Bien sûr, ai-je souvent pensé, il y a les mots. Ceux de Bosseigne. Les miens. Ceux des poètes comme Ercolani ou Favre.
Mais ils ne nous suffisent jamais.
Ou plutôt l'usage que nous en faisons ensuite.
Ne nous suffit pas.
Toujours à tenter autre usage.
Par maladresse ou désir.
A cause de notre insuffisante mémoire.
Nous pourrions nous nourrir de leurs mots.
Mais non.
Toujours à chercher midi à quatorze heures.
Favre à Ercolani, Azam à Sacré.
Sacré nom.
Et à poursuivre les fantômes. Mots et noms mêlés.
A sebalder plus haut que son derrière.
A joycer sur les lignes.
Puis arrêt brutal.
Chut!
Et là, papier d'emballage indien.
Sans Bosseigne, retrouver Bosseigne, son visage.
Lui, donc.
Dans le silence de la brodeuse, les mots de l'ami.
Mon parent. Celui à qui ma mère a légué son fauteuil.
Que ce matin avec application sur ce bout de papier chiffonné je brodais.
C. m'avait offert de la cannelle et du poivre emballés dedans.
Et voilà.
Voilà un visage.
Celui de.
Bosseigne.
Voilà!
mercredi 10 juillet 2013
mardi 9 juillet 2013
Il y aura la mer, demain. Un bleu illimité.
La musique, tu connais mieux que moi, dit Bosseigne.
Non.
Je ne connais que ce bonheur qui me vient en écoutant les fugues de Bach, mais je ne sais rien de la musique.
Oui.
Cette jeune femme et son violoncelle, hier. Dans un étui blanc. Et alors ce titre que tu déposes sur la nappe.
En si mineur.
Evoque pour moi une hypothèse modeste. Un chant issu des profondeurs.
A cause du mot mineur, tu vois des galeries. Joséfine la souris dans la colonie pénitentiaire.
Nous nous sommes regardés et avons haussé les épaules en même temps. Mon parent et moi, si proches parfois, au point d'avoir les mêmes réactions. Mais parfois, deux chiens ennemis. Mais là, ce matin, amicaux, tout simplement, grâce au café excellent.
Je te traduis au débotté.
Peau contre peau,
l'ombre contre l'ombre,
avec le désir de renaître encore,
furieux et muets.
Feindre de ne plus écrire, extase.
Extase, écrire encore.
Les pierres deviennent le vent, si on les regarde.
Roulent libres, légères.
Flammes fusées dans l'air, délivrées de la terre,
elles choisissent leur commencement.
Il y aura la mer, demain. Un bleu illimité.
(En si mineur, de Marco Ercolani, edizioni Smasher)
Et nous, quand ce fauteuil sera revenu, qu'allons-nous devenir?
Question sans réponse, Bosseigne; il faut attendre et espérer.
Ce qui revient au même en espagnol, non?
Là, en italien, aspettare...
Et toi, tu crois que ce fauteuil va changer notre vie?
En tout cas, notre attente en sera modifiée.
Mon parent est ainsi, toujours à chercher plus loin que la table blanche du petit déjeuner sous le figuier.
Mais ce poème pour aujourd'hui, avec le vent qui fait rouler les pierres et les rêves ensemble.
Demain, la mer.
Nous rêvons.
En même temps, aux mêmes choses.
Le bleu sans limites où se noyer la nuit, en silence.
Pluie d'été?
Demain.
Non.
Je ne connais que ce bonheur qui me vient en écoutant les fugues de Bach, mais je ne sais rien de la musique.
Oui.
Cette jeune femme et son violoncelle, hier. Dans un étui blanc. Et alors ce titre que tu déposes sur la nappe.
En si mineur.
Evoque pour moi une hypothèse modeste. Un chant issu des profondeurs.
A cause du mot mineur, tu vois des galeries. Joséfine la souris dans la colonie pénitentiaire.
Nous nous sommes regardés et avons haussé les épaules en même temps. Mon parent et moi, si proches parfois, au point d'avoir les mêmes réactions. Mais parfois, deux chiens ennemis. Mais là, ce matin, amicaux, tout simplement, grâce au café excellent.
Je te traduis au débotté.
Peau contre peau,
l'ombre contre l'ombre,
avec le désir de renaître encore,
furieux et muets.
Feindre de ne plus écrire, extase.
Extase, écrire encore.
Les pierres deviennent le vent, si on les regarde.
Roulent libres, légères.
Flammes fusées dans l'air, délivrées de la terre,
elles choisissent leur commencement.
Il y aura la mer, demain. Un bleu illimité.
(En si mineur, de Marco Ercolani, edizioni Smasher)
Et nous, quand ce fauteuil sera revenu, qu'allons-nous devenir?
Question sans réponse, Bosseigne; il faut attendre et espérer.
Ce qui revient au même en espagnol, non?
Là, en italien, aspettare...
Et toi, tu crois que ce fauteuil va changer notre vie?
En tout cas, notre attente en sera modifiée.
Mon parent est ainsi, toujours à chercher plus loin que la table blanche du petit déjeuner sous le figuier.
Mais ce poème pour aujourd'hui, avec le vent qui fait rouler les pierres et les rêves ensemble.
Demain, la mer.
Nous rêvons.
En même temps, aux mêmes choses.
Le bleu sans limites où se noyer la nuit, en silence.
Pluie d'été?
Demain.
vendredi 5 juillet 2013
Pour ce soir Bosseigne serait Mopse...Et voilà tout.
Mopse et Bosseigne, ai-je pensé...
Et Bosseigne comme s'il m'avait entendu penser:
Mopse, tu ne le vois plus?
Le silence. Ce matin, mon premier mot a été papillon.
