mercredi 4 décembre 2019

lentilles d'eau à la surface de la mémoire


Lentilles d’eau à la surface de la mémoire
vous nagez petitement de vos ailes brisées
depuis longtemps privées de nageoires

Et moi
vous regardant
devenir invisibles
ai-je droit aux larmes

Genoux gonflés mains trouées
cœur à la broche du temps
porté en bandoulière

Vous mettrai-je petites à flotter
sur le coton de décembre
emmitouflées d’oubli

L’enfant déplie l’étoffe
y pose les lentilles
arrose la nuit
jour se finit
(avec lui)



mardi 3 décembre 2019

le lieu de l'effroi, la paume de la main

Lisant, écoutant.
Dormant contre un corps, entre des draps, dormant, oui.
Plus du tout belle au bois.
Seulement femme aux paumes des mains trouées.
On dira: stigmates.
Je répondrai: eczéma.

La science dit: éloignez l'angoisse et votre peau refleurira.
Mais d'abord plus d'eau sur vos mains, s'il vous plaît.

collage sylvie d.

Un bus bascule dans un fleuve gelé en Sibérie.
19 morts. La glace a éteint le feu.

Un homme se porte en avant pour en désarmer un autre.
Un héros de notre temps?
Non, un assassin qui a purgé sa peine.
On ne fait pas un héros d'un tel homme.

Que vient faire l'histoire sur le pont?
Personne ne répond.
Une page, serait-ce la même chose ?

Quelqu'un, un musicien portugais, a écrit en évoquant la poésie:
"...le lieu de l'effroi où l'on passe du non-être à l'être...".
Quelqu'un, un écrivain italien, a cité cette phrase.
Je viens de la lire dans un site consacré à la poésie.

Les deux paumes de mes mains s'écrivent eczéma.
Et pourtant je continue à écrire et me laver les mains.
À travers le trou, on peut voir la mer, l'entendre même.
Non loin de Lisbonne, une bouche de l'enfer résonne.

D'ici, depuis mes mains bouchant mes oreilles
je l'entends et ça me brûle.
Un peu moins.



dimanche 24 novembre 2019

Sanglier, mot du jour


Sanglier, mot du jour.
Avec lui, tout s’interrompt.
Le réel absolu s’écarte. Toi, non, panier à la main, tu écoutes.
Ton entrée dans le monde se fait à l’aide d’un panier.
Déjà tu avais découvert l’importance de cet objet chez un poète aimé.
Le poème comme panier. Dans lequel tout se transporte, les nourritures et les mots
Paniers d’Amérique et d’ailleurs. Filet à provisions.
Tu es entrée dans le magasin rouge.
Tu as hésité en regardant la viande.
Le rouge pourtant t’es-tu souvenu.
Mais la faiblesse du matin a rendu ton choix difficile.
Tes jambes flageolent un peu, ta vue est brouillée.
Tu as préféré les boudins blancs aux escalopes et autres biftèques.
Concession aux modes du temps, à la pluie, à la neige ?
Le monde est une boucherie et la bouchère est jeune et jolie.
Joues lisses et les yeux bordés de noir.
Jambon blanc, dis-tu, quatre tranches fines.
C’est là qu’entre en scène le sanglier invisible des chasseurs.
L’homme qui en parle est grand et beau. Il l’a vu, lui, le sanglier.
Plus d’un mètre, dit-il, on y va cette après-midi.
Il propose à demi-mots, la bête au boucher.
La bouchère se tait. Moi aussi.
Le chasseur répète plus fort sa phrase : l’animal est géant.
Le boucher semble ne pas vouloir de la bête.
Pour lui comme pour nous, le sanglier reste invisible.
On y va cette après-midi, tu n’auras qu’à m’appeler,
Si ça t’intéresse, reprend le chasseur qui sort, muni d’un grand récipient blanc, en plastique.
Rien à voir avec un panier.
Deux cuissots y tiendront à l’aise, et Noël approche.
Tes yeux te gênent, à trop voir ce qui existe là.
Alors tu les fermes, hop.
 
dessins sd

mardi 19 novembre 2019

Jounal, fin, 15, départ


15, départ




Nuit blanche d’éclairs.
Pluie énorme.
Départ.
Embarquement sur la mer grise.

24 octobre


dimanche 17 novembre 2019

Journal de Corse, 14, oiseau


14, oiseau
(oeil de Lucie?)




La liste est presque complète. Une liste pour Bernard Bretonnière ? Peut-être la lui enverrai-je.
Pour l’instant j’ai recopié tous les mots, 14 au total. Il en manque un. Celui du jour.
Mais je le tiens par les ailes.
Venu ce matin, entré dans la pièce où je me tenais en silence pour mieux l’observer, ressortant et filant vite loin de moi ensuite.
Que faire d’une liste, que faire de 14 mots auxquels s’ajoutera demain un quinzième ?
Œuf du jour, dit-on, pour qualifier un œuf frais pondu et qui est destiné à l’enfant de la maison.
Mot du jour, auquel il est nécessaire d’en adjoindre d’autres pour en faire une phrase qui tienne sur ses pattes.
L’oiseau en a deux, comme l’enfant.
Le chien et le cheval en ont quatre.
Aujourd’hui, on le voit, je fais le compte de ce séjour insulaire.
Il y aurait des phrases à recopier, une en particulier : (…) de Flaubert.
Une fois quelqu’un a dit de moi que je ne savais pas compter.
Poète ?
Non, tu ne sais pas compter.
Je ne compte pas ?
Un poète, ça compte.

