Bosseigne!
Tu m'avais conseillé la Suisse et j'ai préféré passer d'abord par l'Italie. Et m'y attarder.
Gênes.
Son bleu, les salite, la mer omniprésente comme la rambarde nécessaire à tous les escaliers qui vont vers elle, les chiens, et parfois les italiens.
Déjà dit tout ça, dit, redit.
Entre-aperçu tout de même un chat, en cage, ses maîtres le conduisant au vétérinaire installé sur la Spianata, non loin de chez moi.
L'élégance aussi, jusque dans l'abandon des corps.
L'art de boire et manger.
Ai pris un martini blanc à nouveau.
La pluie a chassé tous les clients. J'ai résisté un peu.
Je me suis achetée de nouvelles chaussures.
Puis.
Suis allée voir une exposition, ai relu quelques livres, retrouvant le ton sec des dialogues d'Ivy Compton-Burnet et les délires lexicaux d'un écrivain aimé.
Tu vois, je tiens le compte de mes pas. Ai même fait l'acquisition d'une nouvelle cafetière pour nos matins. Par moments violente envie de revenir. Ritorno in patria.
Puis.
L'été est revenu.
Je suis allée au Palazzo Ducale: exposition Robert Capa. Sa mort brutale. Lui qui l'a tant photographiée.
Alice m'attendait, juchée sur les épaules d'un soldat américain. Plus loin la jambe blessée, elle avait un visage de petite fille terrorisée. La Reine de coeur l'avait presque tuée. Ainsi, me suis-je dit, Alice était une enfant italienne que les troupes américaines avaient délivrée des fascistes. Ou bien: fille de partisans de Mussolini, elle avait été blessée par des résistants. En tout cas, elle était là, en face de nous, qui la regardions, en 1944. Vivante. Une enfant d'une dizaine d'années. Et maintenant, une nonna, si elle est encore en vie. Le berger sicilien, figurant sur deux photos où on le voit guidant les troupes américaines, est mort en 1945, peu après avoir été photographié par Capa.
Puis.
Je suis revenue vers la lecture ce matin. Et me suis demandée si cette activité, récente à l'aune de notre histoire, ne serait bientôt plus que le fait d'une très étroite minorité, avant de disparaître complètement, comme ont disparu d'autres pratiques anciennes. Lire un livre, petit bloc de papier, y mettre un marque-page, le poser à son chevet pour le retrouver le soir.
Est-ce que tout ça serait sur le point de finir?
Et pour conclure cette lettre, Alice sortie du livre de Lewis Carroll, semble avoir réellement existé, ici, en Italie. Avoir été photographiée par Robert Capa pourrait constituer la preuve que la littérature, mais si je m'égare, Bosseigne, c'est à cause de cette phrase de Quignard lue ce matin,
Le livre est le bois du matin.
La lecture l'incendie.
Et parce que je me sens brûlée ou brûler, l'orthographe ici ne m'aidant en aucune façon.
Loin de la maison, loin de nous.
Mais la Suisse n'est pas loin.
Tu as raison, Bosseigne, une fois encore.
L'Italie a besoin de la Suisse.
Comme moi.
Pour rafraîchir ce feu qui embrase le bois où marche R.W.
Non loin de Bienne où je serai dans deux jours.
Puis.
samedi 6 septembre 2014
jeudi 4 septembre 2014
Un blanc, un noir, encore des chiens!
A Bosseigne, suite,
Il me semble te l'avoir dit et redit, la ville de Gênes regorge de chiens.
Je n'ai pas croisé la route des chats, seulement celle des chiens. Sans doute à cause de. Mais non.
Quant aux humains; encore une fois non.
Les gênois sont plutôt avenants et veulent te rendre service tout en te fourvoyant aimablement.
T'indiquent une direction quand c'est à l'évidence dans l'autre sens que tu dois aller.
Confondent les palais les uns avec les autres.
Et essaient souvent de t'envoyer visiter une église, par exemple la Madonnetta, où tu n'as aucune envie de te rendre.
Je crois qu'ils s'étonnent de voir leur ville arpentée par d'autres qu'eux. Et qu'il n'y a aucune intention mauvaise dans leurs façons de t'induire en erreur.
Une ville pour leurs animaux préférés, plutôt que pour des touristes, voilà ce qu'ils pensent. Il faut dire que longtemps la ville a été boudée par les voyageurs. Ce qui n'est plus le cas aujourd'hui.
Mais restons avec les chiens. Si entendre une langue étrangère toute la journée représente une manière de solitude linguistique, les aboiements restent les mêmes d'un côté à l'autre de la frontière.
Toutes les races de chiens sont représentées ici.
Et toutes les couleurs aussi. Ils parlent tous la même langue.
Leurs maîtres ( Walser ne disait-il pas que seuls les serviteurs choisissent?) les suivent docilement. Et eux, les chiens, vont leur chemin. Devant le portail d'une villa ancienne, sur les hauteurs de Castelleto, un chien s'obstinait à vouloir entrer et son maître lui répétait: E' chiuso, é chiuso, avec un air désolé. (C'est fermé, c'est fermé).
Un peu plus loin, dans un parc où j'avais décidé de me reposer un peu, une femme avait lâché ses deux chiens (ou était-ce eux qui l'avaient lâchée?) dans un espace un peu écarté et ombragé. Quand je me suis dirigée vers une allée proche de cet endroit pour m'asseoir sur un banc, l'un des deux chiens, le blanc, s'est porté vers moi en grondant et aboyant. Aussitôt rejoint par le noir.
La femme n'a pas eu l'air très émue par ce qui se passait. Et les chiens grognaient dans ma direction, ce qui m'empêchait d'avancer comme de reculer.
Deux vieilles dames qui passaient se sont mises en colère et ont demandé vivement à la propriétaire des deux chiens agressifs de les mettre en laisse, en la menaçant d'appeler le garde. La femme a marmonné qu'ils n'étaient pas méchants. Seul peut-être le blanc, a-t-elle concédé. Sa mauvaise grâce évidente et une manière un peu curieuse de s'exprimer m'ont fait penser qu'elle était un peu dérangée. Elle a fini par rappeler les deux bêtes qui se sont à peine rapprochées d'elle. Mettre en laisse le blanc n'a pas été une mince affaire. Tout en attachant l'animal, elle continuait à marmonner ce qui ressemblait à de vagues menaces.
J'ai pu échapper aux deux chiens, mais une mauvaise impression m'en est restée toute la soirée. Et surtout en repensant à cette femme, ni vieille ni jeune, dont émanait une violence contenue qui s'exaspérait chez les chiens qu'elle tentait de maîtriser sans y parvenir vraiment.
