Alors, dit Bosseigne.
Alors, ai-je murmuré.
Je n'avais pas grand chose à raconter.
Une certaine tristesse peut-être. La ville entrevue, la mer, oui.
Mais aussi sa crasse souveraine et ses couleurs.
Et la terrible envie de disparaître, au plus loin.
Vers le nord.
Alors, cette fameuse ville natale du poète?
Bosseigne!
Je ne plaisante pas du tout. Poète, tu as prononcé ce mot.
Parfois il m'arrive de.
Et puis tu reviens à la maison?
Ici, oui. Dans la maison dont nous avons hérité tous les deux.
Je voudrais que tu me dises.
Moi non. Ou plutôt si, dis-moi ce que tu as fait pendant que.
Non. Toi. Marseille surtout.
Vieille misère. Voilà. Saletés entassées dans les recoins. Rien d'autre si ce n'est la beauté du théâtre.
Nous nous sommes regardés. Mon parent a souri. Il avait gagné une fois de plus.
Toutes les villes ont leur misère.
Non, Marseille tellement.
Pas autant que; et puis ce théâtre.
Rempli de métamorphoses, la vie et la mort, ensemble sur un pont, suspendues.
Tu as été heureuse dans ta ville natale alors?
Je n'ai plus répondu. Ai pensé pêle-mêle à Cingria, Bouvier et Roud. Mais ils n'avaient aucun rapport avec Marseille. Shanghaï, oui. Est-ce que ma vie était en train de commencer ou de finir? Quand on lit, il y a une éternité et une géographie qui se déploient et se déplient au travers des pages. Mais mon parent en sait autant que moi sur ce qui se déplie dans le texte et le tissu. Bien davantage qu'un motif.
Alors pour tirer un trait sur la journée, j'ai dit à haute voix:
Shanghaï, oui.
Toute une Chine.
Oui, de papier et d'humeurs.
Oui, une Chine.
Après tout, marseillaise si tu veux.
Mais Chine, Asie des Douleurs et des douceurs.
Mortelle.
samedi 28 septembre 2013
jeudi 26 septembre 2013
La Suisse, pourquoi pas, le vin certainement...
C'est par ces mots que la soirée s'est terminée.
Ensuite Bosseigne a filé sans ajouter un soupir.
Fatigué, épuisé, mais content du vin que nous avons partagé.
La nuit a été tourmentée. Je ne sais pas si c'est à cause de ce Negroamaro des Pouilles. En tout cas, entre Frénaud et Cingria, j'avais de quoi faire. Ou plutôt ne rien dormir.
Au matin, comme toutes les nuits agitées, l'espoir que le jour soit plus avancé que ce que la fenêtre le laissait supposer m'a poussée à me lever pour entonner le chant du café mexicain.
Seule ou pas, ai-je pensé.
Matin gris. Au jardin, les feuilles craquent déjà sous les pieds.
Le gris s'est trouvé ragaillardi par du rouge. Une fraise. Je l'ai mangée sans penser à mon parent. Ce rouge qui n'était pas celui du vin était réconfortant pour démarrer le jour gris qui s'annonçait au-dessus de nous.
Je me suis demandée si la nuit que je venais de passer n'avait pas été perturbée par les icebergs dérivant et le froid terrible qui régnait sur le Spitzberg. La désolation autour de mon lit, bleu et blanc, et si paisible, était impressionnante. Comment survivre par de telles températures négatives? J'avais chaud pourtant. La fenêtre ouverte sur la nuit apportait à peine un peu d'air frais. Alors j'ai délaissé le livre que j'étais en train de lire (B.Pilniak) pour la Chine (Jia Pingwa). Mais le vin m'a rattrapée et je me suis plongée dans André Frénaud.
En rêvant de Cingria.
Ce fauteuil, a commencé Bosseigne, on ne le récupérera jamais.
Mon parent avait sa tête des mauvais jours. Pas envie d'en savoir davantage. Encore le Negroamaro, ai-je pensé. Rien en vaut un café pour chasser les mouches de la nuit.
Pas mauvais, a concédé Bosseigne. Du mexicain?
Trouvé chez le petit épicier.
Je suis désolé, a repris mon parent, mais ce mal à la tête...
Oui, le vin n'était pas suisse.
Bosseigne a éclaté de rire. Ouf, me suis-je dit, mon parent n'a pas la migraine. Juste mal à la tête.
J'ai mangé une fraise ce matin. Et je n'ai pas su quoi faire des cadavres.
Les poules tuées par la chienne des voisins?
Oui, les cadavres me glacent. Et ces plumes sur ces corps rigides. Je ne suis pas courageuse.
Je m'en occuperai tout à l'heure.
Une seule fraise, Bosseigne, alors je l'ai mangée.
Bosseigne s'est arrêté de boire son café, a reposé sa tasse préférée, m'a regardée attentivement.
De quoi faire une nature morte, la fraise et les deux poules mortes, la vie et la mort et toi qui te régales!
Bosseigne!
Je me trompe peut-être: toujours ce goût des extrêmes chez toi...
Le gris et le rouge, et un peu de noir aussi.
Tu vas à Marseille aujourd'hui?
J'ai opiné du chef comme ça se dit dans la langue. Oui, j'y allais. Et comme souvent, ça me serrait le ventre. La ville maternelle. Mais oui, j'y allais. En train de surcroît.
On ne va pas abandonner ce fauteuil hors de question!
Oui, mais...
On va se débrouiller pour le récupérer.
Pour l'instant me rendre à Marseille, en revenir ce soir.
Et retrouver un lit, blanc et bleu, le mien.
Entouré d'une mer vineuse et d'icebergs.
