lundi 1 juin 2020

Un pays, est-ce la même chose qu’un jardin ?


(42)

Ich lit beaucoup de romans portugais.
Pour quelle raison, pourquoi.
Une réponse à l’improbable question que personne ne lui posera jamais.
Ich sourit tout seul dans ses alignements d’artichauts et de salades.
En tout cas, Ich ne lit guère de romans français.
Quelle histoire y retrouver ?
Celle de Perec y apparaît peu.
Donc une réponse possible.
Que lui manque-t-il à lire dans les romans de ses contemporains qu’il trouve dans la poésie ?
Un pays, peut-être.
Ich a un jardin. Il n’est pas le seul.
Un pays, est-ce la même chose qu’un jardin ?
S’y rajoute une dimension verticale et temporelle que ne peut avoir un jardin comme le sien, vieux tout au plus d’une vingtaine d’années.
La langue alors. Même chose.
Pourtant Ich, s’il connaît un peu la langue portugaise, lit des traductions.
Quand il est au jardin, se dit le jardinier, les pensées ne manquent pas.
À la maison, c’est différent.
Deux pays alors ?
Maison, jardin ?
Et tout autour ?
La langue.


dimanche 24 mai 2020

(41) L'a-mémoire


(41)

Ich se demande s'il pourrait un jour écrire un traité sur le mouvement des arbres les jours de vent. Puis se souvient que c'est dimanche et s'allonge au soleil.
Il repense au titre d’un dessin : la mémoire de l’oubli.
Et aussi à une remarque à propos d’une expression lue dans un livre : la mémoire pue.
Ich se demande.
Souvent se pose des questions et être allongé au soleil est propice au questionnement.
Même si l’herbe veut distraire Ich, avec les papillons et le vent.
Ich se souvient avoir oublié les deux merveilleux vers que la nuit lui avait donnés.
Ça m’apprendra à ne pas noter ce qui arrive et préférer dormir plutôt qu’attraper au vol le poème, soupire Ich.
Puis il se met à somnoler.
À rêver.
Qu’il vole.
Et tombe.
Heureusement Ich est au ras du sol. Ne se fait donc pas mal.
Mais se réveille de méchante humeur.
Lui revient alors l’étrange manie de certains de ses contemporains de marquer férocement leurs possessions et habitats. Ma chambre, ma cuisine, mon jardin.
Se dit encore une fois qu’il ne possède rien, pas même la mémoire.
Pourrait se définir à l’aide du préfixe privatif -a-.
L’a-mémoire, voilà ce que Ich trouve dans l’herbe ce matin ;
S’en fait une joie.
Court dans la maison écrire, trop peur d’oublier, puis se met à rire si fort que la voisine, par-dessus le mur, lui crie : Ich, ça va ?
Oui, oui, au mieux, répond-il.
Tout en continuant à rire.
Bon dimanche Ich, dit la voisine.
Pour toi, la même joie, répond-il en silence.
L’a-mémoire.



Pavots, détail, susanna lehtinen

jeudi 21 mai 2020

Chroniques du vivant (40)


(40)

Ich s’étonne.
Beaucoup de ce qui arrive.
Par exemple ce matin, le chien du petit-déjeuner, qui semblait l’attendre dans le jardin, prêt à jouer puis hop ! disparu dans le champ d’artichauts.
La délicieuse confiture de nèfles aussi l’étonne.
Si bien réussie.
Le rat gros et gris qui semblait endormi dans le poulailler l’a surpris et même effrayé.
Le récupérer avec des pincettes et le fourrer dans un sac.
Ich est étonné de pouvoir le faire.
La chaleur si vite revenue qu’on peut manger dehors à 7 heures du matin l’étonne.
La survenue du chien, un cadeau.
La confiture aussi.
La chaleur aussi.
Et la lecture ce matin des poèmes de M. l’a étonné. Elle allait très bien avec le goût délicat des nèfles et surtout la fin :
« Soyons intimement lointains »
a écrit le poète. Ich déguste ce vers. Il sait qu’il l’offrira à un ami.
Manger et lire sont des activités compatibles, Ich le sait depuis l’enfance, lorsque, revenant de l’école, il s’installait dans l’appartement vide et goûtait tout en lisant Stevenson, un de ses auteurs préférés, La Flèche noire par exemple.
Nous avons beaucoup à vivre, se dit Ich, et il en reste si peu ensuite.
Comme d’un corps, le tas de cendres dans un vase, si peu.
C’est étonnant qu’un corps tienne en un si petit récipient.
Où est la place des souvenirs, des rêves et des désirs ?
Ich s’étonne : que sont-ils devenus ?
Tellement et puis si peu.
Rien ?

SCZ

mardi 19 mai 2020

entendre penser

Petite vipère enroulée sur elle-même dans le jardin et les deux chats aux aguets.
Ich ni ne la sauve ni ne l'offre aux prédateurs.
D'ailleurs est-elle vive ou morte?
Difficile à dire tant elle mime l'immobile.
Ich est perplexe devant l'animal en boucle. Regarde ses deux chats.
Chacun son inquiétude, pense-t-il.
La mienne, c'est le vent, et son effet sur les tomates. Et sur la terre qu'il va dessécher.
Et puis les arbres : chacun l'accueille à sa manière. Comme on le fait avec ses amis.
Un accueil différent pour chacun, non?
Ich a son idée; pas forcément de celles qui se cachent derrière la tête.
Non, une idée somme toute assez claire des rapports entre le vent et les arbres.
Vertical, Ich l'est, comme les arbres.
Mais n'a que deux branches et le vent, s'il agite un peu ses cheveux coupés courts, ne le fait pas ployer et s'incliner en tous sens comme il le fait pour certains arbres du jardin, tels les cyprès ou encore les figuiers.
Ce que je cherche dehors n'a rien à voir avec ce que je trouve à l'intérieur, raisonne encore Ich.
Le verre nous sépare et permet de sentir le chaleur du soleil sans la morsure du vent.
Ich sait qu'il est fragile.
Peut lui aussi se casser en tombant, telle la vitre que le vent explose.
Aucune branche ne repoussera sur son corps blessé.
Ich le sait.
C'est comme avec la vipère.
Si elle mord, Ich peut mourir.
En contrepartie, il peut d'un coup sec tuer la vipère.
Avec un bâton ou le tisonnier.
Ich est content d'avoir tant à observer.
Il rit tout seul maintenant.
Personne pour le voir ni l'entendre penser !


