mardi 23 septembre 2014

La route rêveuse de Saze

M'est arrivée une histoire, Bosseigne.
Mon parent ne m'écoute pas. Emiette son pain sur la table, rêveusement. Ecrit avec du pain ses misères du jour.

Une route rêveuse, Bosseigne, ai-je repris, ça existe?


Hein, a dit Bosseigne. Il a relevé la tête, a lâché ses miettes et le message secret qu'il était en train d'écrire sur la nappe bleue.
Oui, une route rêveuse qui égare ses voyageurs, dans un paysage familier qu'ils ne reconnaissent plus.
Ce doit être ce vent sale et décourageant, poussiéreux...et la pollution de l'usine d'Aramon.
Non, c'est autre chose.
L'éternel retour de l'automne alors?
J'ai pris une route au lieu d'une autre, c'est tout.
Tout un enseignement, l'histoire et la géographie avec la philosophie?
Plus simplement, à défaut d'Engadine, j'ai pris la route de Saze.
Pas de ciel bleu, mais la grise cisaille du vent dans les arbres.
Et les vendanges interrompues sous le poids des pluies. Mais là, non, le vent seulement et cette route que je n'avais jamais prise...croyant prendre un raccourci.
Et c'était le contraire, un allongement, un...
Détour, oui, mais je n'étais pas pressée et c'était passer une sorte de frontière, entrer dans un paysage proche et inconnu. Alors je n'ai pas hésité à poursuivre cette route entre les vignes, menant à Saze où je ne suis jamais allée.
Alors que c'est à un jet de pierre de chez nous, a commenté mon parent.
Oui, une envie de voyage.
C'est comme, a commencé Bosseigne, une fenêtre chez soi qui découvre une perspective qu'on n'avait jamais vue.
Oui, et on ne sait plus où est située exactement la maison qu'on habite. Peut-être dans le Jorat ou dans la Drôme. Ailleurs en tout cas. Et, comme un signe avant-coureur, avant la route sinueuse et rêveuse, un peu plus tôt, un mont...
Ici? Une montagne?
Berg, disent les germanophones en Suisse pour désigner ce que nous appellerions une colline.
Pourtant ils ont de vraies montagnes autour d'eux.
A Bienne, il y a ce mont qu'aimait parcourir Walser et le Macollin. Je te parle d'une sorte de renflement arrondi, pelé même mais couvert d'une végétation rase et à son sommet, en guise de téton, un oratoire, que j'ai aperçu entre Villeneuve et Les Angles, au milieu d'un lotissement triste et de hangars. On l'a laissé là, pas pris la peine de l'araser d'un coup de bull dozer. Je ne l'avais jamais vu avant, si solitaire et sec, abandonné à son sort, et ensuite, cette route...
Rêveuse, oui drôle d'adjectif pour une route...même départementale.
Vicinale convient mieux. C'est l'ancien chemin d'Avignon que seuls les habitants de Rochefort ou de Saze empruntent.
Et toi.
Et moi.
Mais nous ensemble jamais.

De la route sinueuse de Saze, nous en sommes revenus en silence au chien absent, son souffle perdu, sa langue pendante au retour de nos promenades. J'ai repensé au chien noir de la nuit d'Accident nocturne.  Chien guide, chien pensant, comme l'écrit Quignard, le chien d'Ulysse reconnaissant son maître avant d'expirer.

Je n'aime pas ce mot d'inspir, a lâché mon parent. Il me semble incomplet et fallacieux. Inspirer, oui, inspiration, expirer, aussi. Mais inspir ou respir, non. Manque une lettre pour en faire un mot.

Je n'ai pas répondu.
Moi non plus.
Je n'aime pas ces deux mots.
J'aime.
Respirer.
Le mot Engadine à la fois inspire et respire.
Pour le narrateur d'Accident nocturne, le mot découpe une fenêtre de ciel bleu dans sa nuit.
Pour moi, c'est plutôt le nom de Frinvillier, la lune au-dessus des arbres de la forêt toute proche et un poème de Denise M. qui ouvrent l'espace et creusent un puits aérien dans la chambre, aspirant le dormeur éveillé et l'entraînant dans les airs.
L'asthme, a dit Bosseigne, empêche de respirer à fond. Mais n'empêche pas la rêverie.
Le chien d'Ulysse l'a reconnu à sa manière de respirer, a-t-il ajouté.
Respirer, expirer, c'est tout un.
Tout, un? Vraiment?
Comme Saze, et sa route rêveuse que tu crois connaître et ne connais pas.
Il ne manque rien, là?
Non, a conclu Bosseigne en se levant. C'est le début.

Encore une fois, mon parent avait raison.
Un début, oui, comme ces mots sans lettre finale que nous n'aimions pas.
Et qu'il fallait bien terminer.
C'est là notre travail du jour et de la nuit.
Non pas travailler en suisse, mais au contraire de l'expression boire en suisse, faire circuler.
Mots comme menue monnaie.
Mots de l'échange et de la soif.
Engadine, Saze, route rêveuse.









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