Tu dois te demander, cher Bosseigne, si Gênes n'a d'intérêt qu'à cause de ses chiens et de leurs maîtres serviles ou fous. Je te l'ai dit, il y a aussi les oiseaux. Perroquets, pigeons, tourterelles, albatros et goélands.
Et puis il y a cette femme âgée, Melina Riccio, et ses inscriptions qui émaillent la ville, ses murs, les portails, les panneaux publicitaires. Messages de paix et d'amour dont je ne sais que penser. En tout cas une manière d'utiliser le langage en le rendant visible de tous. Mais ce n'est pas du street art et au contraire, cette manière me semble renvoyer à une pratique ancienne du graffiti. Je ne trouve aucune beauté à ces écritures ricciennes, mais plutôt une agressive laideur qui les rend sympathiques. Ce n'est pas l'avis de tout le monde ici, mais M.R. fait désormais partie de l'histoire (et de la géographie) de Gênes.
Au même titre que D'Albertis et son Castello rempli de curiosités. Ou que tous les chiens de la ville, qu'ils soient noirs ou blancs.
Demain peut-être j'irai m'acheter de nouvelles chaussures.
Et ce soir boire un martini blanc sur la Spianata en jouant à Hemingway.
Qui sait? Il fait à nouveau chaud et certains ici évoquent une possible canicule.
Encore une histoire canine!
Il me semble te l'avoir dit et redit, la ville de Gênes regorge de chiens.
Je n'ai pas croisé la route des chats, seulement celle des chiens. Sans doute à cause de. Mais non.
Quant aux humains; encore une fois non.
Les gênois sont plutôt avenants et veulent te rendre service tout en te fourvoyant aimablement.
T'indiquent une direction quand c'est à l'évidence dans l'autre sens que tu dois aller.
Confondent les palais les uns avec les autres.
Et essaient souvent de t'envoyer visiter une église, par exemple la Madonnetta, où tu n'as aucune envie de te rendre.
Je crois qu'ils s'étonnent de voir leur ville arpentée par d'autres qu'eux. Et qu'il n'y a aucune intention mauvaise dans leurs façons de t'induire en erreur.
Une ville pour leurs animaux préférés, plutôt que pour des touristes, voilà ce qu'ils pensent. Il faut dire que longtemps la ville a été boudée par les voyageurs. Ce qui n'est plus le cas aujourd'hui.
Mais restons avec les chiens. Si entendre une langue étrangère toute la journée représente une manière de solitude linguistique, les aboiements restent les mêmes d'un côté à l'autre de la frontière.
Toutes les races de chiens sont représentées ici.
Et toutes les couleurs aussi. Ils parlent tous la même langue.
Leurs maîtres ( Walser ne disait-il pas que seuls les serviteurs choisissent?) les suivent docilement. Et eux, les chiens, vont leur chemin. Devant le portail d'une villa ancienne, sur les hauteurs de Castelleto, un chien s'obstinait à vouloir entrer et son maître lui répétait: E' chiuso, é chiuso, avec un air désolé. (C'est fermé, c'est fermé).
Un peu plus loin, dans un parc où j'avais décidé de me reposer un peu, une femme avait lâché ses deux chiens (ou était-ce eux qui l'avaient lâchée?) dans un espace un peu écarté et ombragé. Quand je me suis dirigée vers une allée proche de cet endroit pour m'asseoir sur un banc, l'un des deux chiens, le blanc, s'est porté vers moi en grondant et aboyant. Aussitôt rejoint par le noir.
La femme n'a pas eu l'air très émue par ce qui se passait. Et les chiens grognaient dans ma direction, ce qui m'empêchait d'avancer comme de reculer.
Deux vieilles dames qui passaient se sont mises en colère et ont demandé vivement à la propriétaire des deux chiens agressifs de les mettre en laisse, en la menaçant d'appeler le garde. La femme a marmonné qu'ils n'étaient pas méchants. Seul peut-être le blanc, a-t-elle concédé. Sa mauvaise grâce évidente et une manière un peu curieuse de s'exprimer m'ont fait penser qu'elle était un peu dérangée. Elle a fini par rappeler les deux bêtes qui se sont à peine rapprochées d'elle. Mettre en laisse le blanc n'a pas été une mince affaire. Tout en attachant l'animal, elle continuait à marmonner ce qui ressemblait à de vagues menaces.
J'ai pu échapper aux deux chiens, mais une mauvaise impression m'en est restée toute la soirée. Et surtout en repensant à cette femme, ni vieille ni jeune, dont émanait une violence contenue qui s'exaspérait chez les chiens qu'elle tentait de maîtriser sans y parvenir vraiment.
Tu dois te demander, cher Bosseigne, si Gênes n'a d'intérêt qu'à cause de ses chiens et de leurs maîtres serviles ou fous. Je te l'ai dit, il y a aussi les oiseaux. Perroquets, pigeons, tourterelles, albatros et goélands.
Et puis il y a cette femme âgée, Melina Riccio, et ses inscriptions qui émaillent la ville, ses murs, les portails, les panneaux publicitaires. Messages de paix et d'amour dont je ne sais que penser. En tout cas une manière d'utiliser le langage en le rendant visible de tous. Mais ce n'est pas du street art et au contraire, cette manière me semble renvoyer à une pratique ancienne du graffiti. Je ne trouve aucune beauté à ces écritures ricciennes, mais plutôt une agressive laideur qui les rend sympathiques. Ce n'est pas l'avis de tout le monde ici, mais M.R. fait désormais partie de l'histoire (et de la géographie) de Gênes.
Au même titre que D'Albertis et son Castello rempli de curiosités. Ou que tous les chiens de la ville, qu'ils soient noirs ou blancs.
Demain peut-être j'irai m'acheter de nouvelles chaussures.
Et ce soir boire un martini blanc sur la Spianata en jouant à Hemingway.
Qui sait? Il fait à nouveau chaud et certains ici évoquent une possible canicule.
Encore une histoire canine!
mercredi 3 septembre 2014
Gênes, les chiens et les perroquets
Lettre à Bosseigne,
Mon cher parent, mon cher B.,
Il semble que cette ville où je suis pour quelques jours seulement ait concentré tous les chiens de la terre. A chaque coin de rue, on peut en rencontrer et chaque quartier a sa race de prédilection. Hier, dans le parc de Sant'Anna, c'étaient des border collie en grand nombre, tournant et aboyant autour de leurs maîtres, je n'en avais jamais vu autant.
Sur la Spianata où je suis logée, ce sont plutôt de petits chiens, caniche, skye, chihuaha, sans doute à cause de la taille réduite de leurs excréments dans ce quartier très chic. Ce qui ne m'a pas empêché de croiser près de l'ascenseur de Caproni, un magnifique bouvier bernois. Mais j'ai aussi rencontré des bassets et des labradors à la gelateria.