Puis la journée a passé.
Ensuite tout s'est brouillé pour revenir à Mopse.
Non, je ne le vois guère.
Guerre et paix! Dis-moi, vous aviez de grandes conversations sur la littérature, non?
Non.
Je voulais en revenir plutôt au papillon du réveil. Mais Bosseigne ne lâche pas facilement sa proie.
Ce nom, tu imagines combien il m'étonnait quand je t'entendais le citer. Mopse!
Trouvé chez La Bruyère qui l'a lui-même trouvé dans l'Odyssée, je crois.
Un vieux de la vieille!
Si on peut dire.
Laconique. Encore l'Antiquité. Ma chère, ce soir, tu es une tombe.
C'est à cause des sentiments. De ce que nous en avons dit. Du papillon du matin.
Tu avais des sentiments pour Mopse, dans le temps, disait ta mère.
Possible.
Il y avait aussi une fille, Reine, je me souviens, parce que je trouvais ce prénom très beau.
Régine, Régina, Reine. Oui. Encore l'Antiquité.
Bosseigne sait quand je n'ai pas envie.
De parler. De manger. De rien. Envie de devenir aussi invisible que la lumière la nuit. Mais il continue, c'est sa manière.
Nous nous connaissons alors nous poursuivons. C'est notre manière d'être parents.
Apparentés. Appareillés. Un bateau familial en quelque sorte dans lequel tous les matins et tous les soirs nous appareillons. Vers le jour. Vers la nuit. Sous les étoiles.
Il faisait quoi, ce Mopse, dans l'Odyssée?
L'Odyssée, je n'en suis plus sûre. Il était devin.
Comme Calchas, ou Tirésias?
Oui.
Comme toi.
Hein?
C'était pour te faire un peu bouger. Tu es aussi silencieuse qu'immobile. Les gestes aussi nous trahissent. Et depuis que nous sommes attablés, tu es plongée dans un mutisme et une immobilité...désagréables. Est-ce à cause de la chaleur?
Non. A cause d'un mot.
Comme toujours.
Un mot mobile et doux cette fois, papillon. Plus mobile que musical, tandis qu'en effet Mopse...
Les noms, il n'y a tout de même pas que ça dans la langue. Les verbes par exemple...
Mopse et Bosseigne ont en commun de ne jamais lâcher le morceau.
En l'occurrence moi.
Proie facile, surtout le matin.
Surtout le soir.
Leur captive.
Et voilà, ai-je dit à haute voix, en allant me coucher.
Bonne nuit, Mopse.
Bosseigne n'a pas regimbé.
Pour ce soir il serait Mopse et voilà tout.
Et Bosseigne comme s'il m'avait entendu penser:
Mopse, tu ne le vois plus?
Le silence. Ce matin, mon premier mot a été papillon.
Puis la journée a passé.
Ensuite tout s'est brouillé pour revenir à Mopse.
| Unrecounted, W.G Sebald |
Non, je ne le vois guère.
Guerre et paix! Dis-moi, vous aviez de grandes conversations sur la littérature, non?
Non.
Je voulais en revenir plutôt au papillon du réveil. Mais Bosseigne ne lâche pas facilement sa proie.
Ce nom, tu imagines combien il m'étonnait quand je t'entendais le citer. Mopse!
Trouvé chez La Bruyère qui l'a lui-même trouvé dans l'Odyssée, je crois.
Un vieux de la vieille!
Si on peut dire.
Laconique. Encore l'Antiquité. Ma chère, ce soir, tu es une tombe.
C'est à cause des sentiments. De ce que nous en avons dit. Du papillon du matin.
Tu avais des sentiments pour Mopse, dans le temps, disait ta mère.
Possible.
Il y avait aussi une fille, Reine, je me souviens, parce que je trouvais ce prénom très beau.
Régine, Régina, Reine. Oui. Encore l'Antiquité.
Bosseigne sait quand je n'ai pas envie.
De parler. De manger. De rien. Envie de devenir aussi invisible que la lumière la nuit. Mais il continue, c'est sa manière.
Nous nous connaissons alors nous poursuivons. C'est notre manière d'être parents.
Apparentés. Appareillés. Un bateau familial en quelque sorte dans lequel tous les matins et tous les soirs nous appareillons. Vers le jour. Vers la nuit. Sous les étoiles.
Il faisait quoi, ce Mopse, dans l'Odyssée?
L'Odyssée, je n'en suis plus sûre. Il était devin.
Comme Calchas, ou Tirésias?
Oui.
Comme toi.
Hein?
C'était pour te faire un peu bouger. Tu es aussi silencieuse qu'immobile. Les gestes aussi nous trahissent. Et depuis que nous sommes attablés, tu es plongée dans un mutisme et une immobilité...désagréables. Est-ce à cause de la chaleur?
Non. A cause d'un mot.
Comme toujours.
Un mot mobile et doux cette fois, papillon. Plus mobile que musical, tandis qu'en effet Mopse...
Les noms, il n'y a tout de même pas que ça dans la langue. Les verbes par exemple...
Mopse et Bosseigne ont en commun de ne jamais lâcher le morceau.
En l'occurrence moi.
Proie facile, surtout le matin.
Surtout le soir.
Leur captive.
Et voilà, ai-je dit à haute voix, en allant me coucher.
Bonne nuit, Mopse.
Bosseigne n'a pas regimbé.
Pour ce soir il serait Mopse et voilà tout.
jeudi 4 juillet 2013
Une manière Bouvard et Pécuchet, dit Bosseigne
Il y a des mots, on les prononce rarement.
Beaucoup.
Ils restent où? Ces mots si on ne les prononce pas?
Dans les dictionnaires!
