La chaleur est devenue ce qu'elle peut être parfois, en été. Insupportable.
Dit Bosseigne.
Du coup, poursuit-il, elle provoque des réactions amusantes et irritantes. Comme la pollution.
Amusante?
Non, irritante. Je voulais te raconter quelque chose de drôle pour finir la journée. La rafraîchir.
Toujours travailler à.
Non, s'exercer, s'amuser.
Quand tu lis Pontormo ou Bouvier, tu les vois à l'oeuvre. Notant l'essentiel comme le détail. Parce que.
On ne sait pas ce qu'on en fera et que ça-peut-servir.
Ma mère avait toujours cet argument. Et la langue c'est pareil. On utilise des expressions parce que dans la conversation ça-peut-servir à.
A quoi on n'en sait. Rien.
Ensuite on espère que les disparates se réunissent, que les expressions convenues génèrent une langue entre les personnes, un contact réel, une manière de poser gentiment la main sur l'épaule du voisin, de faire écho.
Au lieu de ça, on se fait écraser les doigts de pieds.
Oui. Irritant mais là, amusant. Si tu m'écoutes un peu, dit Bosseigne, tu auras l'histoire.
Le jardin est blanc de lune. Sur les pêchers les arbres ressemblent à des boules de noël noires. Je repense au garçon dans le jardin arménien à voler les kakis de son père. Après le repas, j'ai traversé la route et moi aussi. Chapardage dans le noir avec le chien noir. Deux fantômes qui se glissent à l'aveugle entre les feuilles et les fruits. Sans compter les odeurs et le chat. Oui?
Eh bien, j'étais au théâtre.
Quand, tu es toujours avec moi.
Une fois, sans toi et il n'y a pas longtemps.
Bosseigne, je le crois au travail dans son bureau certains soirs. Et tandis que je me crois avec lui dans la maison héritée de nos parents, il s'en va sans que je le sache ni ne le soupçonne. C'est son droit, me dis-je en le regardant dans l'obscurité. Et le mien, de me mettre au lit de bonne heure avec un livre.
Au théâtre, on écoutait une pièce de Nathalie Sarraute. La dame à côté de moi m'a demandé à l'oreille: vous croyez qu'il pleut?
Dans le texte?
C'est ce que j'ai cru qu'elle imaginait, que la pluie allait tomber sur la scène, un effet théâtral. Dehors, a-t-elle poursuivi, croyez-vous qu'il pleut?
Il faisait chaud?
Oui, dedans et dehors! Bosseigne a éclaté de rire.
Je te retrouve, ai-je commenté sotto voce.
Comment? Mon parent a poursuivi. Oui, la dame devait avoir très chaud et son besoin de l'exprimer devait être impérieux au point.
Dans un texte de Nathalie Sarraute, c'est parfait. Pour un oui.
Pour un non. Les gens parlent. Sans trève. Le silence durassien, ils l'évitent. Un intervalle entre chaque note tenu. Etiré comme des lèvres cousues de fil blanc.
Petite on a collé sur ma bouche un sparadrap: tais-toi.
Ta mère, ma parente?
Non, une religieuse. A l'école. Le Verbe est trop sacré pour être galvaudé.
Mais cette religieuse aurait dû savoir qu'on n'apprend jamais rien.
Elle citait volontiers Sainte Ursule: que de larmes versées sur les désirs réalisés. Il valait mieux se taire et se résigner. Et me convoquait pour le paiement du trimestre que ma mère avait oublié de payer. Parce qu'elle n'avait plus. D'argent.
Pourtant cette maison, mais Bosseigne ne le dit pas. Notre héritage. Le nom d'une famille disparue. Et cette maison, n'est pas à nous. Belle et blanche de nuit comme de jour. Mais ne nous appartient pas, ni son puits, ni le verger qui la jouxte. A la mort de mon père, à la mort de ma mère. Un fauteuil, doit penser Bosseigne. Notre seul héritage. Et ce nom en fuite sur les papiers et les testaments. Un nom enfui, est-ce que ça se porte?
Inutile de poser la question.
Il est tard. Il fait encore chaud.
Où ce soir trouver un peu de secours?
La pluie de Bosseigne nous aura.
Rafraichis, conclut mon parent.
Sotto voce.
Et cet éclair de Fabrice Caravaca.
"C'est dans l'écho qu'il nous faut être."
Je ne sais pas si l'injonction m'aidera.
Mais je vais essayer d'être l'écho de la pluie sur le drap,
de la main sur la feuille,
du fruit dans la nuit.
jeudi 25 juillet 2013
mercredi 24 juillet 2013
Les enfants, ces gros fruits, si vite mûrs et si vite abîmés...
Dit Bosseigne reprenant les paroles du poète C., résister aux mêmes.
Surtout ne pas faire groupe, ne pas.
Ce qu'on construit en faisant de l'enfance le point de départ.
Exquise est la douleur, tu te souviens. De se sentir séparé.
Tous ces débuts qui jamais ne.
Ce n'est pas un droit, la différence.
Un endroit non plus.
Ce matin, Bosseigne. Nous ensemble?
Comme un éclat mais sans le rire. Quelque chose un peu nostalgique de ce qui n'a pas eu lieu, non?
Nostos, alors?
Un texte tissé par une Pénélope exigeante et sévère Maxime H. Pascal. De ceux dont on se sent un lecteur emporté mais tout aussitôt illégitime, à cause de. Impuissance du lecteur.
Il s'agirait de tracer un cercle. Ecrit M.H.P.
Lectrice aussi.
Nous nous désarticulons, sans cesse, Bosseigne, depuis cette malheureuse aventure.
Laquelle.
J'ai été en classe avec une fille aux initiales M.H.P. Elle était riche, et malade dans son manteau bleu au col de cygne; je la détestais. Son père avait une usine d'armements à Marseille.
Mon parent est intrigué.
Comme la Tapissière et son fauteuil? Notre fauteuil héritage?
Enfin le tien, à quoi bon nous mettre ensemble.
A cause de la vie que nous menons ici, dans la maison de notre famille en fuite. C'est ensemble.