A traverser.
Voilà.
Ensuite Bosseigne a filé sans ajouter un soupir.
Fatigué, épuisé, mais content du vin que nous avons partagé.
La nuit a été tourmentée. Je ne sais pas si c'est à cause de ce Negroamaro des Pouilles. En tout cas, entre Frénaud et Cingria, j'avais de quoi faire. Ou plutôt ne rien dormir.
Au matin, comme toutes les nuits agitées, l'espoir que le jour soit plus avancé que ce que la fenêtre le laissait supposer m'a poussée à me lever pour entonner le chant du café mexicain.
Seule ou pas, ai-je pensé.
Matin gris. Au jardin, les feuilles craquent déjà sous les pieds.
Le gris s'est trouvé ragaillardi par du rouge. Une fraise. Je l'ai mangée sans penser à mon parent. Ce rouge qui n'était pas celui du vin était réconfortant pour démarrer le jour gris qui s'annonçait au-dessus de nous.
Je me suis demandée si la nuit que je venais de passer n'avait pas été perturbée par les icebergs dérivant et le froid terrible qui régnait sur le Spitzberg. La désolation autour de mon lit, bleu et blanc, et si paisible, était impressionnante. Comment survivre par de telles températures négatives? J'avais chaud pourtant. La fenêtre ouverte sur la nuit apportait à peine un peu d'air frais. Alors j'ai délaissé le livre que j'étais en train de lire (B.Pilniak) pour la Chine (Jia Pingwa). Mais le vin m'a rattrapée et je me suis plongée dans André Frénaud.
En rêvant de Cingria.
Ce fauteuil, a commencé Bosseigne, on ne le récupérera jamais.
Mon parent avait sa tête des mauvais jours. Pas envie d'en savoir davantage. Encore le Negroamaro, ai-je pensé. Rien en vaut un café pour chasser les mouches de la nuit.
Pas mauvais, a concédé Bosseigne. Du mexicain?
Trouvé chez le petit épicier.
Je suis désolé, a repris mon parent, mais ce mal à la tête...
Oui, le vin n'était pas suisse.
Bosseigne a éclaté de rire. Ouf, me suis-je dit, mon parent n'a pas la migraine. Juste mal à la tête.
J'ai mangé une fraise ce matin. Et je n'ai pas su quoi faire des cadavres.
Les poules tuées par la chienne des voisins?
Oui, les cadavres me glacent. Et ces plumes sur ces corps rigides. Je ne suis pas courageuse.
Je m'en occuperai tout à l'heure.
Une seule fraise, Bosseigne, alors je l'ai mangée.
Bosseigne s'est arrêté de boire son café, a reposé sa tasse préférée, m'a regardée attentivement.
De quoi faire une nature morte, la fraise et les deux poules mortes, la vie et la mort et toi qui te régales!
Bosseigne!
Je me trompe peut-être: toujours ce goût des extrêmes chez toi...
Le gris et le rouge, et un peu de noir aussi.
Tu vas à Marseille aujourd'hui?
J'ai opiné du chef comme ça se dit dans la langue. Oui, j'y allais. Et comme souvent, ça me serrait le ventre. La ville maternelle. Mais oui, j'y allais. En train de surcroît.
On ne va pas abandonner ce fauteuil hors de question!
Oui, mais...
On va se débrouiller pour le récupérer.
Pour l'instant me rendre à Marseille, en revenir ce soir.
Et retrouver un lit, blanc et bleu, le mien.
Entouré d'une mer vineuse et d'icebergs.
A traverser.
Voilà.
mardi 24 septembre 2013
Nizon le long du Nozon...
Voilà où nous en sommes, Bosseigne.
Seul le silence m'a répondu. Mon parent se réfugie dans le mutisme de plus en plus, ai-je constaté. A l'approche de la soutenance, me suis-je encore dit.
Tu connais le Nozon?
Il a relevé le nez. Comme s'il me découvrait en face de lui, l'air stupéfait.
De quoi tu parles?
C'est vrai, il est tôt. Et le café n'est pas très bon.
Je ne vois pas du tout où...
En Suisse encore.
Bosseigne a grogné. S'est fait une tartine de miel. A replongé.
Tu connais Nizon?
Là j'ai cru qu'il allait renverser sa tasse de café. Il a eu l'air indigné.
Tu m'as déjà posé la question, non?
Non. J'ai parlé du Nozon qui est un petit cours d'eau, un riviéraut si tu préfères.
C'est un mot suisse?
Non, je ne crois pas. C'est venu comme ça, devant cette eau courante, joyeuse et fraîche. Suisse.
Bien. (Ceci pour en terminer?)
Paul Nizon est un écrivain suisse.
Ah?
Mais de Suisse romande, alémanique.
Et...?
Rien. J'aime cette proximité bizarre qui me semble à l'image de la Suisse.
Cette phrase devait explication. Mais Bosseigne n'avait pas l'air de cet avis. Fatigué, mon Bosseigne, cher parent mis à l'épreuve jour après jour.
Allez, vas-y, dis ce que tu as en tête au lieu de rester nez en l'air. Je ne suis pas fâché d'arrêter mes ruminations textiles.
Eh bien...Nizon est un écrivain qui m'intéresse, masculin, très masculin. Et le Nozon dont le nom comme ses rives évoque les noisettes a tout du ruisseau féminin et tendre.
Oui. Les noms ont de ces parentés fausses comme tu les aimes...
Est-ce que tu crois que re-garder, c'est garder en soi deux fois au moins?
Ma chère, tu as plus d'énergie le matin que moi. On voit que tu as bien dormi, alors que moi...