Bosseigne éclate de rire. Ca m'apprendra à démarrer de la sorte une journée qui s'annonçait bien.
Ton café est délicieux, dit mon parent pour rattraper son rire.
Tous les matins nous recommençons. Je ne dis toujours rien. Comment poursuivre ce qui, Bosseigne a raison, relève d'une discussion Bouvard et Pécuchet? A mon tour, j'ai envie de rire.
Nous enfilons des perles, comme en passant, tous les jours.
Ces perles sont des mots et font des phrases!
Le rire est le propre de l'homme, tu es un homme, donc...
Et là, nous rions tous les deux. Qui de nous deux est Bouvard, qui Pécuchet?
Et le café joue son rôle, tantôt très bon, tantôt décevant. Et ce n'est pas faute de m'appliquer à trouver la meilleure manière de le faire. Et puis l'été a toujours un petit goût de déception, pourrais-je dire, comme le café du matin. Mais se taire est aussi une manière Bouvard et Pécuchet. Alors je tente.
Rivière, par exemple.
Tu parles d'un livre?
Non, du mot.
Tu trouves que c'est un mot silencieux?
Oui, surtout pour nous qui vivons près d'un fleuve.
Ce qui justifierait le peu d'usage que nous en ferions?
Je parlais des mots qui sont dans notre tête en silence.
Une sorte de refus de l'arbitraire du signe, en quelque sorte?
Là Bosseigne s'égare. Mais je ne lui en dis pas un mot. Chacun sa rivière. Et je déguste mon café du Mexique.
Ce que tu sembles dire, c'est que n'habitant pas le long de la Loire, qui est une rivière, nous n'avons pas d'usage de ce mot?
Ce n'est pas ça.
Tu es un drôle de pistolet linguistique, toi!
Personne ne parle ainsi, Bosseigne, à part toi et moi.
C'est le Bottin des mots anciens...et des expressions démodées.
Tiens, Bottin, à part la rue Sébastien Bottin, personne n'aurait l'idée d'employer ce mot pour y chercher une adresse ou un numéro de téléphone. On dit annuaire aujourd'hui. Notre conversation est vaine le plus souvent.
Mais drôle, une manière Bouvard et Pécuchet! dit Bosseigne et encore une fois, je note la perspicacité de mon parent et notre commune manière de voir le monde.
Dans le dernier titre d'Edith Azam il y a le mot rivière et souvent, quand je n'arrive pas à m'endormir, je recherche dans ma pauvre mémoire le titre entier et je revois la couverture du livre et le beau dessin d'Elice Meng et je m'endors dans la couleur. Et la rivière n'a rien de la mer, elle est verte et ombreuse et douce aux corps qui la pénètrent. Sur ma table, je transporte, telle une fourmi mélancolique, des piles de livres que je ne veux pas oublier après les avoir lus et aimés, comme si leur présence à côté de moi allait graver plus durablement les mots qu'ils contiennent.
On ne se souvient parfois que du titre d'un livre, et encore! et pourtant on l'a aimé, conclut Bosseigne en mettant sur le plateau les reliefs du petit déjeuner. C'est ainsi, un rappel de notre condition. Il vaut mieux en prendre son parti.
Ou en tirer parti?
Egréner dans le noir les perles retenues, rivière, vrac, panier, et pour chacun nouer le fil du poète à qui il revient.
Oui, c'est une chose possible. Se fabriquer un dictionnaire modeste où le mot rivière donne sur le nom Azam comme Vrac sur le nom Favre, ainsi de suite. Comme une fenêtre ouvre sur la beauté d'un jardin.
Panier, James Sacré.
Ah?
Tu peux choisir un autre mot. Pour moi ce sera panier.
Et comme tu vas au marché ce matin, ne l'oublie pas.
Mon parent, ce Bouvard, m'accompagne tous les matins.
Et file vers ses travaux et moi, Pécuchet de jardin, les miens.
Nous nous en contentons.
Cette vie de mots, la nôtre.
Pour combien de temps encore?
Beaucoup.
Ils restent où? Ces mots si on ne les prononce pas?
Dans les dictionnaires!
Bosseigne éclate de rire. Ca m'apprendra à démarrer de la sorte une journée qui s'annonçait bien.
Ton café est délicieux, dit mon parent pour rattraper son rire.
Tous les matins nous recommençons. Je ne dis toujours rien. Comment poursuivre ce qui, Bosseigne a raison, relève d'une discussion Bouvard et Pécuchet? A mon tour, j'ai envie de rire.
Nous enfilons des perles, comme en passant, tous les jours.
Ces perles sont des mots et font des phrases!
Le rire est le propre de l'homme, tu es un homme, donc...
Et là, nous rions tous les deux. Qui de nous deux est Bouvard, qui Pécuchet?
Et le café joue son rôle, tantôt très bon, tantôt décevant. Et ce n'est pas faute de m'appliquer à trouver la meilleure manière de le faire. Et puis l'été a toujours un petit goût de déception, pourrais-je dire, comme le café du matin. Mais se taire est aussi une manière Bouvard et Pécuchet. Alors je tente.
Rivière, par exemple.
Tu parles d'un livre?
Non, du mot.
Tu trouves que c'est un mot silencieux?
Oui, surtout pour nous qui vivons près d'un fleuve.
Ce qui justifierait le peu d'usage que nous en ferions?
Je parlais des mots qui sont dans notre tête en silence.
Une sorte de refus de l'arbitraire du signe, en quelque sorte?
Là Bosseigne s'égare. Mais je ne lui en dis pas un mot. Chacun sa rivière. Et je déguste mon café du Mexique.
