lundi 9 décembre 2019

À quelle heure le train arrivera à Moudon ?




Les trains passent d'un pays à l'autre, traversent la frontière. Je le savais et maintenant j'en ai la preuve. Bien sûr, nous savons qu'il existe des indicateurs ferroviaires mais le plus important est de trouver un fragment de papier déchiré où une main a noté rapidement à quelle heure le train passera à Moudon. L'écriture est maladroite ou bien pressée par le temps. Si tu pars à 21 heures 05 de Genève, tu arriveras à 23 heures 04 à Moudon. La main est celle de Gustave Roud, déjà âgé. J'ai besoin de croire que le petit bout de papier relie Marseille au Jorat. Ne me demandez pas pourquoi. L'encre bleue est un fil de laine amoureux qui n'étrangle pas. Il relie simplement ce qui était séparé. Comme si invisible, une main avait tracé une ligne allant d'un carnet à un autre, d'un livre à un autre. À Aix en Provence, lors d'une exposition, j'ai vu un petit carnet où Gustave Roud avait écrit : dimanche de professeur. Je ne sais pas exactement ce qu'il voulait dire par là mais la vacuité d'un tel jour, je la comprends. Son écriture a ce tremblement que l'on retrouve sur ce fragment de papier. Il est plus vraisemblable que c'est la main maternelle qui a noté ces horaires mais je ne la reconnais pas du tout. Serait-ce quelque hôtelier obligeant ayant été contacté par ma mère qui lui a noté ces horaires? À l’époque, pas de téléphone chez ma mère. Tout se passait par écrit. Ce bout de papier, récupéré au fond d'une valise où s'entassent documents et photos tentant de retrouver l'origine perdue, s'il n'atteste en rien la réalité de ce qu'elle fut, me paraît aussi touchante qu'une preuve. Mes ancêtres étaient-ils de Moudon, je ne le saurai jamais. Il existe une lettre du maire de l’époque adressée à ma mère. Il réfute toute possibilité de lien entre elle et la famille B. de Moudon. De pauvres journaliers sans enfants, lui écrit-il. Ma mère en a été mortifiée au point qu’elle n’a jamais pris ce train Genève-Moudon.
Elle n’a pu que conserver ces fragments qui parlent de son désir de traverser la frontière. Désir jamais réalisé.
Reste la belle calligraphie du nom de Moudon. Un talisman?
9 décembre








dimanche 8 décembre 2019

Minuscules robes de la faim! Réel absolu!

Si rien à dire, écrire ce rien qui traverse le jour et la nuit.
Relire les poètes.
Ne pas tarir.
Garder en soi la source dont parle Bergougnoux dans la Bête faramineuse.
Savoir l'eau contre soi, son froid, son cours, sa fuite.
S'allonger encore et attendre.
Ne craindre rien.

Tricoter de minuscules robes de la faim.
Et aussi un pantalon à bretelles et un pull.
Petit, Petite.
Nous voyons les deux courir au jardin, s'éloigner, grandir.



Le réconfort qu'apporte linge propre, repassé de frais, bien plié.
Hier, cuisson de deux pains ensemble.
L'un et l'autre pétris.
Coquilles de noix jetées au feu.

Mais au creux de la poitrine parfois ce.
Qu'on ne sait nommer avec mots du jour.
On dit : là.
On montre un creux, un vide.
Presque un écoeurement.

On se souvient aussi en lisant le poème.
Il y a des mots cachés, tenus secrets, invisibles.
Soudain peuplent la bouche, peuplent la main.
Ils s'écrivent joie et peine, averse et orage.