Que nous fuirons à nouveau.
Nos conversations le matin ont ce tour. Celles du soir. J'hésite. Aussi. Nous parlons en oubliant. C'est le Joker qui revient au moment où j'oubliais le fauteuil, me dis-je en rangeant mollement les pièces du sommeil. Jeu d'échecs renversé sur la table.
J'ai cueilli quelques abricots laissés sur l'arbre après la récolte. Ils sont bons.
Trop mûrs?
Parfaits, dit Bosseigne en roulant des yeux pour me faire comprendre que je dois en goûter au moins un.
Me revient une histoire de chapardage. De kakis. Loin, dans un jardin, en Arménie. L'enfant a passé par dessus le grillage maladroit et commencé à remplir sa chemise de fruits. Mais juste au moment de quitter l'enclos, il s'est retourné et a regardé l'arbre sans feuille croulant sous ses fruits. Plus tard, il se souviendra de l'odeur de sa chemise d'enfant et des gouttes de sucre collées au tissu. Le plaqueminier devient alors dans sa mémoire le seul arbre de noël possible. Il vit maintenant en Europe. Loin de l'enclos appartenant à un homme violent dont il redoutait la colère. Son père.
Puis ces mots, attrapés dans le livre, descendus de la chambre des rêves.
De Nicolas Bouvier: "les enfants, ces gros fruits, si vite mûrs et si vite abîmés".
Mon Bosseigne, pas encore abîmé, considère le ciel. Quel temps, le vent, la chaleur. Mais ne dit. Rien.
Nous sommes accablés ce matin par notre joie passée. Ou plutôt. Notre maison n'est pas un asile. Ou encore. Nous vivons à l'écart au dedans. Comme tourne l'oiseau, tourne la pensée. Sans trouver sa proie.
Sans fixer le point de chasse.
Je ne vais aller nulle part, dit Bosseigne, pas même dans le bureau. Je vais rester à l'intérieur.
Soyons le fil et Pénélope, cousons.
Mais ça se tait, ça n'a pas besoin.
Laissons la famille en repos.
Au loi, père et mère morts.
Bouvier: Il faudra repartir.
Alors restons.
Volets en cabane, pénombre, mots retenus.
Nous verrons ce soir s'ils seront à nouveau dans nos bouches.
Surtout ne pas faire groupe, ne pas.
Ce qu'on construit en faisant de l'enfance le point de départ.
Exquise est la douleur, tu te souviens. De se sentir séparé.
Tous ces débuts qui jamais ne.
Ce n'est pas un droit, la différence.
Un endroit non plus.
Ce matin, Bosseigne. Nous ensemble?
Comme un éclat mais sans le rire. Quelque chose un peu nostalgique de ce qui n'a pas eu lieu, non?
Nostos, alors?
Un texte tissé par une Pénélope exigeante et sévère Maxime H. Pascal. De ceux dont on se sent un lecteur emporté mais tout aussitôt illégitime, à cause de. Impuissance du lecteur.
Il s'agirait de tracer un cercle. Ecrit M.H.P.
Lectrice aussi.
Nous nous désarticulons, sans cesse, Bosseigne, depuis cette malheureuse aventure.
Laquelle.
J'ai été en classe avec une fille aux initiales M.H.P. Elle était riche, et malade dans son manteau bleu au col de cygne; je la détestais. Son père avait une usine d'armements à Marseille.
Mon parent est intrigué.
Comme la Tapissière et son fauteuil? Notre fauteuil héritage?
Enfin le tien, à quoi bon nous mettre ensemble.
A cause de la vie que nous menons ici, dans la maison de notre famille en fuite. C'est ensemble.
Que nous fuirons à nouveau.
Nos conversations le matin ont ce tour. Celles du soir. J'hésite. Aussi. Nous parlons en oubliant. C'est le Joker qui revient au moment où j'oubliais le fauteuil, me dis-je en rangeant mollement les pièces du sommeil. Jeu d'échecs renversé sur la table.
J'ai cueilli quelques abricots laissés sur l'arbre après la récolte. Ils sont bons.
Trop mûrs?
Parfaits, dit Bosseigne en roulant des yeux pour me faire comprendre que je dois en goûter au moins un.
Me revient une histoire de chapardage. De kakis. Loin, dans un jardin, en Arménie. L'enfant a passé par dessus le grillage maladroit et commencé à remplir sa chemise de fruits. Mais juste au moment de quitter l'enclos, il s'est retourné et a regardé l'arbre sans feuille croulant sous ses fruits. Plus tard, il se souviendra de l'odeur de sa chemise d'enfant et des gouttes de sucre collées au tissu. Le plaqueminier devient alors dans sa mémoire le seul arbre de noël possible. Il vit maintenant en Europe. Loin de l'enclos appartenant à un homme violent dont il redoutait la colère. Son père.
Puis ces mots, attrapés dans le livre, descendus de la chambre des rêves.
De Nicolas Bouvier: "les enfants, ces gros fruits, si vite mûrs et si vite abîmés".
Mon Bosseigne, pas encore abîmé, considère le ciel. Quel temps, le vent, la chaleur. Mais ne dit. Rien.
Nous sommes accablés ce matin par notre joie passée. Ou plutôt. Notre maison n'est pas un asile. Ou encore. Nous vivons à l'écart au dedans. Comme tourne l'oiseau, tourne la pensée. Sans trouver sa proie.
Sans fixer le point de chasse.
Je ne vais aller nulle part, dit Bosseigne, pas même dans le bureau. Je vais rester à l'intérieur.
Soyons le fil et Pénélope, cousons.
Mais ça se tait, ça n'a pas besoin.
Laissons la famille en repos.
Au loi, père et mère morts.
Bouvier: Il faudra repartir.
Alors restons.
Volets en cabane, pénombre, mots retenus.
Nous verrons ce soir s'ils seront à nouveau dans nos bouches.
mardi 23 juillet 2013
"Et moi qui perds la tête..." Pierre Reverdy
L'ombre du figuier est dangereuse, une femme l'a dit, qui mangeait près de moi, une salade.
