lundi 27 avril 2015

Une tête rudement mise à l'épreuve...

Toi, tu as une tête à boire du vin rouge.
Et toi?
Une tête à boire du rosé, c'est simple.

Bosseigne a levé le nez de son livre. Un livre au titre sans majuscules, un livre qui s'attardait sur une rue de Paris, sur la Syrie et Robert Walser.

Ton écrivain espagnol aurait pu écrire ça, non? Ou encore:
Il avait un jardin, juste pour y aller. Boire un coup en cachette. En faisant croire au jardinage.

Où tu as entendu ça?

(J'avais été frappée par certaines coïncidences avec l'actualité du moment lorsque mon parent choisissait de me lire certains passages du livre qu'il lisait. Nous avions repris nos habitudes. Tout devenait si éprouvant en ce sens qu'il me semblait que nous éprouvions avec de plus en plus d'intensité ce qui arrivait, de la fleur de ciste aux tremblements de terre, des naufrages de migrants aux intempéries, tout était mise à l'épreuve de nos certitudes, de  notre établissement en cette ville jusqu'à cette maison léguée par ma mère, nos travaux et nos plaisirs.)

J'ai entendu ces phrases au café. Un monsieur plus tout jeune et sa compagne. Il avait l'air, lui, de beaucoup s'amuser. Elle, je ne sais pas. elle l'écoutait. Apparemment, ils étaient en voyage et faisaient une halte.

Tu te mets aux brèves de comptoir?
Rien de vulgaire là dedans. C'est le langage, le monde réel, la mise à l'épreuve de ce que nous sommes.

Bosseigne ne m'a pas répondu tout de suite. Il a regardé son livre ouvert. Il en avait presque lu les trois quarts. Puis il a dit:

Boire du rosé, ce n'est pas la preuve du bon goût en manière oenologique.

Aucun rapport..., ai-je commencé, mais rapidement j'ai vu où mon parent voulait aller. Pas la force de guerroyer avec lui si tôt le matin et avec cette pluie qui venait ruiner mon désir de jardinage. Alors, pour écarter Bosseigne d'un chemin jugé dangereux, je lui ai proposé de me lire une phrase du passage qu'il était en train de lire.

" La lune de miel entre la Syrie et la France a pris fin, concluait Le Monde."

Quand a été écrit ton livre?

En 2005, traduit en 2006, a répondu sur un ton très sérieux mon parent, après avoir consulté son exemplaire du livre au titre sans majuscules.

Eh bien, rien ne change alors dix ans plus tard, ai-je conclu. Une chose reste constante, nous lisons encore. Mais il semble que là, tout change, au contraire. De moins en moins de temps à consacrer à la lecture.

De moins en moins de temps à accepter la solitude comme une entrée ou un retour en soi-même.
A soupiré Bosseigne.

Restent les petites joies. Ce chien, ai-je dit, en montrant le Blond vautré à nos pieds qui ronflait d'aise. Pour lui aucune mauvaise nouvelle. La mort en mer ne le concernait pas. Son univers démarrait à notre réveil et s'achevait à notre coucher.
Est-ce que nous devenons des rabat-joie à remâcher notre amertume, toi et moi? Mais je n'ai pas prononcé ces mots. La vérité est que nous ne savons rien de ce qui arrive et n'arrive pas. Des bribes seulement. C'est le moment que choisit le chat pour sauter sur la table et interrompre mes ressassements. Il avait faim. De notre attention, de nourriture et de légèreté aussi.

Je me souviens d'une phrase de Jankélevitch à propos de l'amour, ai-je dit à mon compagnon, à nouveau plongé dans la lecture.

L'amour est un état contradictoire a-t-il écrit. La vie aussi, non? On aime les chiens et on est chasseur, par exemple. Ou on aime les oiseaux et on a des amis qui les redoutent.
Je lis, a marmonné Bosseigne. Tu es fatigante avec tes questions. Surtout pour citer des évidences. Ton philosophe est comme mon écrivain.
Espagnol? Pas du tout!
Non, il cherche à rendre compte du réel mais nous cherchons tous. Qui le lit encore? Et puis que je sache, tu n'as jamais chassé. Alors laisse-moi tranquille pour l'instant.