Tu sais combien j'aime les chiens et parfois, comme ce matin, j'éprouve une vraie joie à croiser l'étonnant regard plein de bienveillance et surtout de patience d'un petit teckel à poils durs. En même temps, je me surprends à trouver bizarre cette troupe nombreuse de chiens en ville.
Heureusement les oiseaux se moquent de nos considérations sur la densité des crottes canines sur les marciapiedi. En face de mon petit bureau, ce sont d'abord les pigeons puis les tourterelles et ce matin, un goéland énervé près des conteneurs à ordures. Sans oublier les rapides petits perroquets verts qui vont d'un bord à l'autre des corniches, traçant des lignes dorées sur le ciel bleu.
Et les humains, vas-tu me dire.
J'ai rêvé cette nuit de la Tapissière de manière insistante. D'un étang ou d'un lac dont je voyais transparaître la chaussée pavée sous cinquante centimètres d'eau. Souvenir de Sibérie?
Mais les humains, redemandes-tu.
Ils parlent sous mes fenêtres, crient, rient, parlent beaucoup. Italien, bien sûr. Ce que fatalement je me surprends à imiter.
L'autre nuit, j'ai surpris une conversation presque chuchotée et j'ai vu deux garçons se livrer à un échange. Argent contre petites pastilles. Et ensuite bruit de moto s'éloignant vers la ville basse.
Un indien aussi, le chef couvert d'un somptueux turban. Il mendiait. Un autre, italien et assez élégant, tenant la porte de l'ascenseur. il mendiait aussi. Une fille, assise dans la rue, au soleil. Les belles villes attirent les pauvres. Et certains, même ici, ont des chiens, comme en France.
Et des marchands. Des gens affables. Qui te vendent la meilleure nourriture, la meilleure foccacia, les meilleurs vins.
Quand tu t'engages dans le couloir qui mène à l'ascenseur qui va de la Piazza Portello à la Spianata, tu as la joie de rencontrer ces vers de Caproni que j'aime tant. C'est pourquoi j'ai donné une pièce à l'homme élégant et malheureux qui m'a tenu la porte ce matin.
Ici la mer est omniprésente, plus haute parfois que le lieu où l'on se trouve, elle ouvre la ville, lui donne un air de reine. Et Gênes a une manière souveraine d'être qui n'a rien à voir avec la manière qu'a Marseille de se soumettre au destin. Bizarre réflexion, me diras-tu. Mais là, face à ce lac immobile et brillant et aux gradins élégants de la cité, c'est ce qui me vient en pensant à ma ville natale.
Voilà pour les chiens, les humains et la mer.
Mon cher parent, mon cher B.,
Quand j'aurai décidé d'y aller, au paradis
j'irai avec l'ascenseur de Castelletto ".
Il semble que cette ville où je suis pour quelques jours seulement ait concentré tous les chiens de la terre. A chaque coin de rue, on peut en rencontrer et chaque quartier a sa race de prédilection. Hier, dans le parc de Sant'Anna, c'étaient des border collie en grand nombre, tournant et aboyant autour de leurs maîtres, je n'en avais jamais vu autant.
Sur la Spianata où je suis logée, ce sont plutôt de petits chiens, caniche, skye, chihuaha, sans doute à cause de la taille réduite de leurs excréments dans ce quartier très chic. Ce qui ne m'a pas empêché de croiser près de l'ascenseur de Caproni, un magnifique bouvier bernois. Mais j'ai aussi rencontré des bassets et des labradors à la gelateria.
Tu sais combien j'aime les chiens et parfois, comme ce matin, j'éprouve une vraie joie à croiser l'étonnant regard plein de bienveillance et surtout de patience d'un petit teckel à poils durs. En même temps, je me surprends à trouver bizarre cette troupe nombreuse de chiens en ville.
Heureusement les oiseaux se moquent de nos considérations sur la densité des crottes canines sur les marciapiedi. En face de mon petit bureau, ce sont d'abord les pigeons puis les tourterelles et ce matin, un goéland énervé près des conteneurs à ordures. Sans oublier les rapides petits perroquets verts qui vont d'un bord à l'autre des corniches, traçant des lignes dorées sur le ciel bleu.
Et les humains, vas-tu me dire.
J'ai rêvé cette nuit de la Tapissière de manière insistante. D'un étang ou d'un lac dont je voyais transparaître la chaussée pavée sous cinquante centimètres d'eau. Souvenir de Sibérie?
Mais les humains, redemandes-tu.
Ils parlent sous mes fenêtres, crient, rient, parlent beaucoup. Italien, bien sûr. Ce que fatalement je me surprends à imiter.
L'autre nuit, j'ai surpris une conversation presque chuchotée et j'ai vu deux garçons se livrer à un échange. Argent contre petites pastilles. Et ensuite bruit de moto s'éloignant vers la ville basse.
Un indien aussi, le chef couvert d'un somptueux turban. Il mendiait. Un autre, italien et assez élégant, tenant la porte de l'ascenseur. il mendiait aussi. Une fille, assise dans la rue, au soleil. Les belles villes attirent les pauvres. Et certains, même ici, ont des chiens, comme en France.
Et des marchands. Des gens affables. Qui te vendent la meilleure nourriture, la meilleure foccacia, les meilleurs vins.
Quand tu t'engages dans le couloir qui mène à l'ascenseur qui va de la Piazza Portello à la Spianata, tu as la joie de rencontrer ces vers de Caproni que j'aime tant. C'est pourquoi j'ai donné une pièce à l'homme élégant et malheureux qui m'a tenu la porte ce matin.
Ici la mer est omniprésente, plus haute parfois que le lieu où l'on se trouve, elle ouvre la ville, lui donne un air de reine. Et Gênes a une manière souveraine d'être qui n'a rien à voir avec la manière qu'a Marseille de se soumettre au destin. Bizarre réflexion, me diras-tu. Mais là, face à ce lac immobile et brillant et aux gradins élégants de la cité, c'est ce qui me vient en pensant à ma ville natale.
Voilà pour les chiens, les humains et la mer.
mercredi 27 août 2014
Toujours avec un chien et un fauteuil, Bosseigne et moi!
Et puis c'est bizarre, a commencé Bosseigne.
Mmm?
Que tu sembles faire de moi quelqu'un de clairvoyant. Je me demande vraiment.
Si?
Si c'est de moi que tu parles quand tu fais ce genre de déclarations.
Ah.
Matin silence, matin fin d'été, matin sans fin.
Sans faim non plus. Pourtant sur la table, miel de châtaignier, jambon coupé fin et café de Colombie. Mais parfois la vie ne suffit pas.