Vraiment?
Les fruits surtout, non mûrs, blessent les mains, les brûlent. La sève blanche et collante.
Jamais je.
Moi non plus mais.
Des mains?
Des mains d'enfants qui jouent à se bombarder avec les fruits et se brûlent au troisième degré.
C'est comme la conversation, a repris Bosseigne, pensif.
Tu ne continues pas tes phrases, lui ai-je fait remarquer.
C'est la conversation, murmure mon parent. Je voudrais sincérité et ne dis.
Rien.
La lune était pleine. Chaleur. Je me demandais comment survivre à un pareil étouffement. Et puis là haut la grâce du désert. Je chantais parmi les pierres le début de ma chanson. Elle s'appelle Causse.
Là haut?
Comme si la discrétion dans la conversation avait une valeur positive, alors que ce n'est qu'une manière d'éviter le conflit.
La tienne?
Quelqu'un, tu ne le connais pas, dans une logorrhée, une manière étrange de parler, on me dit qu'il a été autiste, et maintenant, je le comprends mieux.
Une phrase qui dirait: je me comprends dans le paysage.
Comme ce qui m'arrive - parfois- un flot.
Ou je suis compris dans le paysage. Tout compris.
Un flux.
Rester pauvre ou passer pour.
Un fou. Un sot.
Une hypocrite. Une idiote.
Reste le mystère du figuier.
Nous avons ri parce que la tête de la lune large et pâle se montrait. La lumière inondait le jardin noir. C'était réconfortant. Oui, ensemble, là. Toute une nuit pâle à converser.
Et le silence.
Pierre sur pierre.
Là haut, sur le Causse. L'appel du Causse. Tu connais ce livre?
Non. Je connais le désert. Pas le livre. Qui?
William S. Merwyn, un nom de fée, un nom de conte.
Pas comme le nôtre.
Nom en fuite comme notre famille. Englouti dans une vallée. En Ligurie.
Même pas porté par un village inondé comme celui du poète C.
Un nom perdu dont on retrouve parfois les premières lettres sur une pancarte de commerçant.
Et ce nom devient autre, celui d'un étranger.
Comme le nôtre.
Il y a aussi épars des bouts de monde, de femmes et d'hommes. Par exemple ces yeux bleus d'une femme slovaque ou ce bijou turquoise sur une poitrine ou les fleurs d'une robe ou l'eau autour des pieds nus ou la pierre qui sourit.
On ne peut pas s'empêcher de les voir.
La beauté. Ma mère en mourant demandant: donne-moi de la beauté. Pas l'extrême onction, non.
Et ce poète mort expliquant que ce que nous ne savons pas voir et que voient certains, nous le nommons irrationnel, tu te souviens?
De son nom? Non. Mais de cette beauté du désert, oui.
Autant le dire tout de suite, Bosseigne, je suis malade de trop voir parfois. De me laisser aller à une exaltation de mauvais aloi. De mauvaise compagnie. Alors nous seuls.
Encore le poète G.?
Pas seulement. L'insecte ou l'ange, disait Reverdy à propos de Modigliani. Exactement nommé.
La santé de Pontormo, la nôtre.
Le soir dure.
Nuit s'éternise.
Plus haut que nous, le Larzac refleurit. Les corneilles accueillent le chant. Leur pauvreté d'oiseaux peu aimés convient à cette terre-ciel. Mais de ça je ne dis rien à Bosseigne qui fume un cigare en regardant aux yeux la lune.
Nous seuls.
"Et moi qui perds la tête."
Vraiment?
Les fruits surtout, non mûrs, blessent les mains, les brûlent. La sève blanche et collante.
Jamais je.
Moi non plus mais.
Des mains?
Des mains d'enfants qui jouent à se bombarder avec les fruits et se brûlent au troisième degré.
C'est comme la conversation, a repris Bosseigne, pensif.
Tu ne continues pas tes phrases, lui ai-je fait remarquer.
C'est la conversation, murmure mon parent. Je voudrais sincérité et ne dis.
Rien.
La lune était pleine. Chaleur. Je me demandais comment survivre à un pareil étouffement. Et puis là haut la grâce du désert. Je chantais parmi les pierres le début de ma chanson. Elle s'appelle Causse.
Là haut?
Comme si la discrétion dans la conversation avait une valeur positive, alors que ce n'est qu'une manière d'éviter le conflit.
La tienne?
Quelqu'un, tu ne le connais pas, dans une logorrhée, une manière étrange de parler, on me dit qu'il a été autiste, et maintenant, je le comprends mieux.
Une phrase qui dirait: je me comprends dans le paysage.
Comme ce qui m'arrive - parfois- un flot.
Ou je suis compris dans le paysage. Tout compris.
Un flux.
Rester pauvre ou passer pour.
Un fou. Un sot.
Une hypocrite. Une idiote.
Reste le mystère du figuier.
Nous avons ri parce que la tête de la lune large et pâle se montrait. La lumière inondait le jardin noir. C'était réconfortant. Oui, ensemble, là. Toute une nuit pâle à converser.
Et le silence.
Pierre sur pierre.
Là haut, sur le Causse. L'appel du Causse. Tu connais ce livre?
Non. Je connais le désert. Pas le livre. Qui?
William S. Merwyn, un nom de fée, un nom de conte.
Pas comme le nôtre.
Nom en fuite comme notre famille. Englouti dans une vallée. En Ligurie.
Même pas porté par un village inondé comme celui du poète C.
Un nom perdu dont on retrouve parfois les premières lettres sur une pancarte de commerçant.
Et ce nom devient autre, celui d'un étranger.
Comme le nôtre.
Il y a aussi épars des bouts de monde, de femmes et d'hommes. Par exemple ces yeux bleus d'une femme slovaque ou ce bijou turquoise sur une poitrine ou les fleurs d'une robe ou l'eau autour des pieds nus ou la pierre qui sourit.
On ne peut pas s'empêcher de les voir.
La beauté. Ma mère en mourant demandant: donne-moi de la beauté. Pas l'extrême onction, non.