Notre lune de miel pouvait reprendre son cours.
En tout cas, c'est ce que j'ai eu envie de croire.
J'avais tout de même au moins deux amis chasseurs.
Mais je n'en ai pas fait état.
La pluie a redoublé.
Et à mon tour j'ai pris un livre. Un auteur hongrois.
Des nouvelles.
Le traducteur kleptomane.
Les premières lignes sont un régal:
"Nous parlions de poètes et d'écrivains, d'anciens amis qui avaient commencé la route avec nous, jadis, ils étaient restés en arrière et leur trace s'était perdue...."
Mais je n'en ai pas fait état à haute voix, laissant mon parent au silence retrouvé et me suis à mon tour immergé dans la solitude.
Jusqu'à.









samedi 25 avril 2015

Ecrire pour disparaître en mer ? demande Bosseigne.

Ecrire pour disparaître en mer ? demande Bosseigne.
Et je ne sais pas quoi lui répondre.
Beaucoup ont disparu ces derniers mois.
Comme souvent le silence s'installe entre nous, le matin.
Mais le soir.
Aussi.

Ces derniers temps, nous nous efforcions chacun de notre côté d'envisager une vie future où nous serions l'un sans l'autre.

Nous n'en parlons guère ensemble. Mais chacun échafaude un plan de survie.
L'accélération du temps, sans doute, produit en nous cette forme de découragement actif.
Nos lectures y sont certainement pour quelque chose. Notre inaction aussi. Car ni lui ni moi n'oeuvrons beaucoup. A part les gestes indispensables pour continuer à exister.
La thèse de Bosseigne est achevée.
Elle est en lecture.
Nous n'avons pas récupéré ce foutu fauteuil, marmonne souvent mon parent. Et sans doute ne le récupérerons-nous jamais.

Pour retrouver nos soirées, j'invente pour lui des mots à notre usage: palisir par exemple, qui a eu la grâce de le faire sourire.
Le palisir est la plus belle manière de boire le café ensemble, avais-je dit un matin.
Et mise en joie, j'avais poursuivi:
palisir du malin efface le chagrin.
Mais Bosseigne n'a pas ri.
Non, aucun rire, pas même celui dont les humains se servent pour cacher leur gêne quand ils ne savent pas comment dire qu'ils n'ont pas aimé quelque chose.
Le printemps ne nous a pas rendu notre plaisir, a-t-il enfin remarqué, rectifiant spontanément mon erreur volontaire.

(Ne nous étions-nous pas mis à vivre comme si demain notre déchéance arrivait. marchant avec précaution. évitant les difficultés du chemin. n'entreprenant plus rien. refusant même. rédigeant notre testament. sans la petite joie walsérienne. même la promenade avec le chien, non.)

Bosseigne, mon joyeux, que t'est-il arrivé que j'ignore?

C'est alors que.
Contre toute attente.
La mer est entrée dans le salon, ruinant toute tentative de mise en ordre de nos vies, ramenant son chaos bleu dans notre maison trop blanche.

Il n'y a que la mer, avait dit une amie venue en visite l'après-midi. Et ses paroles nous ont libérés.
Oui, la mer.
Et c'est une chance qu'en français, a-t-elle ajouté.
Alors I. a prononcé le nom magique: Thessaloniki.
Toute la ville en bord de mer a pénétré le salon où nous nous tenions.
Bosseigne a levé la tête de sa lecture, un roman de Fleur Jaeggi, et a souri.
Je me suis souvenu qu'un ami très cher avait aussi dit ce nom au téléphone quelques jours auparavant. Il revenait de Thessaloniki, rempli de la rumeur du port.

Quelque chose nous a été rendu, a dit Bosseigne le soir même.
Et cette femme (il parlait de Fleur Jaeggi) avec son visage coupant de nordique me fait moins de bien que ton amie grecque, a-t-il encore ajouté.
Comme une libération, non?
En Suisse, a écrit ton écrivain espagnol, ai-je dit encore, il y a trois langues, les français, les allemands et les italiens, et ça aussi, c'est un peu comme la mer.

Nous avons ri.
Enfin.
Sans la mer, que serions-nous?
Comme l'écrit Vila-Matas, nous n'avons pas besoin de monter sur l'Olympe pour savoir qu'il existe, ai-je murmuré.
Comme la Suisse, a repris mon parent hilare.
Mais la mer, ai-je repris, nous irons la voir à Thessaloniki.
Si nécessaire que nous l'oublions et que notre vie devient morne.
Un de ces quatre, ai-je répondu, un de ces quatre, comme les doigts de la main, nous irons la voir de près, la mer, et nous en serons réconfortés pour longtemps.