Comme je ne disais rien et n'avais rien à dire, je me demandais (préguntar en portugais) ce que mon parent trouvait bizarre. Qu'il soit clairvoyant était un fait. En tout cas, bien davantage que moi. D'ailleurs la Tapissière à qui j'avais écrit n'avait pas cru bon de me répondre, conformément à ce qu'avait annoncé Bosseigne. Mon parent savait toujours à l'avance ce qui allait arriver. Enfin presque toujours. Il n'avait prévu ni les atermoiements de la Tapissière, ni la mort de notre chien. Ce qui ne pouvait me donner raison. Au contraire. Deux faiblesses contre tant de vérités!
Ce matin, pourtant, j'étais fatiguée de lui donner raison. Lassitude peut-être due à la mort du chien et à tous ces aboiements entendus au loin. Envie de renoncer. A m'expliquer. A parler. A sortir.
Tu fais quoi aujourd'hui, a demandé mon parent, en abaissant le journal qu'il lisait, pour me voir.
Comme je ne répondais pas, Bosseigne a replongé dans la guerre. Il y a de quoi lire à ce sujet. Et puis ce sont plutôt des guerres en tous genres dont parlent les journaux. A n'en plus finir de se battre. Partout.
Je ne sais pas. C'est cette histoire qui me revient.
Laquelle? Tapissière et fauteuil ou Valmer et le garagiste?
Non, non, tu n'y es pas du tout.
Coligny alors et ces chaînes de noms dont tu raffoles?
Non, te dis-je, voilà que je m'exprime comme chez Molière. Taïga plutôt, Mongolie, territoire des Tchoukches. Des Iakoutes.
Si loin?
Jamais aussi proche. Ecoute.
Tu ne voulais plus parler, et là tu repars au quart de tour!
Me taire ou lui raconter une nouvelle histoire de chien. Ou de Coligny, ou de Brenne qui ressemble tant à Bienne qui se dit en suisse Biel etc.
Iakoutie, ça démarre en Iakoutie.
Sibérie orientale? Le long de la Lena?
Oui, les Iakoutes sont un des peuples sibériens les plus anciens. Leur langue est une langue turco-sibérienne. Ils pratiquaient le chamanisme jusqu'à l'arrivée des Russes.
Il y a un chaman dans ton histoire?
Non, ou alors un chien chaman. Une enfant disparaît de son village d'Olom. Très petite, trois ans et elle s'en va avec son chien, insouciante. Aucun de ses parents ne s'en aperçoit. La petite a disparu onze jours.
Et?
Chacun des parents pensait qu'elle était avec l'autre. N'ont donné l'alerte que quatre jours après sa disparition. Sont sans doute ivres morts quelque part.
Et le chien?
Il a creusé un trou et l'a sauvée du froid nocturne. C'est l'été en Sibérie aussi mais les nuits sont glacées.
Ce chien?
Un peu Valmer, non? Je le vois noir sur la neige.
Pas dit qu'il y en ait.
De la neige? Oui, pas dit.
La taïga est un lieu sauvage. Mais on y trouve de quoi manger. Des baies de canneberge par exemple.
C'est ce qui les a gardés en vie, enfant et chien.
Drôles de parents.
Je ne sais pas. Mais le chien. Je me demande.
Encore!
Ce que deviendront l'enfant et son chien.
Tu as vu le garagiste aujourd'hui?
Non. Seulement la taïga et mes mains. Pleines de la blancheur de.
Peinture?
Neige de la taïga et enfant et chien.
Finalement j'avais raconté mon histoire, malgré mon peu d'envie de parler. Et Bosseigne beau joueur l'avait écoutée.
Et le fauteuil?
Rien si ce n'est dans l'isba, peut-être. Mais je me doute que les parents de la petite l'ont troqué contre de la vodka.
L'enfant?
Non, notre fauteuil.
Et là, rire de mon parent. Rejoint par le mien, de rire.
Voilà. Une journée d'été moins maussade.
Et la chaleur montant, nous pouvions en espérer davantage.
Et après l'enfant et son chien, pourquoi pas un fauteuil?
Mmm?
Que tu sembles faire de moi quelqu'un de clairvoyant. Je me demande vraiment.
Si?
Si c'est de moi que tu parles quand tu fais ce genre de déclarations.
Ah.
Matin silence, matin fin d'été, matin sans fin.
Sans faim non plus. Pourtant sur la table, miel de châtaignier, jambon coupé fin et café de Colombie. Mais parfois la vie ne suffit pas.
Comme je ne disais rien et n'avais rien à dire, je me demandais (préguntar en portugais) ce que mon parent trouvait bizarre. Qu'il soit clairvoyant était un fait. En tout cas, bien davantage que moi. D'ailleurs la Tapissière à qui j'avais écrit n'avait pas cru bon de me répondre, conformément à ce qu'avait annoncé Bosseigne. Mon parent savait toujours à l'avance ce qui allait arriver. Enfin presque toujours. Il n'avait prévu ni les atermoiements de la Tapissière, ni la mort de notre chien. Ce qui ne pouvait me donner raison. Au contraire. Deux faiblesses contre tant de vérités!
Ce matin, pourtant, j'étais fatiguée de lui donner raison. Lassitude peut-être due à la mort du chien et à tous ces aboiements entendus au loin. Envie de renoncer. A m'expliquer. A parler. A sortir.
Tu fais quoi aujourd'hui, a demandé mon parent, en abaissant le journal qu'il lisait, pour me voir.
Comme je ne répondais pas, Bosseigne a replongé dans la guerre. Il y a de quoi lire à ce sujet. Et puis ce sont plutôt des guerres en tous genres dont parlent les journaux. A n'en plus finir de se battre. Partout.
Je ne sais pas. C'est cette histoire qui me revient.
Laquelle? Tapissière et fauteuil ou Valmer et le garagiste?
Non, non, tu n'y es pas du tout.
Coligny alors et ces chaînes de noms dont tu raffoles?
Non, te dis-je, voilà que je m'exprime comme chez Molière. Taïga plutôt, Mongolie, territoire des Tchoukches. Des Iakoutes.
Si loin?
Jamais aussi proche. Ecoute.
Tu ne voulais plus parler, et là tu repars au quart de tour!
Me taire ou lui raconter une nouvelle histoire de chien. Ou de Coligny, ou de Brenne qui ressemble tant à Bienne qui se dit en suisse Biel etc.
Iakoutie, ça démarre en Iakoutie.
Sibérie orientale? Le long de la Lena?
Oui, les Iakoutes sont un des peuples sibériens les plus anciens. Leur langue est une langue turco-sibérienne. Ils pratiquaient le chamanisme jusqu'à l'arrivée des Russes.