Et ce poète mort expliquant que ce que nous ne savons pas voir et que voient certains, nous le nommons irrationnel, tu te souviens?
De son nom? Non. Mais de cette beauté du désert, oui.
Autant le dire tout de suite, Bosseigne, je suis malade de trop voir parfois. De me laisser aller à une exaltation de mauvais aloi. De mauvaise compagnie. Alors nous seuls.
Encore le poète G.?
Pas seulement. L'insecte ou l'ange, disait Reverdy à propos de Modigliani. Exactement nommé.
La santé de Pontormo, la nôtre.
Le soir dure.
Nuit s'éternise.
Plus haut que nous, le Larzac refleurit. Les corneilles accueillent le chant. Leur pauvreté d'oiseaux peu aimés convient à cette terre-ciel. Mais de ça je ne dis rien à Bosseigne qui fume un cigare en regardant aux yeux la lune.
Nous seuls.
"Et moi qui perds la tête."
vendredi 19 juillet 2013
Une cigale sort de sa chrysalide et moi, dit Bosseigne
Je ne sais pas. D'où je suis sorti, dit Bosseigne.
Une chose après l'autre, mon parent. La famille, ça travaille la langue.
L'oiseau dans la chambre et moi, en Russie.
Russie, la famille? je croyais que nous étions suisses, à l'origine.
La chrysalide est certaine pour la cigale. Je l'ai vue, verte encore, et la chrysalide vide.
C'est la Russie?
Non, la Provence, mais là. Je ne sais pas. Une envie de m'extraire de.
Il y a Pontormo. Il y a Sebald. il y a.
Je ne parle pas de ce genre de voyage. Je suis à la recherche de l'orage.
Si Bosseigne se met à s'exprimer comme moi hier, ai-je pensé, c'est une manière de crise.
Savais-tu, sais-tu.
Je ne sais rien justement. En ce moment, à part l'imminence de l'orage.
Une crise donc.
Presque cerise sur le gâteau du soir espoir.
Mais Bosseigne ne rit pas. N'a aucune envie de. Regarde autour de lui avec effarement.
Tu as des nouvelles du fauteuil? ai-je alors demandé, revenant à ce qui me semblait le coeur de l'histoire familiale.
Au diable!
Le fauteuil, la famille?
Tout ce qui arrive n'arrive pas. Tout ce qui n'arrive pas et qui arrive. Cette cigale, cet oiseau. Je suis à la recherche. Et rien ne se présente, aucun pays, à part peut-être la Russie.
A cause de la neige, du goulag, de la terre vaste sous le ciel froid, des vieux-croyants?
Tu ne comprends rien. Je ne comprends pas. Je suis perdu. Fatigué, effrayé peut-être par ce que représente cette maison entre nous. Cette cigale verte. La soupe que nous avons mangée. Délicieuse. Mais tout est effrayant.
Mon parent s'épuise avec cette thèse sur les textiles, ai-je pensé. Lui si prêt à rire de tout, le voilà bien mal en point. Ma joie du jour va s'envoler. Après tout, Bosseigne est mon proche, un rocher dans la tempête, et là, un brin de paille dans l'orage, me suis-je encore dit, un peu indécise quant à ce que je devais construire comme piste d'envol.
Crise et chance en chinois, ai-je commencé.
S'écrivent avec le même caractère, je sais.
L'orage approche. On entend le tonnerre. En auto on ne risque rien. Et quand on un cancer on ne peut avoir la maladie d'Azheimer et.
Tu veux arrêter la crise en alignant les sottises?
Fatrasies, foutaises, c'est ça? Bosseigne, c'est un essai. Comme la cigale j'essaie de sortir de la crise.
Je veux voler plus loin que la chrysalide et la Chine réunies.
La Russie, c'est moins loin que la Chine.
Mais Chine est plus triste, Asie des Douleurs, alors que Russie danse le soir dans les forêts de bouleaux aux troncs gracieux comme des bustes de jeunes filles enrubannées.
Bosseigne.
Nous sommes si loin l'un de l'autre que le vent du soir au lieu de nous réunir nous sépare.
La joie de l'une s'émiette dans l'inquiétude de l'autre.
Notre famille est sortie de Suisse et ce n'était pas une chrysalide, ai-je envie de dire encore à mon parent qui observe le ciel avec une attention extrême. Croit-il que l'orage soit un pays possible après la Suisse et Marseille? Et cette obsession soudaine de la Russie, d'où vient-elle, je n'en sais rien. Peut-être a-t-il lu quelque communication d'un chercheur russe sur un sujet proche du sien et?
Bosseigne a besoin de repos.
Et de son fauteuil.
Quand il l'aura, il sera à nouveau le Bosseigne que j'aime, mon parent rocher, mon double joyeux.
Je lui lirai le journal de Pontormo pour l'endormir comme quand il était enfant, je lui lisais David Copperfield.
Crise de chance?
Chance de crise.
Et voilà tout.
Une chose après l'autre, mon parent. La famille, ça travaille la langue.
L'oiseau dans la chambre et moi, en Russie.
Russie, la famille? je croyais que nous étions suisses, à l'origine.
La chrysalide est certaine pour la cigale. Je l'ai vue, verte encore, et la chrysalide vide.
C'est la Russie?
Non, la Provence, mais là. Je ne sais pas. Une envie de m'extraire de.
Il y a Pontormo. Il y a Sebald. il y a.
Je ne parle pas de ce genre de voyage. Je suis à la recherche de l'orage.
Si Bosseigne se met à s'exprimer comme moi hier, ai-je pensé, c'est une manière de crise.
Savais-tu, sais-tu.
Je ne sais rien justement. En ce moment, à part l'imminence de l'orage.
Une crise donc.
Presque cerise sur le gâteau du soir espoir.
Mais Bosseigne ne rit pas. N'a aucune envie de. Regarde autour de lui avec effarement.
Tu as des nouvelles du fauteuil? ai-je alors demandé, revenant à ce qui me semblait le coeur de l'histoire familiale.
Au diable!