Quelque chose de mouillé s'est glissé entre nous.
Qui n'était pas la pluie de printemps.
Mais salé sur la langue et iodé, donnant envie de pieds nus dans le sable et l'eau.
Une liberté en sursis sans doute, mais bien réelle.
Si tant est que nous le soyons, a ajouté Bosseigne dans un éclat de rire retrouvé.
Et la nuit a recouvert la mer.






samedi 13 décembre 2014

A la place de Bosseigne, Ismaël!!!

Et la mer, pourrais-je ajouter.
Et un chien aux oreilles longues et blondes.

A Bosseigne parti pour des entretiens relatifs à sa thèse, je n'écrirai rien.
Pas cette fois, non. Trop d'hiver, trop de fatigue.
Et puis Noël m'avait amené avant l'heure une avalanche de cadeaux.

Bribes, brimborions, restes, débris.
Laissées. Fumées.
Que cette nuit le chien avait flairés.
Bon sang ne saurait, aurait dit B.
Moi, je ne dirai rien.
A part ce que laisse la mer, je ne ramasse pas grand-chose. Ni ne flaire.

La mer.
Et ce début sur la plage, ce début d'écume qui entraîne.
Et les idiots en bande qui se serrent les uns contre les autres.
A cause du vent. Des mouettes. Des risées sur l'eau.
Un s'attarde. Me sourit. Le chien n'est pas avec moi.
Pourtant le vieil enfant est content. De me voir. De voir la mer.


Un phare éclaire encore la jetée et le large.
Des vieux pêcheurs sont là, ensemble. A faire rien.
M'interpellent en riant. Où est votre coeur, demande l'un.
A gauche, je réponds en riant et m'en vais, jambes longues, tête en l'air.
Un corps, donc.

Quand la mélancolie me prend, je prends la mer, écrit Ismaël, écrit Melville, au début de de Moby Dick.
Et la mer calme toutes les inquiétudes.
Comme aujourd'hui, me suis-je dit avant-hier, au Grau du Roi.
Et j'ai ramassé sur les plages des bouts d'autres vies, coquillages, tessons, ronds de verre usés, arapède polie jusqu'à n'être plus que nacre idéale.
Les français pour ce coquillage disent patelle.
Mon père m'a appris à pêcher dans les calanques du Rove à Marseille, mais nous ramassions les arapèdes à La Ciotat.
Et on disait que j'étais collante comme une arapède.
Ici la langue se dénoue, ma mère la langue disait, pégueuse comme une arapède.

Tessons de mots.
Maux tus. Motus.
Nom de ma mère.
Après, on tire le rideau.
A moins que ce ne soit radeau.
Et là, à nouveau la mer.
Pour tuer toute mélancolie.
Rejoindre Ismaël.

En hiver, juste avant le solstice.



jeudi 11 décembre 2014

Ecrit dans la fièvre, et en lisant la bible...



«  L'enfant partit avec l'ange, et le chien suivit derrière »



depuis peu un chien habite avec moi son odeur nous poursuit
un chien roulé dans la boue de jour comme de nuit
un chien noir un chien roux un chien feu
ours parfois aux yeux bleus
parfois renarde aux yeux gris
une vie avec chien
une vie sans chien
je voudrais nécrire comme lui
je voudrais nécrire qu’avec lui
une histoire qui suit son chemin
comme lui
avec
les mots que les gens entendent
et que je
n’entends
qu’en marchant
comme lui
rêvant au ras de l’herbe
faisant du nomadisme
une manière
d’en finir

exerçant le corps
à la pratique
du surplace
des collines

en fait ce chien ce n’est pas moi la police le poursuit je le cache ici
et personne ne le retrouvera ni ne le mettra en fourrière pour rire
le chien me sauvera du pire nos os le régaleront et tout le monde
le croira quand il dira c’est moi qui l’ai sauvée cette femme égarée







mardi 23 septembre 2014

La route rêveuse de Saze

M'est arrivée une histoire, Bosseigne.
Mon parent ne m'écoute pas. Emiette son pain sur la table, rêveusement. Ecrit avec du pain ses misères du jour.