On n’en finit pas de jouer à ça, cache-cache.
D’un pied blessé à l’autre.
Deux ou plus. Boiterie de la poésie.
Poème boiteux.
Le vent glisse sous les oliviers et les agite doucement comme un qui soulèverait la robe des filles.
Oiseaux en débandade.
Tu es un ou une ?
Jamais les deux. Souviens t’en.

La pluie a stoppé la toupie de béton et tout, dans le paysage, s’est arrêté.
Une douceur grise nous a enveloppés.
Pour notre dernier jour, la Corse s’est voilée en hôte délicate.
Tu n’auras pas de regret de t’en aller, semblent dire les arbres et les nuages.
Tout va disparaître avec ton départ.
Demain sera une autre traversée.
Un seul mot clôt en voletant ton séjour.
Il n’y a pas de frontière pour lui entre dedans et dehors.
C’est le mot qu’il faut pour s’en aller.

23 octobre



samedi 16 novembre 2019

Journal de Corse, 13, Béton


13, Béton

On approche.
Séjour bientôt fini. Campo Santo refermé. Un bateau hier échoué sur les rochers, blanc sur la mer grise. Récits d’autres échouage en tête.
Echouage, échec.
Ce matin, la bétonnière bleue est en action, ça tourne. La grue est arrimée et porte toujours un U dont j’ignore à quoi il sert. La nécessité obsédante de construire rejoint-elle l’obsession des humains et leur peur de la disparition ?
Je découvre qu’il y a en fait deux toupies à déverser le béton sur le chantier.
Sans doute faut-il aller vite avant le vrai hiver ?

Nos provisions s’épuisent et nous évoquons plusieurs possibilités.
J’en arrive à dire que je n’aime pas la chambre où nous dormons, pour atténuer la séparation d’avec ce lieu. Nous attendent deux autres, l’une à Lucca et l’autre à Nervi.
Chambres italiennes dont on rêve et où on s’imagine dormant paisiblement, tourments éloignés, laissés derrière soi.
Bel état de vacance aujourd’hui. J’ai terminé deux carnets et commence à me demander s’il est judicieux de les montrer à la galeriste de Gênes.
(Elle en gardera un… pour l’exposition de décembre.)


Suis-je déjà une vieille dame ?
C’était les mots de C.K. hier que j’ai lus avec un peu d’inquiétude. Parce que mon amie est toujours la jeune fille que je n’ai jamais connue.
Mon corps m’apprend que la jeunesse est partie.
Alors ?

Marcher sur une plage inconnue réveille des sensations bien connues. Ravive une jeunesse qui n’est pas celle du corps. Je fais partie des gens qui trouvent que le temps déborde. Il y a du temps dans une vie. Mais nous ne savons pas toujours de quelle manière l’aborder et en faire usage. La mer et son roulement de vagues apporte une réponse : regarder et regarder encore les changements de lumière et de couleur. S’en contenter surtout. Rester béant, béat, en attente. La nuit viendra de toute façon. Avec ou sans nous.

Les nuages sont extraordinairement présents. Plus que la mer, le ciel. Un jeu mouvant et permanent où les formes changent très vite.

Le mot choisi sera béton, à cause qu’ici, peu échappe au béton. Le granit a nourri la vie des anciens habitants de la Corse et leur a permis de construire leurs maisons. Aujourd’hui, le dieu granit ne sert plus qu’à décorer le bord d’une piscine. Ou à devenir sable pour le béton. C’est un peu triste. Un peu, parce qu’il reste la mer et le ciel.
Et des granits dans la mer.

22 octobre






mercredi 13 novembre 2019

Journal de Corse, 12, Levier


12, Levier

"Le lieu donne le récit".
Peter Handke

Et aujourd’hui pluie fine, enfin.
Ce qui redonne désir de dessin.

Un peu désolée d’avoir du mal à lire le gros opus d’un ami. Attendre le bon moment ?

Le besoin d’air, le besoin du plein air, dehors, plus vif que jamais.
Je lis des livres de plein air, ceux de P.H. par exemple.
J’aurais aimé, ici, avoir une chambre au milieu des chênes liège, dormir à la belle étoile.
Sans les murs. Une fenêtre ne suffisant pas à les faire disparaître.

On comprendra la nécessité du mot du jour.
Je me répète ce titre de Naipaul qui m’accompagne souvent, L’énigme de l’arrivée, pour comprendre aussi celle du départ et de sa nécessité. Nous allons quitter une île pour en retrouver une autre, familière, notre maison. Et traverser au passage des villes et un pays étranger. 
Le voyage serait-il un levier pour soulever nos pesanteurs, la mienne en particulier ?

Je soulève ce qui peut l’être, un dessin, une carte et parfois un livre.
Et mon corps hors de l’ennui du monde.
Heureuse de me soulever au-dessus du sable où je me tenais assise ce soir, regardant la mer s’emballer toute seule.
Le choix est fait.

21 octobre