Le fauteuil, la famille?
Tout ce qui arrive n'arrive pas. Tout ce qui n'arrive pas et qui arrive. Cette cigale, cet oiseau. Je suis à la recherche. Et rien ne se présente, aucun pays, à part peut-être la Russie.
A cause de la neige, du goulag, de la terre vaste sous le ciel froid, des vieux-croyants?
Tu ne comprends rien. Je ne comprends pas. Je suis perdu. Fatigué, effrayé peut-être par ce que représente cette maison entre nous. Cette cigale verte. La soupe que nous avons mangée. Délicieuse. Mais tout est effrayant.
Mon parent s'épuise avec cette thèse sur les textiles, ai-je pensé. Lui si prêt à rire de tout, le voilà bien mal en point. Ma joie du jour va s'envoler. Après tout, Bosseigne est mon proche, un rocher dans la tempête, et là, un brin de paille dans l'orage, me suis-je encore dit, un peu indécise quant à ce que je devais construire comme piste d'envol.
Crise et chance en chinois, ai-je commencé.
S'écrivent avec le même caractère, je sais.
L'orage approche. On entend le tonnerre. En auto on ne risque rien. Et quand on un cancer on ne peut avoir la maladie d'Azheimer et.
Tu veux arrêter la crise en alignant les sottises?
Fatrasies, foutaises, c'est ça? Bosseigne, c'est un essai. Comme la cigale j'essaie de sortir de la crise.
Je veux voler plus loin que la chrysalide et la Chine réunies.
La Russie, c'est moins loin que la Chine.
Mais Chine est plus triste, Asie des Douleurs, alors que Russie danse le soir dans les forêts de bouleaux aux troncs gracieux comme des bustes de jeunes filles enrubannées.
Bosseigne.
Nous sommes si loin l'un de l'autre que le vent du soir au lieu de nous réunir nous sépare.
La joie de l'une s'émiette dans l'inquiétude de l'autre.
Notre famille est sortie de Suisse et ce n'était pas une chrysalide, ai-je envie de dire encore à mon parent qui observe le ciel avec une attention extrême. Croit-il que l'orage soit un pays possible après la Suisse et Marseille? Et cette obsession soudaine de la Russie, d'où vient-elle, je n'en sais rien. Peut-être a-t-il lu quelque communication d'un chercheur russe sur un sujet proche du sien et?
Bosseigne a besoin de repos.
Et de son fauteuil.
Quand il l'aura, il sera à nouveau le Bosseigne que j'aime, mon parent rocher, mon double joyeux.
Je lui lirai le journal de Pontormo pour l'endormir comme quand il était enfant, je lui lisais David Copperfield.
Crise de chance?
Chance de crise.
Et voilà tout.
jeudi 18 juillet 2013
Diario di Pontormo/journal de Pontormo
Noter son repas, ses jeûnes, ses travaux, voilà ce qu'écrit Pontormo.
Le peintre?
Oui, chaque jour ou presque, ce sont les dernières années de sa vie. Sa santé le préoccupe. Son ventre.
Seulement? Tu trouves intéressant de lire ce genre de choses?
C'est plus qu'intéressant. C'est un artiste au travail avec le corps en déroute et le désir de l'oeuvre en route.
Tu fais dans le discours poétique?
Non. C'est exactement ce qui est en jeu, que les mots que j'emploie ce matin s'essaient à préciser. La rime ou plus exactement le rythme. On est parfois trop lâche.
Dans quel sens?
On lâche la langue, on la laisse se relâcher dans la bouche, on a peur d'elle, de soi aussi, alors on parle normal.
Et puis, mais je n'en parlerai pas à Bosseigne ce matin, il y a l'anxiété. Celle de Pontormo, la mienne, la nôtre. Et ces conversations entendues au vol sur la folie et les médicaments. Ou encore sur le rôle du miroir dans l'oeuvre de Untel. Je ne dirai rien. Je ne parlerai que de Pontormo. Surtout pas de Camille Claudel dont l'oeuvre.
Oui?
Ici il y a tout ce que nous ne disons jamais.
Heureusement que nous nous taisons parfois, s'exclame mon parent.
C'est certain. Il va se mettre à rire. Encore. Une fois.
Ce que nous savons et n'osons dire.
Bosseigne soupire. Le matin est mouillé. C'est doux et léger. Nous sommes en vie, Bosseigne, et c'est si simple. Mais Pontormo se passe la main sur le ventre. Il souffre. Ce qui importe, c'est de terminer le travail. Tu comprends, Bosseigne, et il émaille son diario de dessins pour se prouver qu'il continue à exister puisqu'il fait le travail.
Il y a aussi une de ses lettres.
A lui-même?
Non, à un prince. Il lui explique plusieurs choses et lui fait compliment d'aimer les artistes. Evoque un débat sur la peinture et la sculpture.
J'ai une amie qui pense que la sculpture n'est pas un art. Seulement une forme dérivée de l'architecture.
C'était déjà le débat au XVI° siècle mais Pontormo qui est peintre évoque Michel-Ange et ne peut s'empêcher de lui reconnaître du génie puisqu'il est à la fois peintre et sculpteur et que sa peinture.
Mon amie n'aime pas ce qui se dresse, ce qui s'érige, elle y voit la trace du masculin violent qu'elle déteste, rétorque Bosseigne.
La peinture est l'art par excellence pour Pontormo mais le féminin.
L'oeuvre de Michel-Ange est une oeuvre masculine, et sa peinture est celle d'un sculpteur.
Revenons à Pontormo.
Et à ses heures de pipi et de caca?
L'artiste est aussi cette personne mal attifée qui écrit un poème sublime.
Là, seul le jardin.
Nous le regardons.
Il est mouillé de la pluie nocturne.
Mes pieds tout à l'heure dans l'herbe, trempés.
Punto d'erba, ai-je écrit dans mon carnet.
Le peintre?
Oui, chaque jour ou presque, ce sont les dernières années de sa vie. Sa santé le préoccupe. Son ventre.
Seulement? Tu trouves intéressant de lire ce genre de choses?