Ne t'inquiète de rien, je m'occupe du fauteuil de ce pas.
Et j'ai laissé mon parent bouche bée et suis partie téléphoner à la dame du fauteuil.
Allons, du nerf, il s'agit de mon parent tout de même.
Et de son fauteuil.
Hérité qui plus est de ma mère, sa parente!
Au travail!
Seul le silence m'a répondu. Mon parent se réfugie dans le mutisme de plus en plus, ai-je constaté. A l'approche de la soutenance, me suis-je encore dit.
Tu connais le Nozon?
| collage SD |
Il a relevé le nez. Comme s'il me découvrait en face de lui, l'air stupéfait.
De quoi tu parles?
C'est vrai, il est tôt. Et le café n'est pas très bon.
Je ne vois pas du tout où...
En Suisse encore.
Bosseigne a grogné. S'est fait une tartine de miel. A replongé.
Tu connais Nizon?
Là j'ai cru qu'il allait renverser sa tasse de café. Il a eu l'air indigné.
Tu m'as déjà posé la question, non?
Non. J'ai parlé du Nozon qui est un petit cours d'eau, un riviéraut si tu préfères.
C'est un mot suisse?
Non, je ne crois pas. C'est venu comme ça, devant cette eau courante, joyeuse et fraîche. Suisse.
Bien. (Ceci pour en terminer?)
Paul Nizon est un écrivain suisse.
Ah?
Mais de Suisse romande, alémanique.
Et...?
Rien. J'aime cette proximité bizarre qui me semble à l'image de la Suisse.
Cette phrase devait explication. Mais Bosseigne n'avait pas l'air de cet avis. Fatigué, mon Bosseigne, cher parent mis à l'épreuve jour après jour.
Allez, vas-y, dis ce que tu as en tête au lieu de rester nez en l'air. Je ne suis pas fâché d'arrêter mes ruminations textiles.
Eh bien...Nizon est un écrivain qui m'intéresse, masculin, très masculin. Et le Nozon dont le nom comme ses rives évoque les noisettes a tout du ruisseau féminin et tendre.
Oui. Les noms ont de ces parentés fausses comme tu les aimes...
Est-ce que tu crois que re-garder, c'est garder en soi deux fois au moins?
Ma chère, tu as plus d'énergie le matin que moi. On voit que tu as bien dormi, alors que moi...
Ne t'inquiète de rien, je m'occupe du fauteuil de ce pas.
Et j'ai laissé mon parent bouche bée et suis partie téléphoner à la dame du fauteuil.
Allons, du nerf, il s'agit de mon parent tout de même.
Et de son fauteuil.
Hérité qui plus est de ma mère, sa parente!
Au travail!
samedi 21 septembre 2013
Entre petites Alices, jamais ne choisirai
Matin froid. Nous hésitons à prendre le café matinal sur la terrasse.
Un reste de vent s'attarde, effilochant de petits nuages.
Hier soir, j'ai vu naître la lune au-dessus de la colline, s'extraire doucement de la nuit, monter en compagnie des étoiles et des avions vers le point le plus haut.
Un gros enfant à la tête énorme!
Je n'en ai rien dit à mon parent, absorbé dans son agenda de rentrée. Sa thèse le prend de plus en plus. Et il n'a toujours pas son fauteuil.
Ce matin, aperçu le soleil. Mais la fraîcheur m'a dissuadée de le rejoindre.
Alors nous avons disposé les tasses et la cafetière dans la salle à manger.
Premier matin d'hiver, a plaisanté Bosseigne.
Tout peut changer encore, ai-je répondu.
Comme le café. C'est du colombien, a dit mon parent.
Le Mexique s'éloigne. Pourtant.
Comme le froid paralyse les langues, me suis-je dit en me servant du café. Nous n'avions pas envie de parler. Nous étions en proie à l'inquiétante survenue de l'hiver.
Un peu tôt, non? a questionné Bosseigne.
Tu lis dans mes pensées?
Depuis le temps, je crois que je sais ce que tu penses le matin. Ce matin.
Il fait déjà froid. C'est ça?
Et d'autres choses, plus petites encore. Et d'autres, plus grandes comme écrire un poème mexicain sur une usine de cellulose.
Je reprendrai du café mexicain. Fidélité à la petite Alice-Karla. Mais ça, je n'en ai rien dit à Bosseigne. Plutôt:
Comment tu trouves ce café colombien?
Voila l'explication. Je suis un peu déçu. Je préfère Roberto Bolano.
Chilien?
Tu vois ce que je veux dire, détective sauvage.
Usine à papier
La fumarola de la fabrica
asciende
poco a poco
en
maldoriana persecucion
de humo tras las nubes.
Las alcanza y mancha.
Un aroma de papel cocido
satura todo Tarascon
y las nubes ensuciadas huyen
como mofetas en fuga.
Oui, je voyais. Que j'étais de moins en moins détective de moins en moins sauvage. Mais il y avait le matin Karla Olvera et ses foutus poèmes mexicains et Alice au pays des merveilles, et là.
Là?
Que t'est-il arrivé depuis hier si ce n'est la nuit. Et elle passe sur nous ses nerfs de velours et.
Nous continuons le lendemain à croire que vivre se fait le jour?
Tu as lu mes lettres, ai-je enfin demandé.
Non, pas eu ni le temps ni.
Bien. Brûle-les alors.
Dépit?
Non, sentiment de l'inutilité de la lettre qui informe. Et puis je suis revenue.
Si tu n'étais pas revenue, j'aurais dû les lire mais dans un autre état que celui dans lequel je les lirai bientôt.
Tu ne vas pas les brûler?