Ce que tu sembles dire, c'est que n'habitant pas le long de la Loire, qui est une rivière, nous n'avons pas d'usage de ce mot?
Ce n'est pas ça.
Tu es un drôle de pistolet linguistique, toi!
Personne ne parle ainsi, Bosseigne, à part toi et moi.
C'est le Bottin des mots anciens...et des expressions démodées.
Tiens, Bottin, à part la rue Sébastien Bottin, personne n'aurait l'idée d'employer ce mot pour y chercher une adresse ou un numéro de téléphone. On dit annuaire aujourd'hui. Notre conversation est vaine le plus souvent.
Mais drôle, une manière Bouvard et Pécuchet! dit Bosseigne et encore une fois, je note la perspicacité de mon parent et notre commune manière de voir le monde.
Dans le dernier titre d'Edith Azam il y a le mot rivière et souvent, quand je n'arrive pas à m'endormir, je recherche dans ma pauvre mémoire le titre entier et je revois la couverture du livre et le beau dessin d'Elice Meng et je m'endors dans la couleur. Et la rivière n'a rien de la mer, elle est verte et ombreuse et douce aux corps qui la pénètrent. Sur ma table, je transporte, telle une fourmi mélancolique, des piles de livres que je ne veux pas oublier après les avoir lus et aimés, comme si leur présence à côté de moi allait graver plus durablement les mots qu'ils contiennent.
On ne se souvient parfois que du titre d'un livre, et encore! et pourtant on l'a aimé, conclut Bosseigne en mettant sur le plateau les reliefs du petit déjeuner. C'est ainsi, un rappel de notre condition. Il vaut mieux en prendre son parti.
Ou en tirer parti?
Egréner dans le noir les perles retenues, rivière, vrac, panier, et pour chacun nouer le fil du poète à qui il revient.
Oui, c'est une chose possible. Se fabriquer un dictionnaire modeste où le mot rivière donne sur le nom Azam comme Vrac sur le nom Favre, ainsi de suite. Comme une fenêtre ouvre sur la beauté d'un jardin.
Panier, James Sacré.
Ah?
Tu peux choisir un autre mot. Pour moi ce sera panier.
Et comme tu vas au marché ce matin, ne l'oublie pas.
Mon parent, ce Bouvard, m'accompagne tous les matins.
Et file vers ses travaux et moi, Pécuchet de jardin, les miens.
Nous nous en contentons.
Cette vie de mots, la nôtre.
Pour combien de temps encore?
mercredi 3 juillet 2013
Schumann et les étoiles de Sebald
Sur l'usage de la métaphore, dit Bosseigne.
Oui?
Je pensais à des noms allemands.
Des noms?
Des noms de poètes et de musiciens. A mes yeux, la seule justification allemande.
La poésie?
Non, les poètes et les musiciens.
Mon parent est insaisissable. Au moment où je pensais en avoir fini avec lui sur un tel sujet, le voilà qui le remet en selle. Chevauchée du matin sous la pluie.
Et mon parent de se mettre à réciter un poème.
Avant même d'avoir bu le café matinal.
Bosseigne!
Les sentiments
mon ami
écrivit Robert Schumann
sont des étoiles
qui ne nous guident
qu'en plein jour
Un poème de Sebald. Mort dans un accident de voiture en plein jour.
En Angleterre.
Oui.
Un écrivain que tu aimais.
Beaucoup, à cause.
Nous nous sommes tus, brusquement saisis par une crainte un peu superstitieuse. Pourquoi dire ce qui nous fait aimer un écrivain, il est plus normal de dire que c'est son écriture qu'on aimait, non?
Ce poème est devenu à son tour une étoile, a commenté Bosseigne.
Et Sebald le nom d'un sentiment, ai-je poursuivi.
Ce qui nous lie les uns aux autres.
Les sentiments.
Et cette manière, par le poème, de traverser le temps. Le temps que nous mettons à comprendre nos sentiments.
Il y a des poètes qui détestent qu'on évoque ce mot. Sentiment. Comme si de sentiment on arrivait tout de suite à sentimental.
Sentimental bourreau, tu te souviens?
Oui, Bosseigne, je me souviens. Mais je n'en dirai rien. Je continuerai à rester dans le nom de Sebald, dans le visage sur la couverture de la revue, dans les yeux dessinés par son ami Jan Peter Tripp, dans le mot allemand unerzählt. Oui, à rester. Et le mot ce matin sera oui. Je verrai aussi un visage détourné, celui de sa fille par exemple. Et le sien, attentif à la réponse qui ne lui sera pas donnée. Ni ce matin, ni jamais.
Te rappelles-tu
le gris si singulier
de la lumière
lorsqu'en mars
nous étions
sur l'île aux paons
C'est curieux ce que tu as dit tout à l'heure sur la justification allemande.
Je voulais parler de la langue allemande.
Et?
Sa seule justification, pour l'étudier, voire la parler, la lire, c'est la poésie.
Sebald.
Oui, mais on peut ajouter d'autres noms.
Evidemment. Mais lui a poussé très loin cette question.
Surtout dans sa poésie.
Pas seulement, et son départ de la terre natale a été une tentative de réponse.
Comme un poète portugais a choisi d'avoir plusieurs identités?
Oui.
Je n'avais plus envie de parler avec Bosseigne. Je redoutais comme souvent une pirouette inattendue. Qui me laisserait sans voix pour la journée. Pourtant ce nom de Sebald.
C'est à partir d'une lettre de Robert Schumann. Une véritable.
Bosseigne avait envie que la conversation se poursuive ce matin. La rêverie pluvieuse ne l'incitait ni au silence ni à l'étude.