Il y a un chaman dans ton histoire?
Non, ou alors un chien chaman. Une enfant disparaît de son village d'Olom. Très petite, trois ans et elle s'en va avec son chien, insouciante. Aucun de ses parents ne s'en aperçoit. La petite a disparu onze jours.
Et?
Chacun des parents pensait qu'elle était avec l'autre. N'ont donné l'alerte que quatre jours après sa disparition. Sont sans doute ivres morts quelque part.
Et le chien?
Il a creusé un trou et l'a sauvée du froid nocturne. C'est l'été en Sibérie aussi mais les nuits sont glacées.
Ce chien?
Un peu Valmer, non? Je le vois noir sur la neige.
Pas dit qu'il y en ait.
De la neige? Oui, pas dit.
La taïga est un lieu sauvage. Mais on y trouve de quoi manger. Des baies de canneberge par exemple.
C'est ce qui les a gardés en vie, enfant et chien.
Drôles de parents.
Je ne sais pas. Mais le chien. Je me demande.
Encore!
Ce que deviendront l'enfant et son chien.
Tu as vu le garagiste aujourd'hui?
Non. Seulement la taïga et mes mains. Pleines de la blancheur de.
Peinture?
Neige de la taïga et enfant et chien.
| autel isba taïga SD |
Finalement j'avais raconté mon histoire, malgré mon peu d'envie de parler. Et Bosseigne beau joueur l'avait écoutée.
Et le fauteuil?
Rien si ce n'est dans l'isba, peut-être. Mais je me doute que les parents de la petite l'ont troqué contre de la vodka.
L'enfant?
Non, notre fauteuil.
Et là, rire de mon parent. Rejoint par le mien, de rire.
Voilà. Une journée d'été moins maussade.
Et la chaleur montant, nous pouvions en espérer davantage.
Et après l'enfant et son chien, pourquoi pas un fauteuil?
mardi 26 août 2014
Valmer était un brave chien, a dit le garagiste en me serrant la main.
J'avais écrit en guide de deuil.
On ne peut mieux dire.
Etait-ce seulement un lapsus. Je n'en savais plus rien.
Guide ou guise, les deux font la paire.
Je repensai au tombeau de l'amiral de Coligny rue de Rivoli, et à la phrase du duc de Guise.
On ne peut échapper à l'histoire en France, elle nourrit même nos rêveries intimes sur la langue, ai-je pensé en mettant le couvert pour le petit-déjeuner.
Grisaille et vent chaud.
Une fin d'été poussiéreuse et sans joie.
La veille, j'étais passée voir le garagiste pour faire changer mes quatre pneus. Et lui annoncer qu'il n'aurait plus la visite du chien noir. Il se souvenait l'avoir vu, trois semaines auparavant. Valmer. Je n'ai pas relevé son erreur. Il a repris, un brave chien, ce Valmer. Et c'était un peu comme le guide du deuil, ne rien changer, laisser l'erreur s'installer. Peut-être est-ce que ça allait aider notre chien à arpenter les plaines dorées du paradis?
De retour à la maison, je n'ai rien dit à Bosseigne, seulement préoccupé des pneus. Etaient-ils arrivés? Et puis le temps a passé et nous sommes allés nous coucher sans que j'aie cru bon de raconter la méprise de notre garagiste. A quoi bon. Le chien nous manquait assez sans évoquer une mauvaise manière de le nommer. Du reste, qu'est-ce que ça changeait à la mort du chien? Rien, c'était comme le fauteuil, ai-je encore pensé avant de sombrer en Sibérie, rejoindre Arseniev et son chien.
Au fait, ai-je commencé, le lendemain matin, tandis que mon parent s'installait à la table du déjeuner.
Oui, a-t-il fait, sans marquer un intérêt particulier.
Et je me suis tu. Par quel mot commencer: guide, Valmer ou encore fauteuil. Il a fallu parler. A un moment ou à un autre, la conversation doit s'instaurer. Et il vaut mieux démarrer du bon mot, comme d'autres du bon pied.
Oui, a-t-il repris en levant la tête de son café.
J'ai écrit à la Tapissière.
Ah? Tu ne l'avais pas déjà fait?
Oui, mais j'ai recommencé et puis...
Ca ne servira à rien, tu le sais.
Une impulsion subite. Je ne peux plus supporter cette histoire.
Ce n'est pas une histoire, a fait remarquer Bosseigne.
Justement. Je crois que je n'en peux plus de ce fauteuil, de tout ça, de ce rien qui devient une obsession.
Il y a une solution.
Oui, je sais. Acheter un autre fauteuil.
Mais non, c'est comme le chien. On ne le remplacera jamais.
Au fait, tu vas rire...
Rire, moi, au petit déjeuner? Je préfère déguster mon café avec sérieux.
Et là nous avons ri. Tristement. Vadim nous manquait, l'été nous manquait, les mots à leur tour. Et ce satané (?) fauteuil et cette Tapissière invisible et muette. Alors nous avons dégusté notre café du matin, premier pas vers la sagesse que chaque jour rendait plus nécessaire parce que jamais nous ne parvenions à le faire suivre d'autres pas.
L'autre solution?
Bosseigne a secoué la tête. Partir. Fuir.
Ce n'est jamais honteux d'abandonner la place, m'a-t-il dit au moment où je m'apprêtais à quitter la table. C'est l'époque de l'année où tu as envie de Suisse, non, tu ne crois pas?
Oui, un voyage en Suisse sera le bienvenu. On peut y échanger des mots.
A défaut de fauteuil, a rétorqué mon parent, et j'ai compris qu'il avait une fois de plus raison.
Je suis tentée par Bienne, ai-je repris.
La ville de Walser, évidemment, ma pauvre, je lis en toi à livre ouvert...
Se moquait-il de moi ou au contraire... Parfois, mon parent me fait peur à cause de sa clairvoyance à mon égard. Un livre ouvert, oui; un livre rempli de peu de mots et de peu de noms, toujours les mêmes. Mes obsessions sont peu nombreuses. C'est sans doute le propre des obsessions, dirait Bosseigne s'il entendait mes pensées.
Oui, la Suisse te fera du bien et tu verras d'autres visages et d'autres fauteuils.
Sans doute, sans doute.
Et tu oublieras un peu Vadim. Et moi par la même occasion.
Et toi?
Eh bien, je voyagerai chez nous sans toi.
Et sans Vadim, mon Bosseigne, ai-je pensé, qui a réponse à tout. Que t'objecter à présent que tu as prononcé le nom du chien, peut-être ici conviendrait-il de te raconter comment notre garagiste l'a appellé hier, mais non, je n'ai pas la force de raconter. Au reste, est-ce que son erreur a un sens, j'en doute. Je vais réserver une chambre à Bienne et regarder l'itinéraire, ai-je dit à la place.