Il ne fait pas assez froid. Je lis Lichtenberg. Il rêve d'un feu de livres, bien avant qu'un détective créé par un écrivain espagnol l'imagine.
Et?
Rien. Comme toi, je mélange tout. Par exemple ta logique épuisante mais qui m'amuse me renvoie à la logique des fous dans Alice au pays des merveilles, ouvert hier soir parce que je recherchais ce passage où un chat devient un sourire dans un arbre.
Petites alices, oui.
Qui grandissent. Qui rapetissent. Ne pas oublier que j'ai perdu trois centimètres. Où sont-ils maintenant, ces centimètres perdus? Où est le champignon qui me redonnera ma taille? Je dresse un inventaire un peu vain. Celui des petites alices.
Karla: petite alice. Claire K.:petite alice. Edith Azam: petite alice. Etc. Il y en a d'autres.
Qu'ont-elles en commun?
Toutes sont vivantes.
Tu as téléphoné pour le fauteuil?
Non. Je n'y crois plus. Si jamais.
Oui? Il revenait ici? On dirait qu'il a sa vie propre.
Il l'a. Du moins en s'éloignant, il en a acquis une; sauf que.
C'est nous qui l'avons éloigné, je sais et le regrette si souvent que.
Rien à regretter. Tu verras qu'il reviendra au moment où nous ne l'attendrons pas.
Voilà bien Bosseigne et son indéfectible optimisme de chercheur.
Pour ma part, nez dans le café, à bougonner.
Ecrire, téléphoner, réveiller le fauteuil.
Suivre le vent.
Avoir des nouvelles.
Où tu vas?
Marcher.
Un peu.
Plus loin.
Et c'est bien.
Un reste de vent s'attarde, effilochant de petits nuages.
Hier soir, j'ai vu naître la lune au-dessus de la colline, s'extraire doucement de la nuit, monter en compagnie des étoiles et des avions vers le point le plus haut.
Un gros enfant à la tête énorme!
Je n'en ai rien dit à mon parent, absorbé dans son agenda de rentrée. Sa thèse le prend de plus en plus. Et il n'a toujours pas son fauteuil.
Ce matin, aperçu le soleil. Mais la fraîcheur m'a dissuadée de le rejoindre.
Alors nous avons disposé les tasses et la cafetière dans la salle à manger.
Premier matin d'hiver, a plaisanté Bosseigne.
Tout peut changer encore, ai-je répondu.
Comme le café. C'est du colombien, a dit mon parent.
Le Mexique s'éloigne. Pourtant.
Comme le froid paralyse les langues, me suis-je dit en me servant du café. Nous n'avions pas envie de parler. Nous étions en proie à l'inquiétante survenue de l'hiver.
Un peu tôt, non? a questionné Bosseigne.
Tu lis dans mes pensées?
Depuis le temps, je crois que je sais ce que tu penses le matin. Ce matin.
Il fait déjà froid. C'est ça?
Et d'autres choses, plus petites encore. Et d'autres, plus grandes comme écrire un poème mexicain sur une usine de cellulose.
Je reprendrai du café mexicain. Fidélité à la petite Alice-Karla. Mais ça, je n'en ai rien dit à Bosseigne. Plutôt:
Comment tu trouves ce café colombien?
Voila l'explication. Je suis un peu déçu. Je préfère Roberto Bolano.
Chilien?
Tu vois ce que je veux dire, détective sauvage.
Usine à papier
La fumarola de la fabrica
asciende
poco a poco
en
maldoriana persecucion
de humo tras las nubes.
Las alcanza y mancha.
Un aroma de papel cocido
satura todo Tarascon
y las nubes ensuciadas huyen
como mofetas en fuga.
Oui, je voyais. Que j'étais de moins en moins détective de moins en moins sauvage. Mais il y avait le matin Karla Olvera et ses foutus poèmes mexicains et Alice au pays des merveilles, et là.
Là?
Que t'est-il arrivé depuis hier si ce n'est la nuit. Et elle passe sur nous ses nerfs de velours et.
Nous continuons le lendemain à croire que vivre se fait le jour?
Tu as lu mes lettres, ai-je enfin demandé.
Non, pas eu ni le temps ni.
Bien. Brûle-les alors.
Dépit?
Non, sentiment de l'inutilité de la lettre qui informe. Et puis je suis revenue.
Si tu n'étais pas revenue, j'aurais dû les lire mais dans un autre état que celui dans lequel je les lirai bientôt.
Tu ne vas pas les brûler?
Il ne fait pas assez froid. Je lis Lichtenberg. Il rêve d'un feu de livres, bien avant qu'un détective créé par un écrivain espagnol l'imagine.
Et?
Rien. Comme toi, je mélange tout. Par exemple ta logique épuisante mais qui m'amuse me renvoie à la logique des fous dans Alice au pays des merveilles, ouvert hier soir parce que je recherchais ce passage où un chat devient un sourire dans un arbre.
Petites alices, oui.
Qui grandissent. Qui rapetissent. Ne pas oublier que j'ai perdu trois centimètres. Où sont-ils maintenant, ces centimètres perdus? Où est le champignon qui me redonnera ma taille? Je dresse un inventaire un peu vain. Celui des petites alices.
Karla: petite alice. Claire K.:petite alice. Edith Azam: petite alice. Etc. Il y en a d'autres.
Qu'ont-elles en commun?
Toutes sont vivantes.
Tu as téléphoné pour le fauteuil?
Non. Je n'y crois plus. Si jamais.
Oui? Il revenait ici? On dirait qu'il a sa vie propre.
Il l'a. Du moins en s'éloignant, il en a acquis une; sauf que.