Une route rêveuse, Bosseigne, ai-je repris, ça existe?


Hein, a dit Bosseigne. Il a relevé la tête, a lâché ses miettes et le message secret qu'il était en train d'écrire sur la nappe bleue.
Oui, une route rêveuse qui égare ses voyageurs, dans un paysage familier qu'ils ne reconnaissent plus.
Ce doit être ce vent sale et décourageant, poussiéreux...et la pollution de l'usine d'Aramon.
Non, c'est autre chose.
L'éternel retour de l'automne alors?
J'ai pris une route au lieu d'une autre, c'est tout.
Tout un enseignement, l'histoire et la géographie avec la philosophie?
Plus simplement, à défaut d'Engadine, j'ai pris la route de Saze.
Pas de ciel bleu, mais la grise cisaille du vent dans les arbres.
Et les vendanges interrompues sous le poids des pluies. Mais là, non, le vent seulement et cette route que je n'avais jamais prise...croyant prendre un raccourci.
Et c'était le contraire, un allongement, un...
Détour, oui, mais je n'étais pas pressée et c'était passer une sorte de frontière, entrer dans un paysage proche et inconnu. Alors je n'ai pas hésité à poursuivre cette route entre les vignes, menant à Saze où je ne suis jamais allée.
Alors que c'est à un jet de pierre de chez nous, a commenté mon parent.
Oui, une envie de voyage.
C'est comme, a commencé Bosseigne, une fenêtre chez soi qui découvre une perspective qu'on n'avait jamais vue.
Oui, et on ne sait plus où est située exactement la maison qu'on habite. Peut-être dans le Jorat ou dans la Drôme. Ailleurs en tout cas. Et, comme un signe avant-coureur, avant la route sinueuse et rêveuse, un peu plus tôt, un mont...
Ici? Une montagne?
Berg, disent les germanophones en Suisse pour désigner ce que nous appellerions une colline.
Pourtant ils ont de vraies montagnes autour d'eux.
A Bienne, il y a ce mont qu'aimait parcourir Walser et le Macollin. Je te parle d'une sorte de renflement arrondi, pelé même mais couvert d'une végétation rase et à son sommet, en guise de téton, un oratoire, que j'ai aperçu entre Villeneuve et Les Angles, au milieu d'un lotissement triste et de hangars. On l'a laissé là, pas pris la peine de l'araser d'un coup de bull dozer. Je ne l'avais jamais vu avant, si solitaire et sec, abandonné à son sort, et ensuite, cette route...
Rêveuse, oui drôle d'adjectif pour une route...même départementale.
Vicinale convient mieux. C'est l'ancien chemin d'Avignon que seuls les habitants de Rochefort ou de Saze empruntent.
Et toi.
Et moi.
Mais nous ensemble jamais.

De la route sinueuse de Saze, nous en sommes revenus en silence au chien absent, son souffle perdu, sa langue pendante au retour de nos promenades. J'ai repensé au chien noir de la nuit d'Accident nocturne.  Chien guide, chien pensant, comme l'écrit Quignard, le chien d'Ulysse reconnaissant son maître avant d'expirer.

Je n'aime pas ce mot d'inspir, a lâché mon parent. Il me semble incomplet et fallacieux. Inspirer, oui, inspiration, expirer, aussi. Mais inspir ou respir, non. Manque une lettre pour en faire un mot.

Je n'ai pas répondu.
Moi non plus.
Je n'aime pas ces deux mots.
J'aime.
Respirer.
Le mot Engadine à la fois inspire et respire.
Pour le narrateur d'Accident nocturne, le mot découpe une fenêtre de ciel bleu dans sa nuit.
Pour moi, c'est plutôt le nom de Frinvillier, la lune au-dessus des arbres de la forêt toute proche et un poème de Denise M. qui ouvrent l'espace et creusent un puits aérien dans la chambre, aspirant le dormeur éveillé et l'entraînant dans les airs.
L'asthme, a dit Bosseigne, empêche de respirer à fond. Mais n'empêche pas la rêverie.
Le chien d'Ulysse l'a reconnu à sa manière de respirer, a-t-il ajouté.
Respirer, expirer, c'est tout un.
Tout, un? Vraiment?
Comme Saze, et sa route rêveuse que tu crois connaître et ne connais pas.
Il ne manque rien, là?
Non, a conclu Bosseigne en se levant. C'est le début.