Une phrase juste et claire.
En guide de deuil.
On ne peut mieux dire.
Etait-ce seulement un lapsus. Je n'en savais plus rien.
Guide ou guise, les deux font la paire.
Je repensai au tombeau de l'amiral de Coligny rue de Rivoli, et à la phrase du duc de Guise.
On ne peut échapper à l'histoire en France, elle nourrit même nos rêveries intimes sur la langue, ai-je pensé en mettant le couvert pour le petit-déjeuner.
Grisaille et vent chaud.
Une fin d'été poussiéreuse et sans joie.
La veille, j'étais passée voir le garagiste pour faire changer mes quatre pneus. Et lui annoncer qu'il n'aurait plus la visite du chien noir. Il se souvenait l'avoir vu, trois semaines auparavant. Valmer. Je n'ai pas relevé son erreur. Il a repris, un brave chien, ce Valmer. Et c'était un peu comme le guide du deuil, ne rien changer, laisser l'erreur s'installer. Peut-être est-ce que ça allait aider notre chien à arpenter les plaines dorées du paradis?
De retour à la maison, je n'ai rien dit à Bosseigne, seulement préoccupé des pneus. Etaient-ils arrivés? Et puis le temps a passé et nous sommes allés nous coucher sans que j'aie cru bon de raconter la méprise de notre garagiste. A quoi bon. Le chien nous manquait assez sans évoquer une mauvaise manière de le nommer. Du reste, qu'est-ce que ça changeait à la mort du chien? Rien, c'était comme le fauteuil, ai-je encore pensé avant de sombrer en Sibérie, rejoindre Arseniev et son chien.
Au fait, ai-je commencé, le lendemain matin, tandis que mon parent s'installait à la table du déjeuner.
Oui, a-t-il fait, sans marquer un intérêt particulier.
Et je me suis tu. Par quel mot commencer: guide, Valmer ou encore fauteuil. Il a fallu parler. A un moment ou à un autre, la conversation doit s'instaurer. Et il vaut mieux démarrer du bon mot, comme d'autres du bon pied.
Oui, a-t-il repris en levant la tête de son café.
J'ai écrit à la Tapissière.
Ah? Tu ne l'avais pas déjà fait?
Oui, mais j'ai recommencé et puis...
Ca ne servira à rien, tu le sais.
Une impulsion subite. Je ne peux plus supporter cette histoire.
Ce n'est pas une histoire, a fait remarquer Bosseigne.
Justement. Je crois que je n'en peux plus de ce fauteuil, de tout ça, de ce rien qui devient une obsession.
Il y a une solution.
Oui, je sais. Acheter un autre fauteuil.
Mais non, c'est comme le chien. On ne le remplacera jamais.
Au fait, tu vas rire...
Rire, moi, au petit déjeuner? Je préfère déguster mon café avec sérieux.
| collage SD collection Contemporart |
L'autre solution?
Bosseigne a secoué la tête. Partir. Fuir.
Ce n'est jamais honteux d'abandonner la place, m'a-t-il dit au moment où je m'apprêtais à quitter la table. C'est l'époque de l'année où tu as envie de Suisse, non, tu ne crois pas?
Oui, un voyage en Suisse sera le bienvenu. On peut y échanger des mots.
A défaut de fauteuil, a rétorqué mon parent, et j'ai compris qu'il avait une fois de plus raison.
Je suis tentée par Bienne, ai-je repris.
La ville de Walser, évidemment, ma pauvre, je lis en toi à livre ouvert...
Se moquait-il de moi ou au contraire... Parfois, mon parent me fait peur à cause de sa clairvoyance à mon égard. Un livre ouvert, oui; un livre rempli de peu de mots et de peu de noms, toujours les mêmes. Mes obsessions sont peu nombreuses. C'est sans doute le propre des obsessions, dirait Bosseigne s'il entendait mes pensées.
Oui, la Suisse te fera du bien et tu verras d'autres visages et d'autres fauteuils.
Sans doute, sans doute.
Et tu oublieras un peu Vadim. Et moi par la même occasion.
Et toi?
Eh bien, je voyagerai chez nous sans toi.
Et sans Vadim, mon Bosseigne, ai-je pensé, qui a réponse à tout. Que t'objecter à présent que tu as prononcé le nom du chien, peut-être ici conviendrait-il de te raconter comment notre garagiste l'a appellé hier, mais non, je n'ai pas la force de raconter. Au reste, est-ce que son erreur a un sens, j'en doute. Je vais réserver une chambre à Bienne et regarder l'itinéraire, ai-je dit à la place.
Une phrase juste et claire.
En guide de deuil.
dimanche 22 juin 2014
Un fauteuil à moudre comme d'autres du grain, dit Bosseigne, en guide de deuil!
J'ai réessayé.
En vain.
C'est une histoire à dormir.
Mais je n'ai pas envie d'un lit, tu le sais comme moi.
Un fauteuil dont bientôt nous n'aurons plus envie.
C'est comme les mots, ils finissent par disparaître.
Comme ceux qui les prononcent.
Tu as réessayé quoi?
Le téléphone.
Et?
Le courrier.
Et?
Rien.
A croire que la Tapissière avait levé le camp, joué la fille de l'air comme disait Giono. Disant cela, je nous ai servi le café du soir. Un Mexicain corsé.
Non. Elle est vivante.
Mais ne nous donne rien, aucune nouvelle de notre fauteuil.
Le tien.
Le nôtre, rectifie Bosseigne. Depuis que nous parlons de lui, de son absence, il te revient autant qu'à moi.
C'est son métier.
N'en rien dire? N'en rien faire?
Cent fois, pourrait-elle nous répondre.
Mais jamais elle ne répond. A se demander.
Si...?
Nous nous sommes déjà tout demandé depuis sa disparition jusqu'à celle du fauteuil.
Les chauve-souris sont sortis de leur tanière, c'était le signe que le soir arrivait sur le jardin et la ville. Depuis plusieurs jours, nous étions, mon parent et moi, dans un état d'inquiétude que l'absence du fauteuil ravivait en ce début d'été. Depuis combien d'années espérions-nous qu'il revienne? C'était un peu comme attendre un parent parti à l'étranger et dont on serait sans nouvelle. Oui, ce fauteuil était en quelque sorte un membre de la famille, un membre de nos corps aussi, ses bras nous manquaient, sa chaleur, son accueillante présence nous manquaient. Nous étions orphelins d'un fauteuil familial! C'était ridicule et pourtant bien réel et nous éprouvions chaque matin et chaque soir son absence comme une énigme impossible à résoudre. C'était épuisant.