C'est nous qui l'avons éloigné, je sais et le regrette si souvent que.
Rien à regretter. Tu verras qu'il reviendra au moment où nous ne l'attendrons pas.
Voilà bien Bosseigne et son indéfectible optimisme de chercheur.
Pour ma part, nez dans le café, à bougonner.
Ecrire, téléphoner, réveiller le fauteuil.
Suivre le vent.
Avoir des nouvelles.
Où tu vas?
Marcher.
Un peu.
Plus loin.
Et c'est bien.
mercredi 18 septembre 2013
Vadim: El perro aguarda junto al ventanal...
Premier matin.
Chaque matin est premier.
Je ne suis pas montée jusqu'au village de Premier, au-dessus de Romainmôtier.
Retour à la maison.
Nous avons pris le petit-déjeuner.
Bosseigne et moi.
Le café vient toujours du Mexique.
Comme la poésie de Karla Olvera.
Dans son recueil arrivé pendant que j'étais en train de m'essayer en Suisse à parler une autre langue que la maternelle, il y a un poème qui porte le nom de notre chien. Vadim. René Char avait écrit pour son chien Tigron. Et voilà notre Vadim, qui lentement court dans la page espagnole de Karla O: perfectamente negro, labrador,
y perro.
Perfection du poème.
Perfection du titre du livre: Cuando la nieve caiga en el Mediterraneo.
Notre maison aussi se trouve dans le livre.
Et son nom.
C'est un début, a dit Bosseigne.
Je n'ai pas demandé un début ?
Je me suis tu. Buvant et mangeant.
Soignant le mal de tête revenu.
La fenêtre de la pièce où je prenais mes petits-déjeuners et repas m'a un peu manqué.
L'or de la pluie.
Un peu, ai-je dit encore à mon parent, mais ici l'or éclate au jardin.
Il s'est tu. Dans ma bouche se mêlaient des noms et des lieux. Plateaux et collines.
Comment expliquer ce qui s'était passé là bas. M'avait rassasié. Chants d'oiseaux.
Chemin devenu sentier.
Sentier des fils et de fil, à suivre avec patience. Retrouver les nuages. Ceux d'ici.
Ceux de Karla Olvera se nomment-ils nubes?
Présents dans la feuille dentelée sur la couverture, ils permettent d'entrevoir ce qui s'écrit derrière eux.
Si je le pouvais, je traduirais à Bosseigne les poèmes de la poète mexicaine.
Plus le temps va, plus les désirs de langues se multiplient. Comme s'ils multipliaient, ou plutôt comme si elles (les langues) multipliaient l'existence de celui qui les parle. De même le romanche ou le français de Suisse romande accélère cette impression et donne à la langue que je parle habituellement une autre démarche, plus souple. Langue/marche. Un couple.
Hein, dit Bosseigne.
Rien. Rien de clair.
A propos...
Oui?
Ce nom de Claire justement...
Et de Denise, ai-je ajouté. Mon parent a haussé un sourcil. Ce sont deux soeurs et j'ai précisé à l'intention de mon parent, suisses et jumelles. Comme moi. Et poètes aussi, comme Karla.
Hein, a redit Bosseigne, cette fois penché par-dessus la table du petit déjeuner.
Oui, ce rein surnuméraire, tu sais bien.`
Stupéfaction de Bosseigne.
Du Mexique tu passes à la Suisse. Bon. Pourquoi pas. Ensuite de cette poète mexicaine à deux jumelles suisses et poètes. Et tout à trac (première fois que mon parent emploie cette expression, ai-je noté mentalement) tu nous donnes deux informations: tu aurais un rein supplémentaire et tu serais donc la moitié d'un couple de jumelles, sans parler de ton origine suisse. C'est beaucoup pour un retour. Explique-toi.
Rien à expliquer. le fait d'avoir un rein supplémentaire serait la trace d'un jumeau existant qui aurait ensuite disparu. Il y a toute une littérature sur le sujet. Quant aux origines, je sais ce que tu en penses. Tu n'ignores pas combien notre famille...
A pu être suisse, oui, c'est vrai, mais de là..à te dire la moitié...
C'est une image, Bosseigne, juste une image. Juste, je n'en sais rien. Mais ce rien est tout de même une trace. Voilà tout.
Bien, a conclu mon parent.
Et nous avons débarrassé la table du petit déjeuner en silence, laissant à la journée le temps de commencer.
Chacun son travail, a marmonné Bosseigne en refermant la porte de son bureau.
Je voulais voir où en était le jardin.
Après tout, j'en avais le temps.
Nous verrons demain ce qu'il y a à faire ou pas.
Et je suis sortie.
Chaque matin est premier.
Je ne suis pas montée jusqu'au village de Premier, au-dessus de Romainmôtier.
Retour à la maison.
Nous avons pris le petit-déjeuner.
Bosseigne et moi.
Le café vient toujours du Mexique.
Comme la poésie de Karla Olvera.
Dans son recueil arrivé pendant que j'étais en train de m'essayer en Suisse à parler une autre langue que la maternelle, il y a un poème qui porte le nom de notre chien. Vadim. René Char avait écrit pour son chien Tigron. Et voilà notre Vadim, qui lentement court dans la page espagnole de Karla O: perfectamente negro, labrador,
y perro.
Perfection du poème.
Perfection du titre du livre: Cuando la nieve caiga en el Mediterraneo.
Notre maison aussi se trouve dans le livre.
Et son nom.
C'est un début, a dit Bosseigne.
Je n'ai pas demandé un début ?
Je me suis tu. Buvant et mangeant.