C'est plus qu'intéressant. C'est un artiste au travail avec le corps en déroute et le désir de l'oeuvre en route.
Tu fais dans le discours poétique?
Non. C'est exactement ce qui est en jeu, que les mots que j'emploie ce matin s'essaient à préciser. La rime ou plus exactement le rythme. On est parfois trop lâche.
Dans quel sens?
On lâche la langue, on la laisse se relâcher dans la bouche, on a peur d'elle, de soi aussi, alors on parle normal.
Et puis, mais je n'en parlerai pas à Bosseigne ce matin, il y a l'anxiété. Celle de Pontormo, la mienne, la nôtre. Et ces conversations entendues au vol sur la folie et les médicaments. Ou encore sur le rôle du miroir dans l'oeuvre de Untel. Je ne dirai rien. Je ne parlerai que de Pontormo. Surtout pas de Camille Claudel dont l'oeuvre.
Oui?
Ici il y a tout ce que nous ne disons jamais.
Heureusement que nous nous taisons parfois, s'exclame mon parent.
C'est certain. Il va se mettre à rire. Encore. Une fois.
Ce que nous savons et n'osons dire.
Bosseigne soupire. Le matin est mouillé. C'est doux et léger. Nous sommes en vie, Bosseigne, et c'est si simple. Mais Pontormo se passe la main sur le ventre. Il souffre. Ce qui importe, c'est de terminer le travail. Tu comprends, Bosseigne, et il émaille son diario de dessins pour se prouver qu'il continue à exister puisqu'il fait le travail.
Il y a aussi une de ses lettres.
A lui-même?
Non, à un prince. Il lui explique plusieurs choses et lui fait compliment d'aimer les artistes. Evoque un débat sur la peinture et la sculpture.
J'ai une amie qui pense que la sculpture n'est pas un art. Seulement une forme dérivée de l'architecture.
C'était déjà le débat au XVI° siècle mais Pontormo qui est peintre évoque Michel-Ange et ne peut s'empêcher de lui reconnaître du génie puisqu'il est à la fois peintre et sculpteur et que sa peinture.
Mon amie n'aime pas ce qui se dresse, ce qui s'érige, elle y voit la trace du masculin violent qu'elle déteste, rétorque Bosseigne.
La peinture est l'art par excellence pour Pontormo mais le féminin.
L'oeuvre de Michel-Ange est une oeuvre masculine, et sa peinture est celle d'un sculpteur.
Revenons à Pontormo.
Et à ses heures de pipi et de caca?
L'artiste est aussi cette personne mal attifée qui écrit un poème sublime.
Là, seul le jardin.
Nous le regardons.
Il est mouillé de la pluie nocturne.
Mes pieds tout à l'heure dans l'herbe, trempés.
Punto d'erba, ai-je écrit dans mon carnet.
En italien, le point de tige utilisé en broderie se dit point d'herbe.
Pontormo dessine de petits croquis, presque brodés au crayon, dans son journal, entre les lignes.
Il dit figura ch'é sotto le bras que j'ai dessiné pour la fresque de San Lorenzo.
Ou la tête, ou un corps appuyé sur un bras.
Ce sont de très petits dessins.
Je n'en dis rien à Bosseigne trop occupé aux grandes choses aujourd'hui. Par exemple démolir la sculpture. En se servant d'une amie féministe. Peut-être.
Je n'aime pas les femmes qui montrent leurs seins.
Ils sont beaux. C'est pour ça qu'elles les montrent.
Ces femmes sont jeunes et arrogantes.
Elles ne pensent jamais aux femmes mutilées.
A celles qui ne veulent ni ne peuvent.
Bosseigne dirait: tu es injuste. Oui.
Et surtout inconséquente. Oui.
Ce Pontormo. Oui.
C'est pour ça que ce matin Pontormo.
Non cenai.
Je n'ai pas mangé. A la date du dimanche 28 avril.
Quelquefois il est gourmand. Donne les noms des fruits.
Des vins qu'il partage avec ses amis ou met en bouteille.
Il donne même les mesures de pain et de vin.
Souvent en compagnie du Bronzino, un autre peintre.
Et toujours le travail de la peinture.
Mercoledi il braccio.
15, giovedi.
Venerdi, il corpo.
Sabato le cosce.
Et petits points d'herbe, ses dessins.
Comme oiseaux, comme traits fins.
Pour ne pas oublier ce qui s'est fait.
Lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi, dimanche.
Suite sans repos.
Au bout.
La fenêtre ouverte. L'oiseau.
samedi 13 juillet 2013
Crapogre et lézarfine!
C'est le mot.
Non pas le mot, mais cette chose sans nom que tu tiens dans la main.
Comment la nommer si ce n'est de ce mot?
Jouer sa partie avant de s'endormir, c'est ça?
Ma partie est la tienne, cher Bosseigne.
Nous serions parents comme ce crapogre et cette donzelle amincie?
La famille, Bosseigne, la famille!
Eh bien soit, je suis le crapogre et toi...
La lézarfine, ça irait?
Nous nous sommes arrêtés de marcher sous les arbres. Je me souvenais de ce que je venais d'entendre, tout à l'heure, au théâtre. Des mots ouvriers comme caoutchouc ou machine, sueur ou patron. Je revoyais l'énergie des voix et des corps à l'oeuvre. Bosseigne avait refusé de m'accompagner. Notre théâtre familial me suffit, celui des soirs et des matins, du fauteuil et des mots, avait-il répondu à la proposition de m'accompagner. Le jardin était obscur. De loin nous parvenait la lumière de la maison.
Un esprit bienveillant s'affairait dans l'ombre..
Crapogre et Lézarfine, ça peut commencer comme ça, ton théâtre, a poursuivi Bosseigne.
Nous n'avons plus rien.
Si, nous avons une maison, une famille perdue ou en fuite, le nom d'une ville. C'est beaucoup.
Sans oublier le fauteuil, Bosseigne.
La ville est la famille perdue. Le fauteuil et cette maison, la famille retrouvée.