Une lettre de jeunesse adressée à son ami le poète Jean Paul. il ne sait évidemment pas ce qui va lui arriver. Il ne sait ni l'amour de Clara et leurs enfants, ni la folie. Il ne sait rien et redoute déjà tout. Il écrit: "Les sentiments sont les étoiles qui ne nous guident que par ciel clair tandis que la raisone st une aiguille magnétique qui continue d'orienter le navire lorsque même les étoiles sont cachées et qu'elles ne brillent plus."
J'ai essayé moi aussi.
Toi?
Oui, d'écrire les sentiments.
Les décrire?
Non, les écrire. Sebald dans son poème dit mieux que le musicien l'inquiétude.
C'est un poète. Il arrive à ouvrir la fenêtre bien davantage. Et les étoiles ici brillent plus que la raison.
Mais ne nous conduisent pas moins à la destruction.
Finalement, a conclu mon parent, on en revient à ce que tu disais des mots à collectionner. Aujourd'hui, ce serait le mot sentiment.
Oui, Bosseigne, ou étoile.
Nous avons terminé notre petit déjeuner.
Tout rangé, balayé, lavé.
Chacun retournant à son rêve du jour.
Et voilà.
Oui?
Je pensais à des noms allemands.
Des noms?
Des noms de poètes et de musiciens. A mes yeux, la seule justification allemande.
La poésie?
Non, les poètes et les musiciens.
Mon parent est insaisissable. Au moment où je pensais en avoir fini avec lui sur un tel sujet, le voilà qui le remet en selle. Chevauchée du matin sous la pluie.
Et mon parent de se mettre à réciter un poème.
Avant même d'avoir bu le café matinal.
Bosseigne!
Les sentiments
mon ami
écrivit Robert Schumann
sont des étoiles
qui ne nous guident
qu'en plein jour
Un poème de Sebald. Mort dans un accident de voiture en plein jour.
En Angleterre.
Oui.
Un écrivain que tu aimais.
Beaucoup, à cause.
Nous nous sommes tus, brusquement saisis par une crainte un peu superstitieuse. Pourquoi dire ce qui nous fait aimer un écrivain, il est plus normal de dire que c'est son écriture qu'on aimait, non?
Ce poème est devenu à son tour une étoile, a commenté Bosseigne.
Et Sebald le nom d'un sentiment, ai-je poursuivi.
Ce qui nous lie les uns aux autres.
Les sentiments.
Et cette manière, par le poème, de traverser le temps. Le temps que nous mettons à comprendre nos sentiments.
Il y a des poètes qui détestent qu'on évoque ce mot. Sentiment. Comme si de sentiment on arrivait tout de suite à sentimental.
Sentimental bourreau, tu te souviens?
Oui, Bosseigne, je me souviens. Mais je n'en dirai rien. Je continuerai à rester dans le nom de Sebald, dans le visage sur la couverture de la revue, dans les yeux dessinés par son ami Jan Peter Tripp, dans le mot allemand unerzählt. Oui, à rester. Et le mot ce matin sera oui. Je verrai aussi un visage détourné, celui de sa fille par exemple. Et le sien, attentif à la réponse qui ne lui sera pas donnée. Ni ce matin, ni jamais.
Te rappelles-tu
le gris si singulier
de la lumière
lorsqu'en mars
nous étions
sur l'île aux paons
C'est curieux ce que tu as dit tout à l'heure sur la justification allemande.
Je voulais parler de la langue allemande.
Et?
Sa seule justification, pour l'étudier, voire la parler, la lire, c'est la poésie.
Sebald.
Oui, mais on peut ajouter d'autres noms.
Evidemment. Mais lui a poussé très loin cette question.
Surtout dans sa poésie.
Pas seulement, et son départ de la terre natale a été une tentative de réponse.
Comme un poète portugais a choisi d'avoir plusieurs identités?
Oui.
Je n'avais plus envie de parler avec Bosseigne. Je redoutais comme souvent une pirouette inattendue. Qui me laisserait sans voix pour la journée. Pourtant ce nom de Sebald.
C'est à partir d'une lettre de Robert Schumann. Une véritable.
Bosseigne avait envie que la conversation se poursuive ce matin. La rêverie pluvieuse ne l'incitait ni au silence ni à l'étude.
Une lettre de jeunesse adressée à son ami le poète Jean Paul. il ne sait évidemment pas ce qui va lui arriver. Il ne sait ni l'amour de Clara et leurs enfants, ni la folie. Il ne sait rien et redoute déjà tout. Il écrit: "Les sentiments sont les étoiles qui ne nous guident que par ciel clair tandis que la raisone st une aiguille magnétique qui continue d'orienter le navire lorsque même les étoiles sont cachées et qu'elles ne brillent plus."
J'ai essayé moi aussi.
Toi?
Oui, d'écrire les sentiments.
Les décrire?
Non, les écrire. Sebald dans son poème dit mieux que le musicien l'inquiétude.
C'est un poète. Il arrive à ouvrir la fenêtre bien davantage. Et les étoiles ici brillent plus que la raison.
Mais ne nous conduisent pas moins à la destruction.
Finalement, a conclu mon parent, on en revient à ce que tu disais des mots à collectionner. Aujourd'hui, ce serait le mot sentiment.
Oui, Bosseigne, ou étoile.
Nous avons terminé notre petit déjeuner.
Tout rangé, balayé, lavé.
Chacun retournant à son rêve du jour.
Et voilà.
mardi 2 juillet 2013
Par où les livres nous traversent
Tu sais, on ne sait pas, ai-je commencé.
Mais lui, Bosseigne, uniquement préoccupé de son travail, ne me regardait pas. Ne pouvait donc voir mon agitation ni ma langue silencieuse s'agiter inutilement, là, dans ma bouche, au lieu de mastiquer mon pain.