Soignant le mal de tête revenu.
La fenêtre de la pièce où je prenais mes petits-déjeuners et repas m'a un peu manqué.
L'or de la pluie.
Un peu, ai-je dit encore à mon parent, mais ici l'or éclate au jardin.
Il s'est tu. Dans ma bouche se mêlaient des noms et des lieux. Plateaux et collines.
Comment expliquer ce qui s'était passé là bas. M'avait rassasié. Chants d'oiseaux.
Chemin devenu sentier.
Sentier des fils et de fil, à suivre avec patience. Retrouver les nuages. Ceux d'ici.
Ceux de Karla Olvera se nomment-ils nubes?
Présents dans la feuille dentelée sur la couverture, ils permettent d'entrevoir ce qui s'écrit derrière eux.
Si je le pouvais, je traduirais à Bosseigne les poèmes de la poète mexicaine.
Plus le temps va, plus les désirs de langues se multiplient. Comme s'ils multipliaient, ou plutôt comme si elles (les langues) multipliaient l'existence de celui qui les parle. De même le romanche ou le français de Suisse romande accélère cette impression et donne à la langue que je parle habituellement une autre démarche, plus souple. Langue/marche. Un couple.
Hein, dit Bosseigne.
Rien. Rien de clair.
A propos...
Oui?
Ce nom de Claire justement...
Et de Denise, ai-je ajouté. Mon parent a haussé un sourcil. Ce sont deux soeurs et j'ai précisé à l'intention de mon parent, suisses et jumelles. Comme moi. Et poètes aussi, comme Karla.
Hein, a redit Bosseigne, cette fois penché par-dessus la table du petit déjeuner.
Oui, ce rein surnuméraire, tu sais bien.`
Stupéfaction de Bosseigne.
Du Mexique tu passes à la Suisse. Bon. Pourquoi pas. Ensuite de cette poète mexicaine à deux jumelles suisses et poètes. Et tout à trac (première fois que mon parent emploie cette expression, ai-je noté mentalement) tu nous donnes deux informations: tu aurais un rein supplémentaire et tu serais donc la moitié d'un couple de jumelles, sans parler de ton origine suisse. C'est beaucoup pour un retour. Explique-toi.
Rien à expliquer. le fait d'avoir un rein supplémentaire serait la trace d'un jumeau existant qui aurait ensuite disparu. Il y a toute une littérature sur le sujet. Quant aux origines, je sais ce que tu en penses. Tu n'ignores pas combien notre famille...
A pu être suisse, oui, c'est vrai, mais de là..à te dire la moitié...
C'est une image, Bosseigne, juste une image. Juste, je n'en sais rien. Mais ce rien est tout de même une trace. Voilà tout.
Bien, a conclu mon parent.
Et nous avons débarrassé la table du petit déjeuner en silence, laissant à la journée le temps de commencer.
Chacun son travail, a marmonné Bosseigne en refermant la porte de son bureau.
Je voulais voir où en était le jardin.
Après tout, j'en avais le temps.
Nous verrons demain ce qu'il y a à faire ou pas.
Et je suis sortie.
lundi 16 septembre 2013
Robert Walser, dont la production littéraire peuple 20 volumes...
Cher mon parent Bosseigne cher,
Ne vois pas dans cette étrange adresse trace de folie.
Même si à force de marcher en équilibre sur les lignes walsériennes et soutteriennes, il en reste forcément quelque fantaisie foutraque. Territoires de la folie intime, la Suisse que ma mère n'a pas connue. Si les hommes aiment les fleuves, ai-je écrit dans le récit d'Emilio, les femmes préfèrent la mer.
Vraiment? Cette phrase, je crains d'y entendre la voix de ma mère, elle qui rêvait de Suisse mais préférait entre tous les paysages ceux que nous offre la mer. C'était sa spécialité, ce genre de phrases à l'emporte-pièce. Ainsi plus personne (surtout pas moi) ne pouvait parler après elle. Ce qui m'étonne, finalement. Car sa mère venait d'Yverdon, au milieu des montagnes, au bord d'un lac paisible, un endroit où elle ne sera jamais venue.
Tandis que moi.
Les mains vides.
Hier marché dans la vallée du Nozon.
Avant-hier aussi. Sur le chemin de Croy.
De Pologne (le collectionneur de vélo) à Suisse, il n'y a qu'un pas.
A faire en traversant le Haut-Jorat en compagnie des amis aimés. Tu me suivrais?
Ici je vis bien différemment de nos habitudes. Prends mon déjeuner seule et dans la cuisine. Dehors il fait trop frais et le soir parfois il pleut. Rien à dire à mon interlocuteur puisqu'il est absent. Absent du paysage et de la conversation. Des bonheurs pourtant surgissent du souvenir des promenades. Une courbe dans un pré, si émouvante et qu'un peu de lumière souligne. La tache rouge d'une promeneuse en haut d'un sentier qui débouche sur le ciel.
Des noms aussi comme celui d'Envy.
Et le don d'amitié qui est si belle et tendre chose.
C'est mon dernier jour ici. J'aurais voulu lire les livres qui m'intéressent, nombreux sur les étagères, emmagasiner davantage de tournures idiomatiques prises ici et là. Apprendre un peu de romanche. Conserver en mémoire un mot comme bisse qui me plaît beaucoup et que m'a donné Claire. Y parviendrai-je? Et esparcette et d'autres encore comme ce natel qui désigne le téléphone portable ici. Je voudrais savoir par coeur le petit livre que C. m'a offert hier et qui est si beau, oui, revenir vers notre maison et te réciter ses poèmes au matin et t'entendre dire: ta mémoire s'améliore!