Je suis fatigué, a dit Bosseigne en s'extrayant de sa chaise pliante.
Tu vas dormir?
Non, comment veux-tu, non.
Tu as du travail encore?
Oui, mais je ne vais rien faire de ce que je dois faire. Lire peut-être.
Je me demande si.
Il existe un roman sur un fauteuil?
Non, je me demandais si en allant chez la Tapissière, sans la prévenir, comme ça, pour la surprendre.
Eh bien?
Le fauteuil dans son atelier peut-être, là, en attente.
Mais non, m'interrompit mon parent agacé, mais non. Ce fauteuil n'existe plus, ne doit plus exister, doit avoir disparu, a brûlé, est devenu invisible, tout ce que tu peux imaginer, mais non, jamais tu ne reverras le fauteuil de ta mère, mets-toi bien ça dans le crâne.
Et Bosseigne m'a plantée là, visiblement exaspéré et moi, tout à coup comprenant qu'il avait raison, j'ai fondu en larmes et c'était tout à coup comme effacer sur son téléphone le numéro d'une personne chère, en l'occurrence celui de ma mère que j'avais conservé des années, voilà, ai-je pensé, c'est fini, mon parent a raison, c'en est fait de ce fichu fauteuil maternel, et je pleurais à la fois sur la mort de ma mère, sur mon incapacité à aller chercher l'urne contenant ses cendres et sur son fauteuil dont nous étions sans nouvelle depuis maintenant quatre ans.
Demain, ai-je pensé, je porterais une petite robe noire en signe de deuil.
Bosseigne comprendrait.
Et puis ce serait tout.
Oui, de ce rien naîtrait un tout.
Peut-être.
En vain.
C'est une histoire à dormir.
Mais je n'ai pas envie d'un lit, tu le sais comme moi.
Un fauteuil dont bientôt nous n'aurons plus envie.
C'est comme les mots, ils finissent par disparaître.
Comme ceux qui les prononcent.
Tu as réessayé quoi?
Le téléphone.
Et?
Le courrier.
Et?
Rien.
A croire que la Tapissière avait levé le camp, joué la fille de l'air comme disait Giono. Disant cela, je nous ai servi le café du soir. Un Mexicain corsé.
Non. Elle est vivante.
Mais ne nous donne rien, aucune nouvelle de notre fauteuil.
Le tien.
Le nôtre, rectifie Bosseigne. Depuis que nous parlons de lui, de son absence, il te revient autant qu'à moi.
C'est son métier.
N'en rien dire? N'en rien faire?
Cent fois, pourrait-elle nous répondre.
Mais jamais elle ne répond. A se demander.
Si...?
Nous nous sommes déjà tout demandé depuis sa disparition jusqu'à celle du fauteuil.
Les chauve-souris sont sortis de leur tanière, c'était le signe que le soir arrivait sur le jardin et la ville. Depuis plusieurs jours, nous étions, mon parent et moi, dans un état d'inquiétude que l'absence du fauteuil ravivait en ce début d'été. Depuis combien d'années espérions-nous qu'il revienne? C'était un peu comme attendre un parent parti à l'étranger et dont on serait sans nouvelle. Oui, ce fauteuil était en quelque sorte un membre de la famille, un membre de nos corps aussi, ses bras nous manquaient, sa chaleur, son accueillante présence nous manquaient. Nous étions orphelins d'un fauteuil familial! C'était ridicule et pourtant bien réel et nous éprouvions chaque matin et chaque soir son absence comme une énigme impossible à résoudre. C'était épuisant.
Je suis fatigué, a dit Bosseigne en s'extrayant de sa chaise pliante.
Tu vas dormir?
Non, comment veux-tu, non.
Tu as du travail encore?
Oui, mais je ne vais rien faire de ce que je dois faire. Lire peut-être.
Je me demande si.
Il existe un roman sur un fauteuil?
Non, je me demandais si en allant chez la Tapissière, sans la prévenir, comme ça, pour la surprendre.
Eh bien?
Le fauteuil dans son atelier peut-être, là, en attente.
Mais non, m'interrompit mon parent agacé, mais non. Ce fauteuil n'existe plus, ne doit plus exister, doit avoir disparu, a brûlé, est devenu invisible, tout ce que tu peux imaginer, mais non, jamais tu ne reverras le fauteuil de ta mère, mets-toi bien ça dans le crâne.
Et Bosseigne m'a plantée là, visiblement exaspéré et moi, tout à coup comprenant qu'il avait raison, j'ai fondu en larmes et c'était tout à coup comme effacer sur son téléphone le numéro d'une personne chère, en l'occurrence celui de ma mère que j'avais conservé des années, voilà, ai-je pensé, c'est fini, mon parent a raison, c'en est fait de ce fichu fauteuil maternel, et je pleurais à la fois sur la mort de ma mère, sur mon incapacité à aller chercher l'urne contenant ses cendres et sur son fauteuil dont nous étions sans nouvelle depuis maintenant quatre ans.
Demain, ai-je pensé, je porterais une petite robe noire en signe de deuil.
Bosseigne comprendrait.
Et puis ce serait tout.
Oui, de ce rien naîtrait un tout.
Peut-être.
mercredi 11 juin 2014
Un fauteuil en héritage? Un fauteuil en langue maternelle!
Cette histoire de fauteuil, reprend Bosseigne.
Oui, reprenons-en un peu.
Je ne te parle pas du café, excellent d'ailleurs.
Ni du pain.
Non, c'est exact. Mais de ce fauteuil qui, l'été revenant, agace sérieusement.
Les dents, comme un citron vert, une prune acide?
La mémoire, chère cousine, la mémoire.
Nous nous sommes tus. Cette histoire, la nôtre. Un fauteuil, héritage de ma mère, une maison. Depuis que le fauteuil avait quitté la maison, nous espérions en vain son retour. Au point de. Passer notre temps du matin à parler sa langue. La langue du fauteuil disparu.
Lorsque je dis histoire, ça veut dire que je n'en veux plus! s'est exclamé mon parent.
Du fauteuil?
Je l'aimais d'enfance comme nous le savons, toi et moi et c'est pourquoi.
Ma mère te l'a légué. Je sais.
Aussi plus de patience, de la colère, du ressentiment et puis de l'agacement jusqu'à détester même l'idée du fauteuil.
Tu n'en veux plus, ai-je demandé à mon parent, manifestement très en colère.
Je ne veux plus que ce soit une histoire, je veux le fauteuil sans l'histoire, tout de suite.
Tu sais bien que.
Je ne sais rien, justement. La Tapissière est-elle encore vivante? Parfois je me le demande. Qui oserait faire ainsi durer l'histoire si ce n'est un mort?