Ma façon maladroite de commencer, voilà qui devrait me préoccuper davantage, ai-je pensé.
La rhétorique est un art, aurait pu me rétorquer mon parent, mais là, Bosseigne vraiment trop éloigné du sujet, visiblement soucieux. Il aurait fallu lui demander d'où venait son inquiétude. A la place de la bonne question, j'ai osé celle qui me tenait depuis l'éveil.
Par où les livres nous traversent, on ne sait pas.
Mon entretien ne s'est pas bien passé hier, a dit enfin Bosseigne.
Pourtant, ai-je tenté.
Je n'étais pas en forme ou alors cette question sujet/objet dont nous avions parlé, ou encore ton exécrable café.
Merci, ai-je dit. Merci de me coller une part de ton échec sur le dos.
Tu es vexée? a demandé surpris Bosseigne. Et puis d'échec, il n'est pas question. J'ai le poste.
Voilà bien mon parent, me suis-je dit, rongeant mon énervement sur un bout de pain grillé noirci.
C'était quoi, ta question, au fait? a-t-il repris sans attendre ma réponse concernant mon éventuelle susceptibilité matinale.
Les livres, on ne sait ce qu'il en reste en nous ni comment ils entrent en nous.
Par le regard, par l'esprit, par...
Une amie hier en parlant de sa mère a dit qu'elle souffrait d'un cancer de l'esprit.
Tu as l'art des fausses pistes.
Fausses trappes. Avec toi, il faut être vigilant.
Vigilante, non?
Je n'ai plus rien dit. A quoi bon. Bosseigne, maintenant qu'il avait vidé son sac, avait envie de rire à mes dépens et je n'étais pas en état de jouer au jeu du chat et de la souris des mots. Il avait de toute façon une longueur d'avance sur moi, sa jeunesse. Et puis le brouillard ce matin avait tué en moi l'énergie joyeuse du jardin.
Tu as remarqué que fauteuil commence comme faux, faux-semblant par exemple? Ce fauteuil est un faux problème, a-t-il conclu en éclatant de rire. Ce cancer de l'esprit dont parle ton amie, ne serait-ce pas cette manière biaisée d'entendre le langage et de le déformer jusqu'à en faire une machine à souffrir?
Je ne comprends pas ce que tu veux dire.
M'étonnerait, ma parente chérie, que tu n'entendes pas ce que je sous-entends...A malin maline, non?
Cette propension de Bosseigne à jouer sur tous les tons sa chanson m'énervait. Malines est une ville où est allé Sebald, aurais-je pu rétorquer. Je n'avais pas envie de lui faire ce plaisir. Mais en même temps, comment se passer de sa compagnie? Mon parent et moi avons partie liée, ai-je pensé en le regardant engouffrer ses tartines. Son solide appétit va de pair avec sa manière de voir le monde, me suis-je encore dit, une manière large et vorace bien différente de la mienne, si maladroite et engoncée dans le langage au point d'en être la prisonnière, comme cette histoire de fauteuil, révélatrice de ma difficulté à accepter les mots comme ils viennent. Car plus que l'objet, c'est bien le mot( comme le nom de Sebald tout à l'heure) qui m'a retenue.
Tu es fâchée? a repris Bosseigne.
Y aurait-il une raison que je le sois?
Cette histoire de livres m'intéresse. Je me demande souvent où se déposent tous les livres que nous lisons, que nous croyons oubliés, perdus, et qui en fait se cachent bien quelque part. Ton Montaigne, par exemple...si prolixe, que deviennent tous ses chapitres, ses gloses, ses remarques? Je ne parle pas des citations abondantes qu'il fait en grec ou en latin que nous ne pouvons engranger facilement, mais le reste? Lui qui a écrit sur les transports et les bibliothèques, aurait-il réfléchi à ce que représente un fauteuil? Qui sait si quelque part dans son texte, ne se cache pas...
Oui, une autre question, pourquoi Montaigne nous aura-t-il requis? Lui plus qu'un Agrippa. Ou un Ronsard. Et plus Du Bellay que Ronsard. Mais là n'est pas la question initiale.
Toutes les questions de ce jour sont initiales.
Ne joue pas sur les mots, Bosseigne!
Tu disais par où les livres nous traversent, où, dans le corps?
Oui, restons-en là, dans le corps.
Et la tête, ma chère alouette?
Le corps, Bosseigne, est le lieu.
Le lieu du vivre?
Voilà, tu l'as dit, le lieu du livre.
Bravo, s'est écrié Bosseigne, et il nous a resservi du café.
Un excellent café qu'il avait lui-même préparé.
On n'est jamais assez prudent avec sa famille.
Le corps est donc le lieu du livre, a -t-il répété.
Ce sera la phrase initiale.
Bonne journée, a-t-il dit en quittant la table du petit déjeuner.
Oui, Bosseigne.
Bonne journée.
Mais lui, Bosseigne, uniquement préoccupé de son travail, ne me regardait pas. Ne pouvait donc voir mon agitation ni ma langue silencieuse s'agiter inutilement, là, dans ma bouche, au lieu de mastiquer mon pain.
Ma façon maladroite de commencer, voilà qui devrait me préoccuper davantage, ai-je pensé.
La rhétorique est un art, aurait pu me rétorquer mon parent, mais là, Bosseigne vraiment trop éloigné du sujet, visiblement soucieux. Il aurait fallu lui demander d'où venait son inquiétude. A la place de la bonne question, j'ai osé celle qui me tenait depuis l'éveil.
Par où les livres nous traversent, on ne sait pas.
Mon entretien ne s'est pas bien passé hier, a dit enfin Bosseigne.
Pourtant, ai-je tenté.