Encore une fois, mon parent avait raison.
Un début, oui, comme ces mots sans lettre finale que nous n'aimions pas.
Et qu'il fallait bien terminer.
C'est là notre travail du jour et de la nuit.
Non pas travailler en suisse, mais au contraire de l'expression boire en suisse, faire circuler.
Mots comme menue monnaie.
Mots de l'échange et de la soif.
Engadine, Saze, route rêveuse.









dimanche 21 septembre 2014

Ma vie sans chien. En Engadine.


Ma vie sans chien, aurais-je pu commencer.
Matin, brumes.
Je prends seule mon café. A travers la pièce flotte la même brume qu’au dehors.
J’aperçois le haut des arbres par la petite fenêtre qui me fait face.
Tout est caché dans ce voile léger, à peine doré, que les pluies récentes ont fait naître.
L’herbe, hier soir, était trempée et nos sandales se sont vite mouillées à faire quelques pas au jardin, sous les étoiles timides de cette nuit de septembre.
L’été est fini.
Pourtant une tiédeur reste dans l’air.
Ma vie sans chien.
Au loin, dans la campagne, des aboiements m’ont fait penser à l’animal qui ne partage plus sa vie avec la nôtre.
Un mot pourtant a chassé la mélancolie matinale, en ouvrant tout à coup un espace bleu vif au-dessus des arbres.



La veille, un ami venu nous rendre visite avec sa nouvelle compagne, avait avivé en moi ce sentiment de la perte que rien ne console. Heureusement, une montgolfière avait surgi, et la joie de cette arrivée avait chassé la mélancolie naissante. Je m’étais souvenu de l’expression de Michel Deguy, perte active. A l’absence de l’ancienne compagne de ce visiteur, était venue se joindre un sourire, le ballon coloré d’une montgolfière survenu inopinément dans le champ voisin. Et Walser revenait avec nous, me suis-je dit alors, et le vol. Tout se tenait pour celui qui gardait les yeux ouverts. Et je repensais à R.W. survolant la Baltique, et mon plaisir redoublait. Il s’ajoutait aussi cette impression vive qu’avait laissée en moi la lune au-dessus de Frinvillier. Et la brume, qui du haut du mont, noyait Bienne à nos pieds. Il me suffit, ai-je pensé, de me souvenir de ces images pour ressentir à nouveau une forme de joie.

Ce mot qui, ce matin sans Bosseigne attardé sans doute à dormir encore, était venu de la lecture matinale d’un livre de Patrick Modiano. Parfois il arrive que, lisant des livres qui nous semblent si parfaits que nous interrompons notre lecture, leur beauté nous inciterait presque à un silence total. Mais la joie qu’ils nous communiquent nous pousse aussi à nous mettre à nouveau à la table d’écriture.

Ce mot, Engadine.
Ma vie sans chien en Engadine ?
Non,  mais le rectangle bleu qu’aperçoit par la fenêtre le narrateur d’Accident nocturne, ouvre aussi pour moi un passage vers une forme de joie des commencements. Comme si ce mot, nom d’une région de Suisse, pays que j’emporte avec moi depuis que je l’ai quitté, permettait une échappée loin des maux et ennuis divers que la vie nous offre souvent. La mort de notre chien, par exemple, avait privé le jardin de ses courses  et aboiements, même si, comme le faisait remarquer Bosseigne, toujours pragmatique, nous n’aurions plus d’excréments à ramasser.

Engadine va avec montgolfière. Ce sont mots de voyage qui élèvent un peu le matin à la dimension d’une course en montagne, mais sans effort. Le silence aussi, de ce matin sans conversation, avec un fond de café qui refroidit au fond de la tasse, ajoute à une forme de joie retrouvée. Tant pis si les amoureux ne sont pas constants en leurs amours. Oui, tant pis, parce que l’Engadine reste aux rêveurs du matin et que les montgolfières traversent encore le carré bleu du ciel, entrevu par la fenêtre.
Ma vie, avec chien, en Engadine. Voilà un titre charmant pour un court récit walsérien.
A suivre, ou à poursuivre, comme dirait le neuvième poète suisse.
Allons !