Dans le train peut-être forcerais-je un peu mes limites.
"Il avait besoin de la foule comme beaucoup de grands solitaires."
Oui, et les livres de Walser peuplent notre bibliothèque. Et notre maison solitaire est traversée par la foule de ses mots et de ses pas. N'empêche.
Je parcours mon chemin
qui me conduit peu loin,
me ramène chez moi;
puis sans mots, ni émoi,
me voici éclipsé.
Ce sentiment de devoir disparaître, s'effacer du paysage laisse entendre autre chose qu'une résignation taoïste. Celle de Gustave Roud par exemple. Le poète Robert Walser est éclipsé par d'autres. Il subit cette éclipse. A la fois s'en contente et presque s'en vanterait. Et en même temps toute sa colère triste affleure, me semble-t-il, dans ce court poème. Je le revois buté et rageur s'éloignant à grands pas dans ses promenades en compagnie de Carl Seelig.
Je vois avec plaisir que le fil noir dont je me sers a considérablement diminué sur sa pelote. L'encre n'a pas la même évidence à disparaître.
As-tu fait les démarches dont nous avions parlé à propos du fauteuil?
Du fil à l'encre puis au tissu, ma pensée avance à sauts et à gambades.
D'ailleurs ce verbe de gambader convient si bien à Walser, que j'ai souvent cru le voir marcher à cette allure. Il y a de l'enfance dans sa manière de marcher. Et de la vigueur également. Vigousse était Robert Walser, lui qui était capable de marcher 80 kilomètres en une journée. Difficile à suivre.
Ici quelques conseils de Bashô que je mettrais bien à profit:
Va toujours à pied.
Mange simplement.
Ne dors jamais deux fois dans la même auberge.
Evite les bavardages inutiles.
Ce qui voudrait dire que j'arrête ic ma lettre pour courir marcher sous la pluie!
Je finirai avec ce tendre silence que m'a offert Claire K.
Silence du marcheur, seul son pas.
Silence d'ivresse de soi hors de soi.
J'avais l'étoile polaire dans les cheveux
cassiopée au poignet
la grande ourse n'était pas
loin de notre signe
à nos tempes
le temps pressait
Pourquoi ne pas avoir été
jusqu'au bout
de l'énigme?
C.Krähenbühl, Vol d'épervières.
Et voilà tout.
Ne vois pas dans cette étrange adresse trace de folie.
Même si à force de marcher en équilibre sur les lignes walsériennes et soutteriennes, il en reste forcément quelque fantaisie foutraque. Territoires de la folie intime, la Suisse que ma mère n'a pas connue. Si les hommes aiment les fleuves, ai-je écrit dans le récit d'Emilio, les femmes préfèrent la mer.
Vraiment? Cette phrase, je crains d'y entendre la voix de ma mère, elle qui rêvait de Suisse mais préférait entre tous les paysages ceux que nous offre la mer. C'était sa spécialité, ce genre de phrases à l'emporte-pièce. Ainsi plus personne (surtout pas moi) ne pouvait parler après elle. Ce qui m'étonne, finalement. Car sa mère venait d'Yverdon, au milieu des montagnes, au bord d'un lac paisible, un endroit où elle ne sera jamais venue.
Tandis que moi.
Les mains vides.
Hier marché dans la vallée du Nozon.
Avant-hier aussi. Sur le chemin de Croy.
De Pologne (le collectionneur de vélo) à Suisse, il n'y a qu'un pas.
A faire en traversant le Haut-Jorat en compagnie des amis aimés. Tu me suivrais?
Ici je vis bien différemment de nos habitudes. Prends mon déjeuner seule et dans la cuisine. Dehors il fait trop frais et le soir parfois il pleut. Rien à dire à mon interlocuteur puisqu'il est absent. Absent du paysage et de la conversation. Des bonheurs pourtant surgissent du souvenir des promenades. Une courbe dans un pré, si émouvante et qu'un peu de lumière souligne. La tache rouge d'une promeneuse en haut d'un sentier qui débouche sur le ciel.
Des noms aussi comme celui d'Envy.
Et le don d'amitié qui est si belle et tendre chose.
C'est mon dernier jour ici. J'aurais voulu lire les livres qui m'intéressent, nombreux sur les étagères, emmagasiner davantage de tournures idiomatiques prises ici et là. Apprendre un peu de romanche. Conserver en mémoire un mot comme bisse qui me plaît beaucoup et que m'a donné Claire. Y parviendrai-je? Et esparcette et d'autres encore comme ce natel qui désigne le téléphone portable ici. Je voudrais savoir par coeur le petit livre que C. m'a offert hier et qui est si beau, oui, revenir vers notre maison et te réciter ses poèmes au matin et t'entendre dire: ta mémoire s'améliore!
Dans le train peut-être forcerais-je un peu mes limites.
"Il avait besoin de la foule comme beaucoup de grands solitaires."
Oui, et les livres de Walser peuplent notre bibliothèque. Et notre maison solitaire est traversée par la foule de ses mots et de ses pas. N'empêche.
Je parcours mon chemin
qui me conduit peu loin,
me ramène chez moi;
puis sans mots, ni émoi,
me voici éclipsé.
Ce sentiment de devoir disparaître, s'effacer du paysage laisse entendre autre chose qu'une résignation taoïste. Celle de Gustave Roud par exemple. Le poète Robert Walser est éclipsé par d'autres. Il subit cette éclipse. A la fois s'en contente et presque s'en vanterait. Et en même temps toute sa colère triste affleure, me semble-t-il, dans ce court poème. Je le revois buté et rageur s'éloignant à grands pas dans ses promenades en compagnie de Carl Seelig.