Je n'étais pas en forme ou alors cette question sujet/objet dont nous avions parlé, ou encore ton exécrable café.
Merci, ai-je dit. Merci de me coller une part de ton échec sur le dos.
Tu es vexée? a demandé surpris Bosseigne. Et puis d'échec, il n'est pas question. J'ai le poste.
Voilà bien mon parent, me suis-je dit, rongeant mon énervement sur un bout de pain grillé noirci.
C'était quoi, ta question, au fait? a-t-il repris sans attendre ma réponse concernant mon éventuelle susceptibilité matinale.
Les livres, on ne sait ce qu'il en reste en nous ni comment ils entrent en nous.
Par le regard, par l'esprit, par...
Une amie hier en parlant de sa mère a dit qu'elle souffrait d'un cancer de l'esprit.
Tu as l'art des fausses pistes.
Fausses trappes. Avec toi, il faut être vigilant.
Vigilante, non?
Je n'ai plus rien dit. A quoi bon. Bosseigne, maintenant qu'il avait vidé son sac, avait envie de rire à mes dépens et je n'étais pas en état de jouer au jeu du chat et de la souris des mots. Il avait de toute façon une longueur d'avance sur moi, sa jeunesse. Et puis le brouillard ce matin avait tué en moi l'énergie joyeuse du jardin.
Tu as remarqué que fauteuil commence comme faux, faux-semblant par exemple? Ce fauteuil est un faux problème, a-t-il conclu en éclatant de rire. Ce cancer de l'esprit dont parle ton amie, ne serait-ce pas cette manière biaisée d'entendre le langage et de le déformer jusqu'à en faire une machine à souffrir?
Je ne comprends pas ce que tu veux dire.
M'étonnerait, ma parente chérie, que tu n'entendes pas ce que je sous-entends...A malin maline, non?
Cette propension de Bosseigne à jouer sur tous les tons sa chanson m'énervait. Malines est une ville où est allé Sebald, aurais-je pu rétorquer. Je n'avais pas envie de lui faire ce plaisir. Mais en même temps, comment se passer de sa compagnie? Mon parent et moi avons partie liée, ai-je pensé en le regardant engouffrer ses tartines. Son solide appétit va de pair avec sa manière de voir le monde, me suis-je encore dit, une manière large et vorace bien différente de la mienne, si maladroite et engoncée dans le langage au point d'en être la prisonnière, comme cette histoire de fauteuil, révélatrice de ma difficulté à accepter les mots comme ils viennent. Car plus que l'objet, c'est bien le mot( comme le nom de Sebald tout à l'heure) qui m'a retenue.
Tu es fâchée? a repris Bosseigne.
Y aurait-il une raison que je le sois?
Cette histoire de livres m'intéresse. Je me demande souvent où se déposent tous les livres que nous lisons, que nous croyons oubliés, perdus, et qui en fait se cachent bien quelque part. Ton Montaigne, par exemple...si prolixe, que deviennent tous ses chapitres, ses gloses, ses remarques? Je ne parle pas des citations abondantes qu'il fait en grec ou en latin que nous ne pouvons engranger facilement, mais le reste? Lui qui a écrit sur les transports et les bibliothèques, aurait-il réfléchi à ce que représente un fauteuil? Qui sait si quelque part dans son texte, ne se cache pas...
Oui, une autre question, pourquoi Montaigne nous aura-t-il requis? Lui plus qu'un Agrippa. Ou un Ronsard. Et plus Du Bellay que Ronsard. Mais là n'est pas la question initiale.
Toutes les questions de ce jour sont initiales.
Ne joue pas sur les mots, Bosseigne!
Tu disais par où les livres nous traversent, où, dans le corps?
Oui, restons-en là, dans le corps.
Et la tête, ma chère alouette?
Le corps, Bosseigne, est le lieu.
Le lieu du vivre?
Voilà, tu l'as dit, le lieu du livre.
Bravo, s'est écrié Bosseigne, et il nous a resservi du café.
Un excellent café qu'il avait lui-même préparé.
On n'est jamais assez prudent avec sa famille.
Le corps est donc le lieu du livre, a -t-il répété.
Ce sera la phrase initiale.
Bonne journée, a-t-il dit en quittant la table du petit déjeuner.
Oui, Bosseigne.
Bonne journée.
lundi 1 juillet 2013
Un fauteuil ou une baleine sur le mont Ventoux?
Quelque chose comme.
Une baleine.
Mais ne me parle pas de métaphore comme trop souvent on le fait.
Blâmant l'usage ou le recommandant. Citant pèle-mêle Mallarmé et Tranströmer.
Tu sais, Bosseigne, où nous en sommes de tout ce fatras.
Paroles en vrac, vas-tu dire, au moment du réveil.
Vrac conversation, Claude Favre, tu la connais?
Oui, et reparlons collections.
De mots et de gestes?
Non, de noms.
Nom de nom!
Bosseigne, arrête de te moquer de mes tentatives de mettre en ordre la journée!
Bosseigne rit. Il a bien dormi, semble-t-il. Le jardin brille. On peut dire qu'il brille. Ensuite il change. Mais là, ce matin, il brille. Je ne le dis pas à mon parent. Parce que le café est insipide. Je l'ai fait trop vite en pensant à cette baleine. Tant pis. Demain il sera plus fort, le café.
Il y a des gens qui collectionnent.
On l'a déjà dit, rétorque Bosseigne qui grimace en découvrant le café du matin.
Il n'est pas bon, je sais.
De collectionner? Je n'en sais rien, à vrai dire. C'est ton café qui est mauvais. Dès que j'aurai mon fauteuil, enfin celui de ta mère, je pourrais dire que je commence une collection de fauteuils! C'est le premier fauteuil qui compte, non?