Bosseigne est optimiste. Je ne suis pas sûre d'avoir retrouvé quoi que ce soit. Ce que nous avons perdu pèse au bout de mes bras parfois. De temps en temps, un nom éclaire la journée. Un nom du passé le plus souvent, issu de cet alphabet familial que nous ne cessons, chacun à notre manière, de recomposer.
parfois nous y parvenons et c'est crapogre et lézardine. Parfois tout glisse dans le sablier de l'oubli.
Et nous regardons un peu tristement le chemin devant nous s'effondrer doucement. Mais là le jardin, la nuit, l'été.
Lézogre, ça n'irait pas. On te croirait multitude de ventres affamés.
Crapine, c'est pas mieux, ai-je riposté, entre le vol et le sexe, on ne déciderait pas.
Ce qui nous reste la nuit, le sommeil.
Un peu de tisane, Bosseigne, c'est ce que tu demandes?
Je veux aller revoir ces deux bêtes que tu as déposées sur la table et déterminer laquelle me ressemble, laquelle te ressemble davantage.
Leur âge n'est pas indiqué, ni leur genre.
Mais l'un est masculin et l'autre féminine.
Un crapaud buffo et une tarente. C'est de la science. Après on fait ce qu'on veut avec elle.
Allons les revoir.
De ce pas, sous les étoiles, cher Bosseigne, allons.
Ainsi chaque matin. Ainsi chaque soir.
Notre génie familial nous conduit de l'un à l'autre.
Nous protégeant de l'inquiétude de demain pour ne connaître que le présent.
Crapogre-Bosseigne.
SD-Lézarfine?
Pourquoi pas si ces noms nous font traverser l'été?
Jusqu'à la Suisse.
En automne.
Allons, de ce même pas.
Oui, allons.
Non pas le mot, mais cette chose sans nom que tu tiens dans la main.
Comment la nommer si ce n'est de ce mot?
Jouer sa partie avant de s'endormir, c'est ça?
Ma partie est la tienne, cher Bosseigne.
Nous serions parents comme ce crapogre et cette donzelle amincie?
La famille, Bosseigne, la famille!
Eh bien soit, je suis le crapogre et toi...
La lézarfine, ça irait?
Nous nous sommes arrêtés de marcher sous les arbres. Je me souvenais de ce que je venais d'entendre, tout à l'heure, au théâtre. Des mots ouvriers comme caoutchouc ou machine, sueur ou patron. Je revoyais l'énergie des voix et des corps à l'oeuvre. Bosseigne avait refusé de m'accompagner. Notre théâtre familial me suffit, celui des soirs et des matins, du fauteuil et des mots, avait-il répondu à la proposition de m'accompagner. Le jardin était obscur. De loin nous parvenait la lumière de la maison.
Un esprit bienveillant s'affairait dans l'ombre..
Crapogre et Lézarfine, ça peut commencer comme ça, ton théâtre, a poursuivi Bosseigne.
Nous n'avons plus rien.
Si, nous avons une maison, une famille perdue ou en fuite, le nom d'une ville. C'est beaucoup.
Sans oublier le fauteuil, Bosseigne.
La ville est la famille perdue. Le fauteuil et cette maison, la famille retrouvée.
Bosseigne est optimiste. Je ne suis pas sûre d'avoir retrouvé quoi que ce soit. Ce que nous avons perdu pèse au bout de mes bras parfois. De temps en temps, un nom éclaire la journée. Un nom du passé le plus souvent, issu de cet alphabet familial que nous ne cessons, chacun à notre manière, de recomposer.
parfois nous y parvenons et c'est crapogre et lézardine. Parfois tout glisse dans le sablier de l'oubli.
Et nous regardons un peu tristement le chemin devant nous s'effondrer doucement. Mais là le jardin, la nuit, l'été.
Lézogre, ça n'irait pas. On te croirait multitude de ventres affamés.
Crapine, c'est pas mieux, ai-je riposté, entre le vol et le sexe, on ne déciderait pas.
Ce qui nous reste la nuit, le sommeil.
Un peu de tisane, Bosseigne, c'est ce que tu demandes?
Je veux aller revoir ces deux bêtes que tu as déposées sur la table et déterminer laquelle me ressemble, laquelle te ressemble davantage.
Leur âge n'est pas indiqué, ni leur genre.
Mais l'un est masculin et l'autre féminine.
Un crapaud buffo et une tarente. C'est de la science. Après on fait ce qu'on veut avec elle.
Allons les revoir.
De ce pas, sous les étoiles, cher Bosseigne, allons.
Ainsi chaque matin. Ainsi chaque soir.
Notre génie familial nous conduit de l'un à l'autre.
Nous protégeant de l'inquiétude de demain pour ne connaître que le présent.
Crapogre-Bosseigne.
SD-Lézarfine?
Pourquoi pas si ces noms nous font traverser l'été?
Jusqu'à la Suisse.
En automne.
Allons, de ce même pas.
Oui, allons.
vendredi 12 juillet 2013
Toujours Marseille manquera, dis-je
Toujours.
Oui, répond Bosseigne d'une voix distraite.
Manquera, tout.
Tu parles comme Pessoa, maintenant.
Trop d'honneur, Bosseigne, trop.
Je revenais de Marseille. Prise à la fois dans une joie et un désespoir. Où était dans la ville ma famille morte? Je ne savais pas comment expliquer à mon parent cette envie de parler et de me taire en même temps, parler de tout ce qui manquait à dire de cette ville si vivante où marcher avait été la seule manière pour moi de l'habiter. J'avais ressenti, y retournant, une joie exubérante à la traverser, à en être traversée de part en part, le corps redevenu dans cet exercice d'une étonnante souplesse. Comme l'esprit, lui-même revigoré par la lumière d'été. Comme la traversée de la Méditerranée tandis que le ferry boat vous emmène d'un bord à l'autre du Lacydon.
Et maintenant que tu n'y vis plus, elle te manque, conclut Bosseigne.
Ce n'est pas ça.
Comme ta mère. Elle est morte et elle te manque, c'est simple.
Ce n'est pas ça.