Je vois avec plaisir que le fil noir dont je me sers a considérablement diminué sur sa pelote. L'encre n'a pas la même évidence à disparaître.
As-tu fait les démarches dont nous avions parlé à propos du fauteuil?
Du fil à l'encre puis au tissu, ma pensée avance à sauts et à gambades.
D'ailleurs ce verbe de gambader convient si bien à Walser, que j'ai souvent cru le voir marcher à cette allure. Il y a de l'enfance dans sa manière de marcher. Et de la vigueur également. Vigousse était Robert Walser, lui qui était capable de marcher 80 kilomètres en une journée. Difficile à suivre.
Ici quelques conseils de Bashô que je mettrais bien à profit:
Va toujours à pied.
Mange simplement.
Ne dors jamais deux fois dans la même auberge.
Evite les bavardages inutiles.
Ce qui voudrait dire que j'arrête ic ma lettre pour courir marcher sous la pluie!
Je finirai avec ce tendre silence que m'a offert Claire K.
Silence du marcheur, seul son pas.
Silence d'ivresse de soi hors de soi.
J'avais l'étoile polaire dans les cheveux
cassiopée au poignet
la grande ourse n'était pas
loin de notre signe
à nos tempes
le temps pressait
Pourquoi ne pas avoir été
jusqu'au bout
de l'énigme?
C.Krähenbühl, Vol d'épervières.
Et voilà tout.
samedi 14 septembre 2013
M.Pologne, ses vélos et le chemin de Croy
Voilà, je reviens vers toi.
A Croy où je suis descendue par le chemin ancien qui serpente à côté du Nozon, j'ai vu mais sans le visiter, le musée de M.Pologne. Il collectionne les vélos comme d'autres les ennuis. Sa maison porte une draisienne sur la façade.
Vélo perdu dans l'océan-cimetière?
Non, ici on ne se perd pas. Tout est vivant, actif, coloré même. Partout des gens, jeunes et moins jeunes. Rien à voir avec le Tras os Montes. Même si le travail est dur, il y a ici d'autres couleurs que celle des granits noirs de Montalegre.
Et pourtant ce beau mot d'allègre se retrouve aussi bien en romanche qu'en portugais. Bonheur de la présence. Je n'ai pas osé à tous ces marcheurs de rencontre crier un joyeux Allegra comme me l'ont appris Denise et Claire. Un peu de timidité peut-être. pas de honte, non. Ecrire Allegra est plus facile que de le lancer à celle qui s'éloigne.
Fleurs d'automne, me dit Margot, ma visiteuse, qui apporte deux bouquets pour la maison.
Plus loin, dans un pré, M.Degenève nettoyait sa voiture où il avait écrit son nom.
Plus loin encore, une maison singulière, sans doute habitée par de très vieilles gens car tout y respirait un air ancien.
Et dans une maison surplombant la route, Ramuz avec M.Paul était en son jardin, à enseigner à l'enfant les secrets de la nature.
Me suis demandée en remontant vers l'abbatiale si le nom de Pologne, puis non.
Les noms décidément nous poursuivent.
Vue sur les Alpes et la neige, au loin, vers l'est.
Le Jura est dans les brumes.
Sur les talus, l'esparcette pousse encore, quand le cantonnier oublie un peu de tout raser.
Je me demandais où j'avais pêché ce mot et celui de talus. Chez Gustave Roud. Dans son journal, il en parle fréquemment. Pour le marcheur, mots de compagnie.
Poursuivre, poursuivre.
Cesser d'être poursuivie.
Ce sera tout.
C'est midi.
A Croy où je suis descendue par le chemin ancien qui serpente à côté du Nozon, j'ai vu mais sans le visiter, le musée de M.Pologne. Il collectionne les vélos comme d'autres les ennuis. Sa maison porte une draisienne sur la façade.
Vélo perdu dans l'océan-cimetière?
Non, ici on ne se perd pas. Tout est vivant, actif, coloré même. Partout des gens, jeunes et moins jeunes. Rien à voir avec le Tras os Montes. Même si le travail est dur, il y a ici d'autres couleurs que celle des granits noirs de Montalegre.
Et pourtant ce beau mot d'allègre se retrouve aussi bien en romanche qu'en portugais. Bonheur de la présence. Je n'ai pas osé à tous ces marcheurs de rencontre crier un joyeux Allegra comme me l'ont appris Denise et Claire. Un peu de timidité peut-être. pas de honte, non. Ecrire Allegra est plus facile que de le lancer à celle qui s'éloigne.
Fleurs d'automne, me dit Margot, ma visiteuse, qui apporte deux bouquets pour la maison.
Plus loin, dans un pré, M.Degenève nettoyait sa voiture où il avait écrit son nom.
Plus loin encore, une maison singulière, sans doute habitée par de très vieilles gens car tout y respirait un air ancien.
Et dans une maison surplombant la route, Ramuz avec M.Paul était en son jardin, à enseigner à l'enfant les secrets de la nature.
Me suis demandée en remontant vers l'abbatiale si le nom de Pologne, puis non.
Les noms décidément nous poursuivent.
Vue sur les Alpes et la neige, au loin, vers l'est.
Le Jura est dans les brumes.
Sur les talus, l'esparcette pousse encore, quand le cantonnier oublie un peu de tout raser.
Je me demandais où j'avais pêché ce mot et celui de talus. Chez Gustave Roud. Dans son journal, il en parle fréquemment. Pour le marcheur, mots de compagnie.
Poursuivre, poursuivre.
Cesser d'être poursuivie.
Ce sera tout.
C'est midi.
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