Ce n'est pas drôle.
Bosseigne m'agace quand il est ainsi, moqueur et sans considération. Mais après tout, n'a-t-il pas raison comme toujours de pointer du doigt mon ridicule? Bosseigne, mon critique quotidien, je te salue aujourd'hui encore pour ta perspicacité et ta présence à mes côtés, mais ça, je ne le lui dirais pas. Et je reprends mon antienne favorite: fatras et fatrasies.
C'est ce fauteuil, commence Bosseigne, en me coupant l'herbe sous le pied.
Quoi, ce fauteuil? On en a assez parlé. L'été est là. Ton fauteuil sera fini. La tapissière va te téléphoner. Ou le Joker. Et cette histoire au moins sera terminée.
Cette histoire seulement?
Si le fauteuil revient dans cette maison, tout sera fini.
Mais non, tu trouveras un autre objet à invoquer, j'en suis certain. Le fauteuil aura joué son rôle. Il faudra un autre sujet.
Objet, tu disais.
En l'occurrence, objet ou sujet...
Objet au sens classique: ce qui est là. Or le fauteuil n'est pas là.
Sujet du discours alors?
Le café ne peut nous tenir en silence. Il est vraiment mauvais. Je propose à mon parent d'en refaire. Il accepte tout de suite. Nous reprendrons notre conversation où nous l'avons laissée, dit Bosseigne en me regardant filer à la cuisine. Je dois me concentrer sur ce que je fais, ai-je pensé, tout en nettoyant la cafetière. Un bon café ne se fait pas en passant, sans y mettre toute son attention.
Voilà, ai-je annoncé, en posant la cafetière brûlante sur la table.
Merci, a dit Bosseigne, je file. J'avais oublié un rendez-vous à l'université pour définir le titre de mon cours pour l'an prochain. Ce sera pour demain.
Et il est parti, me laissant à mes réflexions sur la distinction entre objet et sujet.
Fauteuil ou baleine?
Nous approfondirons la question demain, a encore ajouté Bosseigne en déposant un baiser sur mon front.
Et voilà pour aujourd'hui, ai-je pensé.
Oui, voilà.
Une baleine.
Mais ne me parle pas de métaphore comme trop souvent on le fait.
Blâmant l'usage ou le recommandant. Citant pèle-mêle Mallarmé et Tranströmer.
Tu sais, Bosseigne, où nous en sommes de tout ce fatras.
Paroles en vrac, vas-tu dire, au moment du réveil.
Vrac conversation, Claude Favre, tu la connais?
| oeuvre de Claire Cuenot |
Oui, et reparlons collections.
De mots et de gestes?
Non, de noms.
Nom de nom!
Bosseigne, arrête de te moquer de mes tentatives de mettre en ordre la journée!
Bosseigne rit. Il a bien dormi, semble-t-il. Le jardin brille. On peut dire qu'il brille. Ensuite il change. Mais là, ce matin, il brille. Je ne le dis pas à mon parent. Parce que le café est insipide. Je l'ai fait trop vite en pensant à cette baleine. Tant pis. Demain il sera plus fort, le café.
Il y a des gens qui collectionnent.
On l'a déjà dit, rétorque Bosseigne qui grimace en découvrant le café du matin.
Il n'est pas bon, je sais.
De collectionner? Je n'en sais rien, à vrai dire. C'est ton café qui est mauvais. Dès que j'aurai mon fauteuil, enfin celui de ta mère, je pourrais dire que je commence une collection de fauteuils! C'est le premier fauteuil qui compte, non?
Ce n'est pas drôle.
Bosseigne m'agace quand il est ainsi, moqueur et sans considération. Mais après tout, n'a-t-il pas raison comme toujours de pointer du doigt mon ridicule? Bosseigne, mon critique quotidien, je te salue aujourd'hui encore pour ta perspicacité et ta présence à mes côtés, mais ça, je ne le lui dirais pas. Et je reprends mon antienne favorite: fatras et fatrasies.
C'est ce fauteuil, commence Bosseigne, en me coupant l'herbe sous le pied.
Quoi, ce fauteuil? On en a assez parlé. L'été est là. Ton fauteuil sera fini. La tapissière va te téléphoner. Ou le Joker. Et cette histoire au moins sera terminée.
Cette histoire seulement?
Si le fauteuil revient dans cette maison, tout sera fini.
Mais non, tu trouveras un autre objet à invoquer, j'en suis certain. Le fauteuil aura joué son rôle. Il faudra un autre sujet.
Objet, tu disais.
En l'occurrence, objet ou sujet...
Objet au sens classique: ce qui est là. Or le fauteuil n'est pas là.
Sujet du discours alors?
Le café ne peut nous tenir en silence. Il est vraiment mauvais. Je propose à mon parent d'en refaire. Il accepte tout de suite. Nous reprendrons notre conversation où nous l'avons laissée, dit Bosseigne en me regardant filer à la cuisine. Je dois me concentrer sur ce que je fais, ai-je pensé, tout en nettoyant la cafetière. Un bon café ne se fait pas en passant, sans y mettre toute son attention.
Voilà, ai-je annoncé, en posant la cafetière brûlante sur la table.
Merci, a dit Bosseigne, je file. J'avais oublié un rendez-vous à l'université pour définir le titre de mon cours pour l'an prochain. Ce sera pour demain.
Et il est parti, me laissant à mes réflexions sur la distinction entre objet et sujet.
Fauteuil ou baleine?
Nous approfondirons la question demain, a encore ajouté Bosseigne en déposant un baiser sur mon front.
Et voilà pour aujourd'hui, ai-je pensé.
Oui, voilà.
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