain peuplent la bouche, peuplent la main.
Ils s'écrivent joie et peine, averse et orage.

Alors on délaisse la poussière et on revient à l'herbe.
Inutile de la couper, elle est mouillée.


jeudi 5 décembre 2019

à perte de tombes à pierre fendre



Et puis herbes herbes
à perte de tombes à pierre fendre
herbes où cacher ses pieds
où agiter ses mains
à perte
de vue

pas de galet à déposer sur la pierre fendue
juste frotter le jus noir avec un linge
pour effacer ce qui se tait

perdu

Photo La Valse