Alors on délaisse la poussière et on revient à l'herbe.
Inutile de la couper, elle est mouillée.


jeudi 5 décembre 2019

à perte de tombes à pierre fendre



Et puis herbes herbes
à perte de tombes à pierre fendre
herbes où cacher ses pieds
où agiter ses mains
à perte
de vue

pas de galet à déposer sur la pierre fendue
juste frotter le jus noir avec un linge
pour effacer ce qui se tait

perdu

Photo La Valse



mercredi 4 décembre 2019

lentilles d'eau à la surface de la mémoire


Lentilles d’eau à la surface de la mémoire
vous nagez petitement de vos ailes brisées
depuis longtemps privées de nageoires

Et moi
vous regardant
devenir invisibles
ai-je droit aux larmes

Genoux gonflés mains trouées
cœur à la broche du temps
porté en bandoulière

Vous mettrai-je petites à flotter
sur le coton de décembre
emmitouflées d’oubli

L’enfant déplie l’étoffe
y pose les lentilles
arrose la nuit
jour se finit
(avec lui)



mardi 3 décembre 2019

le lieu de l'effroi, la paume de la main

Lisant, écoutant.
Dormant contre un corps, entre des draps, dormant, oui.
Plus du tout belle au bois.
Seulement femme aux paumes des mains trouées.
On dira: stigmates.
Je répondrai: eczéma.

La science dit: éloignez l'angoisse et votre peau refleurira.
Mais d'abord plus d'eau sur vos mains, s'il vous plaît.

collage sylvie d.

Un bus bascule dans un fleuve gelé en Sibérie.
19 morts. La glace a éteint le feu.

Un homme se porte en avant pour en désarmer un autre.
Un héros de notre temps?
Non, un assassin qui a purgé sa peine.
On ne fait pas un héros d'un tel homme.

Que vient faire l'histoire sur le pont?
Personne ne répond.
Une page, serait-ce la même chose ?

Quelqu'un, un musicien portugais, a écrit en évoquant la poésie:
"...le lieu de l'effroi où l'on passe du non-être à l'être...".
Quelqu'un, un écrivain italien, a cité cette phrase.
Je viens de la lire dans un site consacré à la poésie.

Les deux paumes de mes mains s'écrivent eczéma.
Et pourtant je continue à écrire et me laver les mains.
À travers le trou, on peut voir la mer, l'entendre même.
Non loin de Lisbonne, une bouche de l'enfer résonne.

D'ici, depuis mes mains bouchant mes oreilles
je l'entends et ça me brûle.
Un peu moins.



dimanche 24 novembre 2019

Sanglier, mot du jour


Sanglier, mot du jour.
Avec lui, tout s’interrompt.
Le réel absolu s’écarte. Toi, non, panier à la main, tu écoutes.
Ton entrée dans le monde se fait à l’aide d’un panier.
Déjà tu avais découvert l’importance de cet objet chez un poète aimé.
Le poème comme panier. Dans lequel tout se transporte, les nourritures et les mots
Paniers d’Amérique et d’ailleurs. Filet à provisions.
Tu es entrée dans le magasin rouge.
Tu as hésité en regardant la viande.
Le rouge pourtant t’es-tu souvenu.
Mais la faiblesse du matin a rendu ton choix difficile.
Tes jambes flageolent un peu, ta vue est brouillée.
Tu as préféré les boudins blancs aux escalopes et autres biftèques.
Concession aux modes du temps, à la pluie, à la neige ?
Le monde est une boucherie et la bouchère est jeune et jolie.
Joues lisses et les yeux bordés de noir.
Jambon blanc, dis-tu, quatre tranches fines.
C’est là qu’entre en scène le sanglier invisible des chasseurs.
L’homme qui en parle est grand et beau. Il l’a vu, lui, le sanglier.
Plus d’un mètre, dit-il, on y va cette après-midi.
Il propose à demi-mots, la bête au boucher.
La bouchère se tait. Moi aussi.
Le chasseur répète plus fort sa phrase : l’animal est géant.
Le boucher semble ne pas vouloir de la bête.
Pour lui comme pour nous, le sanglier reste invisible.
On y va cette après-midi, tu n’auras qu’à m’appeler,
Si ça t’intéresse, reprend le chasseur qui sort, muni d’un grand récipient blanc, en plastique.
Rien à voir avec un panier.
Deux cuissots y tiendront à l’aise, et Noël approche.
Tes yeux te gênent, à trop voir ce qui existe là.
Alors tu les fermes, hop.
 
dessins sd

mardi 19 novembre 2019

Jounal, fin, 15, départ


15, départ




Nuit blanche d’éclairs.
Pluie énorme.
Départ.
Embarquement sur la mer grise.

24 octobre