vendredi 15 mai 2020

l'oeuf du 15 mai


15 mai

Une poule a pondu à nouveau. Œuf presque rond. Plusieurs jours de pause pour les deux poules rousses qui ne couvent pas. Les deux autres s’arrondissent sur leur œuf et semblent au comble de la félicité. Le confinement leur convient. Le coq, lui, ne s’occupe plus que des deux rousses. Il semble un peu perturbé par la situation.
Comme nous d’ailleurs, qui n’avons pour l’instant guère profité de cette porte ouverte sur un cercle de cent kilomètres.
J’ai écrit 15 sur l’œuf.
Réfléchissant tout de même un peu pour retrouver le la date exacte. Jour de ponte.
Je n’ai pas eu ce problème durant les 50 jours de confinement.
Chaque jour était réglé : 3 ou 4 œufs et deux ou trois dessins datés du jour.
Et voilà que la mécanique s’enraye.
Un dessin hier, péniblement terminé ce matin.
Nous avons tout de même lu hier soir. Annette von Droste et Schnitzler.
Depuis le 11 mai, le temps a fraîchi et il nous faut allumer un feu le soir.
15 est un nombre que j’apprécie. J’aime en faire un verbe : je me quinze à.
On met ce qu’on veut à la suite :
vous le dire
vous avouer mon amour
vous faire un enfant
vous fabriquer un poème
etc…
Aujourd’hui, plus qu’hier, je me quinze à écrire et à dessiner.
Aujourd’hui, 15 mai.
 
dessin SD

jeudi 14 mai 2020

Les oies des neiges et la nostagie


Nostalgie, mal des Suisses

C’est en lisant un anglais parlant de son amour des oies sauvages que je redécouvre avec lui la nostalgie suisse. William Fiennes, jeune universitaire, est frappé par la maladie et se retrouve hospitalisé, puis en convalescence dans le seul endroit au monde dont il rêve, la maison familiale, au centre d l’Angleterre, chez ses parents. C’est là qu’il ressent la nécessité d’entreprendre un long voyage en forme d’odyssée à la suite des oies sauvages qui migrent vers l’île de Baffin. Nécessité de partir, nécessité du retour, il évoque ces états contradictoires d’une manière particulière, usant de descriptions d’une grande précision pour masquer sans doute les sentiments qui le traversent, évoqués tout de même, mais à peine. Il fait de longues promenades avec son père autour de chez lui mais ne dit rien de la relation qui les unit.  En 1688, un médecin de Mulhouse décrit un étrange mal auquel il va donner le nom de nostalgie, forgé sur deux mots grecs, nostos , le retour et algie la souffrance. Ce mal, dit-il, frappe les Suisses plus que tout autre peuple. À la suite de Johannes Hofer, les allemands utiliseront le terme de Schweizerkrankheit, la maladie des Suisses. Un peu plus tard, en 1705, un autre médecin, suisse cette fois, donna comme explication scientifique à cette maladie l’accroissement de la pression atmosphérique insupportable dès que les Suisses s’éloignaient de leurs montagnes. Et tout cela en liaison à la fois avec les migrations des oies et le voyage de William Fiennes, tout en conservant le souvenir de l’Odyssée qu’il cite à plusieurs reprises.
Le narrateur parle peu de lui, donne de nombreuses informations scientifiques, rencontre des gens, une voyageuse dans le Greyhound qui lui découvre son amour du linge propre et repassé, allant jusqu’à lui raconter des éléments de sa vie personnelle, alors que lui ne lui raconte rien. Ulysse permet au narrateur d’exprimer sa nostalgie, alors qu’il se sent mal dans sa chambre de motel : « son cœur se brisait en larmes , gémissements et chagrins. »  Jamais aucun jugement sur ses compagnons de rencontre ni  sur une Amérique bruyante et violente où les armes à feu sont omniprésentes.
Le livre offre avant la lecture proprement dite une carte et je crois que c’est toujours le désir de découvrir un territoire inexploré, secret, retenu dans les plis du papier qui fait scruter les lignes, les points, le tracé des rivières et des routes comme si on était le seul à pouvoir mériter  cette découverte !  Le jeune narrateur, dans sa quête des oiseaux blancs, tente à son tour de tracer sa voie. Une fois sur l’île de Baffin, qu’aura-t-il trouvé qu’il ne savait déjà ?
Ce matin, lorsque je me suis levée et me suis avancée dans le jardin, encore noyée dans le sommeil, la corneille m’a saluée, perchée sur le cyprès, à l’entrée du chemin.
Recommencement possible, a-t-elle corbiné de sa voix rauque.
Allons-y, lui ai-je répondu.


Poème alimentaire ou jardinier


(40)

Poème des tomates
Belle inconnue de charme
Au cœur dur
dont la bouche est
Cerise rouge
seras-tu la
Grosse sauvage 
du jardin?

Ich relit la liste des plants commandés et livrés en cagette sur un papier quadrillé où une main amicale a tracé les noms et où l’escargot a fait de la dentelle.
De quoi émerveiller un carnet de jardinier…conclut Ich.