Mon parent y allait fort. Nous savions, lui et moi, que la Tapissière était vivante, malgré son silence. Des amis l'avaient vue. Lui avaient même parlé. Le mystère du fauteuil, s'il avait peuplé nos imaginations, était à présent une pierre lourde à porter. Nous n'en voulions plus. Nous voulions récupérer notre bien. Le fauteuil dont Bosseigne était l'héritier. Mais comment recouvrer le fauteuil sans réveiller la Tapissière qui le gardait au secret depuis si longtemps que nous étions incapables de dire depuis combien de temps elle l'avait chez elle? C'était au début intrigant et presque drôle. Nous avions émis une série d'hypothèses et puis le temps passant, il nous arrivait d'oublier le sort de ce fauteuil maternel tant désiré, et soudain, à l'occasion d'un hasard, une image, un tableau, la représentation d'un fauteuil qui ressemblait au nôtre, notre impatience grandissait, nous téléphonions dans le vide et la litanie de nos craintes revenait: fauteuil tel une faute, fauteuil vendu, brûlé, que sais-je. Bosseigne s'impatientait, criait presque de colère et moi, impuissante, je saisissais le téléphone en sachant que cette fois encore la tapissière ne répondrait pas.
Voilà où nous en étions en ce début d'été.
Comme l'année précédente.
Et celle d'avant.
Bosseigne avait brillamment soutenu sa thèse.
Sans son fauteuil. La Tapissière pensait que nous l'avions oublié. Ou l'espérait. Mais nos lettres et nos appels auraient dû lui montrer notre désir de le récupérer.
Cette énigme avait un goût déplaisant.
Certains de nos amis, au courant de l'histoire, nous questionnaient: alors, le fauteuil, où en êtes-vous?
Au même point.
Depuis si longtemps?
Oui.
Heureusement quelques voyages nous avaient divertis et l'excursion prochaine sur le lac de Bienne.
Vraiment?
Eh bien, je ne sais pas. De temps en temps, une furieuse envie d'en découdre.
Avec la Tapissière?
Oui, et le fauteuil.
Un trésor peut-être était caché dedans et.
Qu'importe le trésor, c'est du fauteuil que nous parlons, depuis ce velours usé et maternel, dont le tissu devait être remplacé et les ressorts aussi. Puis rien du tout.
Un fauteuil ne donne aucune nouvelle.
Il parlait la langue maternelle, la langue du vieux temps de Marseille, de mon grand-père le mince, de mon arrière-grand-père le moustachu.
Une langue de sans patrie. Notre seul bien.
Nous nous sommes à nouveau arrêtés. De manger, de parler, de boire du café.
Il nous manquerait encore longtemps un fauteuil.
Qui nous le rendrait?
Oui, reprenons-en un peu.
Je ne te parle pas du café, excellent d'ailleurs.
Ni du pain.
Non, c'est exact. Mais de ce fauteuil qui, l'été revenant, agace sérieusement.
Les dents, comme un citron vert, une prune acide?
La mémoire, chère cousine, la mémoire.
Nous nous sommes tus. Cette histoire, la nôtre. Un fauteuil, héritage de ma mère, une maison. Depuis que le fauteuil avait quitté la maison, nous espérions en vain son retour. Au point de. Passer notre temps du matin à parler sa langue. La langue du fauteuil disparu.
Lorsque je dis histoire, ça veut dire que je n'en veux plus! s'est exclamé mon parent.
Du fauteuil?
Je l'aimais d'enfance comme nous le savons, toi et moi et c'est pourquoi.
Ma mère te l'a légué. Je sais.
Aussi plus de patience, de la colère, du ressentiment et puis de l'agacement jusqu'à détester même l'idée du fauteuil.
Tu n'en veux plus, ai-je demandé à mon parent, manifestement très en colère.
Je ne veux plus que ce soit une histoire, je veux le fauteuil sans l'histoire, tout de suite.
Tu sais bien que.
Je ne sais rien, justement. La Tapissière est-elle encore vivante? Parfois je me le demande. Qui oserait faire ainsi durer l'histoire si ce n'est un mort?
Mon parent y allait fort. Nous savions, lui et moi, que la Tapissière était vivante, malgré son silence. Des amis l'avaient vue. Lui avaient même parlé. Le mystère du fauteuil, s'il avait peuplé nos imaginations, était à présent une pierre lourde à porter. Nous n'en voulions plus. Nous voulions récupérer notre bien. Le fauteuil dont Bosseigne était l'héritier. Mais comment recouvrer le fauteuil sans réveiller la Tapissière qui le gardait au secret depuis si longtemps que nous étions incapables de dire depuis combien de temps elle l'avait chez elle? C'était au début intrigant et presque drôle. Nous avions émis une série d'hypothèses et puis le temps passant, il nous arrivait d'oublier le sort de ce fauteuil maternel tant désiré, et soudain, à l'occasion d'un hasard, une image, un tableau, la représentation d'un fauteuil qui ressemblait au nôtre, notre impatience grandissait, nous téléphonions dans le vide et la litanie de nos craintes revenait: fauteuil tel une faute, fauteuil vendu, brûlé, que sais-je. Bosseigne s'impatientait, criait presque de colère et moi, impuissante, je saisissais le téléphone en sachant que cette fois encore la tapissière ne répondrait pas.
Voilà où nous en étions en ce début d'été.
Comme l'année précédente.
Et celle d'avant.
Bosseigne avait brillamment soutenu sa thèse.
Sans son fauteuil. La Tapissière pensait que nous l'avions oublié. Ou l'espérait. Mais nos lettres et nos appels auraient dû lui montrer notre désir de le récupérer.
Cette énigme avait un goût déplaisant.
Certains de nos amis, au courant de l'histoire, nous questionnaient: alors, le fauteuil, où en êtes-vous?
Au même point.
Depuis si longtemps?
Oui.
Heureusement quelques voyages nous avaient divertis et l'excursion prochaine sur le lac de Bienne.
Vraiment?
Eh bien, je ne sais pas. De temps en temps, une furieuse envie d'en découdre.
Avec la Tapissière?
Oui, et le fauteuil.
Un trésor peut-être était caché dedans et.
Qu'importe le trésor, c'est du fauteuil que nous parlons, depuis ce velours usé et maternel, dont le tissu devait être remplacé et les ressorts aussi. Puis rien du tout.
Un fauteuil ne donne aucune nouvelle.
Il parlait la langue maternelle, la langue du vieux temps de Marseille, de mon grand-père le mince, de mon arrière-grand-père le moustachu.
Une langue de sans patrie. Notre seul bien.
Nous nous sommes à nouveau arrêtés. De manger, de parler, de boire du café.
Il nous manquerait encore longtemps un fauteuil.
Qui nous le rendrait?
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