jeudi 18 septembre 2014

Ritorno in patria: Sebald et Walser

Mopse, ai-je failli écrire, alors que c'est Bosseigne qui est assis en face de moi. Je n'ai pas dit à haute voix à mon parent cette confusion qui m'est venue en le revoyant, après quelques jours de séparation.
Me suis souvenue de mon premier soir à Bienne.
A Frinvillier.
Village du poème, ai-je pensé plus tard en lisant Denise M.
Village enserrée par la forêt proche.
Celle où marchait Walser.
Noire sous la lune.
A ma première traversée de la ville natale de Robert Walser, je voulais tellement ressentir sa présence que la déception m'avait gagnée. Tendue dans cet effort, j'étais épuisée et, déjà fatiguée par le voyage, j'étais prête à renoncer. J'avais perdu le chemin de l'auberge et roulant au bord du lac, l'agacement me gagnait. Que croyais-je trouver d'essentiel ici qui ne se trouvait pas dans les livres de l'écrivain biennois? 
Où se cachait donc mon auberge? 
Où était Frinvillier?
Mais il existe de petits miracles qui vous redonnent la force de poursuivre.
Le mot bobet a traversé la route et s'est gaillardement planté devant moi. Ca y est, ai-je pensé, j'y suis.
Je lui ai ouvert la portière et il s'est assis à côté de moi.  Je vais te guider, a-t-il soufflé gentiment. Il y a des mots doux comme la caresse d'un chien, ou la main amicale d'un proche sur l'épaule, comme ce bobet, mon Bosseigne, me suis-je murmuré et ensemble, ils m'ont permis de gagner l'auberge où je devais passer la nuit et où la lune m'attendait. Il y avait aussi, je m'en souvenais, ce nom de lieu vu sur la carte, Chalet à Gobet. Et plus tard, un poème, celui de Denise M.
Oui, réconfortée par des mots, et plus tard, par la rencontre d'amis chers.
C'est ainsi que j'ai pu, ensuite, revenir à la maison.



Mon cher Bosseigne et moi ne pouvons plus prendre notre café matinal dehors.
La terrasse est trempée. Les feuilles des figuiers jonchent le sol.
L'automne.
Peut-être. 
Mais après la mort de Valmer/Vadim, à quoi pouvions-nous attendre?
Heureusement l'ombre légère et suisse de Walser m'accompagne encore.
Même si Bosseigne refuse de lire ses livres. Il dit: je préfère attendre un peu.
Je ne demande pas quoi. Ni qui. Attendre, ou disparaître? 
Un ami a écrit une suite de lettres imaginaires de l'écrivain biennois.
Le titre: Préferisco sparire/ Je préfère disparaîre.
Parfois il m'en vient l'envie. De disparaître.
Surtout quand je vois, dit Bosseigne, tous ces livres inutiles. 
Il ajoute: non, pas ceux de ton écrivain suisse, non. Mais tout de même.
Nous revenons alors à Sebald. Lui aussi a écrit son Ritorno in patria. 
Mais il ne revenait pas chez lui, ou alors, l'Angleterre était devenue son pays. 
De Gênes à Bienne, j'ai traversé des patries. Ville rouge, m'a dit une amie, en parlant de la ville natale de Robert Walser.
Gênes n'est pas la ville natale de Caproni. Mais tout parle de lui là bas et même un ascenseur.
A Marseille, qui parlera de nous, mon Bosseigne?
Mais Sebald, dit Bosseigne.
Oui, faux-semblants, mensonges, inventions.
La patrie est une invention, a repris Bosseigne.
Et nous avons refait ce que nous faisons chaque matin: une nouvelle cafetière pour fêter la mélancolie mouillée de ce matin de septembre. Impossible, a commencé Bosseigne, de faire notre salutation au soleil, ai-je poursuivi, la terrasse, oui, trempée, a-t-il continué, et nos articulations rouillées, mais Sebald, oui, dans ce livre, où, terrassé par un malaise, il pénètre dans un café à Anvers et là, malade, prêt à mourir.
Mais non.
Sa soeur prétend que c'est elle qui était malade et qu'il lui a volé son malaise.
Mais c'est ça, écrire.
Voler?
Capturer. Comme la biche aperçue au vol et ensuite prisonnière des pages.
Ritorno in patria.


Existe-t-il ce poème qui chanterait le muscle élastique de la cuisse
la souplesse des genoux
la grâce d'une articulation
la joie de la course
et les pieds nus sur l'herbe
et nous rendrait vive jeunesse ?