Tu te répètes, c'est ennuyeux.
C'est la connaissance que j'en ai. De cette ville.
Tu la connais bien, c'est la ville de tes parents, de tes grands-parents, de ton origine.
Je me sentais hier en pleine possession de moi-même et de Marseille, et puis non. Me manquait la perception de sa globalité. Même son histoire, entre l'incendie des Nouvelles Galeries et la rafle du Panier, entre la Peste de 1721 et le Chevalier Roze, tout est troué, manquant et la mer plus que tout autre, si belle à mes pieds depuis le Fort St Jean.
Eclats, c'est ce que tu veux dire. Eclats de ville, comme des souvenirs éclatés.
Oui. Bribes et débris. Ces deux mots si ressemblants. Et dans cette ville je n'ai plus aucun parent.
Moi non plus.
Tous morts.
Ou partis pour certains, comme nous.
Marseille est bien vivante. Place des Moulins ou Jean Jaurès, cours Julien, vieux rêve d'y revenir.
Vieux, donc à oublier.
J'ai regardé ces noms, tout ce que j'ai su par mon père et par ma mère, les Mauvestis, la rue Caisserie, Pierre Puget, la montée des Accoules, les Rois Mages, jusqu'au mot de panier et je me suis rendu compte qu'ils avaient imprimé en moi tous leurs caractères d'imprimerie. C'est avec eux que j'écris. Une recomposition des lettres si tu veux pour tenter une description de l'état de la ville et le nôtre ensemble. Mais à quel titre? Je me demande quelle est la légitimité d'une telle entreprise. Ce que je ressens est si puissant et en même temps ce que je peux en dire, si faible.
Si comme moi, tu rédigeais une thèse, tu verrais combien ce sentiment est normal et nécessaire.
Nous avons arrêté là notre conversation. La chaleur arrivait. Il fallait mettre les volets "en cabane" et se réfugier à l'intérieur.
Oh, je ne t'ai pas dit.
Quoi donc?
Sur le parking, dans la poussière, j'ai trouvé une petite âme.
Marseillaise?
Je ne sais pas. Regarde.
Et j'ai ouvert la main.
La petite âme s'est envolée, cigale du matin, nous entraînant plus loin.
En Chine.
En Asie des Douleurs.
A Marseille, au Panier en 1943.
Puis en 1945.
Boulevard de la Libération.
Mains serrées sur le ventre.
La pancia en italien.
Et là, j'ai terminé le café de Bosseigne et nous nous sommes séparés.
Jusqu'au soir.
Oui, répond Bosseigne d'une voix distraite.
Manquera, tout.
Tu parles comme Pessoa, maintenant.
Trop d'honneur, Bosseigne, trop.
Je revenais de Marseille. Prise à la fois dans une joie et un désespoir. Où était dans la ville ma famille morte? Je ne savais pas comment expliquer à mon parent cette envie de parler et de me taire en même temps, parler de tout ce qui manquait à dire de cette ville si vivante où marcher avait été la seule manière pour moi de l'habiter. J'avais ressenti, y retournant, une joie exubérante à la traverser, à en être traversée de part en part, le corps redevenu dans cet exercice d'une étonnante souplesse. Comme l'esprit, lui-même revigoré par la lumière d'été. Comme la traversée de la Méditerranée tandis que le ferry boat vous emmène d'un bord à l'autre du Lacydon.
Et maintenant que tu n'y vis plus, elle te manque, conclut Bosseigne.
Ce n'est pas ça.
Comme ta mère. Elle est morte et elle te manque, c'est simple.
Ce n'est pas ça.
Tu te répètes, c'est ennuyeux.
C'est la connaissance que j'en ai. De cette ville.
Tu la connais bien, c'est la ville de tes parents, de tes grands-parents, de ton origine.
Je me sentais hier en pleine possession de moi-même et de Marseille, et puis non. Me manquait la perception de sa globalité. Même son histoire, entre l'incendie des Nouvelles Galeries et la rafle du Panier, entre la Peste de 1721 et le Chevalier Roze, tout est troué, manquant et la mer plus que tout autre, si belle à mes pieds depuis le Fort St Jean.
Eclats, c'est ce que tu veux dire. Eclats de ville, comme des souvenirs éclatés.
Oui. Bribes et débris. Ces deux mots si ressemblants. Et dans cette ville je n'ai plus aucun parent.
Moi non plus.
Tous morts.
Ou partis pour certains, comme nous.
Marseille est bien vivante. Place des Moulins ou Jean Jaurès, cours Julien, vieux rêve d'y revenir.
Vieux, donc à oublier.
J'ai regardé ces noms, tout ce que j'ai su par mon père et par ma mère, les Mauvestis, la rue Caisserie, Pierre Puget, la montée des Accoules, les Rois Mages, jusqu'au mot de panier et je me suis rendu compte qu'ils avaient imprimé en moi tous leurs caractères d'imprimerie. C'est avec eux que j'écris. Une recomposition des lettres si tu veux pour tenter une description de l'état de la ville et le nôtre ensemble. Mais à quel titre? Je me demande quelle est la légitimité d'une telle entreprise. Ce que je ressens est si puissant et en même temps ce que je peux en dire, si faible.
Si comme moi, tu rédigeais une thèse, tu verrais combien ce sentiment est normal et nécessaire.
Nous avons arrêté là notre conversation. La chaleur arrivait. Il fallait mettre les volets "en cabane" et se réfugier à l'intérieur.
Oh, je ne t'ai pas dit.
Quoi donc?
Sur le parking, dans la poussière, j'ai trouvé une petite âme.
Marseillaise?
Je ne sais pas. Regarde.
Et j'ai ouvert la main.
La petite âme s'est envolée, cigale du matin, nous entraînant plus loin.
En Chine.
En Asie des Douleurs.
A Marseille, au Panier en 1943.
Puis en 1945.
Boulevard de la Libération.
Mains serrées sur le ventre.
La pancia en italien.
Et là, j'ai terminé le café de Bosseigne et nous nous sommes séparés.
Jusqu'au soir.
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