lundi 4 janvier 2021

On va faire sauter un pont?

3 « Tu n’es point femme mais oiseau, Alors, - vole et chante. » Où est l’oiseau à qui dire ce refrain tout en observant sa métamorphose, tandis que la neige volète autour de nous ? Oiseaux noirs, grands et petits, presque invisibles. L’un sur le tas de bois me regarde. Puis, au sol, s’efforce de secouer des graminées gelées pour faire tomber des graines qu’il happe en un bond gracieux. Je ne sais qui tu es, l’oiseau, toi qui n’es ni merle, ni mésange, mais cours et file dire à mon amie qui tu es vraiment. Vous devez changer ce monde, dit le chat noir revenu de sa cachette pour m’entretenir de la vérité et du désespoir. Et pour quelque autre dessein sauvage. Je m’attends à ce qu’il me confie un secret à murmurer à la forêt, au loup dont nous avons vu les traces, au chevreuil. Mais non. Il se contente d’engloutir les déchets que je lui avais préparés. De quelle métamorphose sommes-nous les dépositaires en ces temps de misère ? Ici l’illusion est puissante de se croire à l’abri. Le chat est là pour m’ouvrir les yeux que la neige a éblouis. « On est là, au fond d’un ravin. On va faire sauter un pont. » Pour le moment, tenter l’impossible, cuire un nouveau pain. Pas de pont, la route est fermée. 2 janvier, 10 heures 45. Handke, De Toledo. Lectures d’hiver.

mardi 29 décembre 2020

10 ciel d'insomnie en plein jour

Ciel rond et doré. Ciel d'insomnie entre les branches du peuplier que la tempête n'a pas plié. Bleu d'une fenêtre à l'autre. Ou blanc d'une heure à l'autre. Ciel en éclats d'or dans la bibliothèque italienne. Ciel tressé de branches mortes. Soleil et lune. On peut marcher d'une gare à l'autre, on peut aller simple sans retour. On peut parfois traverser. Grandes bandes blanches strient le ciel de cris. Nous sommes presque au bout. Filons la route, défaisons la nuit, brodons l'à venir de maison en maison. De ciel en ciel. Presque, oui, mais en suspens. Dans l'attente morsure du froid au ventre. Petits bedons bedaines dit le petit. Et moi avec lui. 29 décembre. 10 heures. On s'en va?

vendredi 11 décembre 2020

Minuit avant l'heure, noir de nuit!

3 Minuit page blanche. Rideau blanc tiré. Un sentier m’a éloigné de la nuit. Ligne blanche entre deux talus recouverts de buissons de lentisques. Leur odeur m’a ramenée en arrière. Vers le jour et sa chaleur, le ressac, les cabanes au bord des étangs, les pieds brûlés. Minuit au sable blanc. Minuit sans fièvre ni glace au front. Minuit drap tiré sur les yeux. Rien à voir que le dedans. Nous ne sortirons pas à minuit, me souffle la géante essoufflée, plus jamais pour cette année. Et elle court repousser les aiguilles et le temps, disant : minuit avant l’heure, c’est noir de nuit. Et, retroussant sa jupe, s’élance à son tour sur le sentier rêvé. Puis disparaît. Rideau.

jeudi 10 décembre 2020

Le livre en feu

6 Un livre rouge allume-t-il l’incendie ? Le peut-il encore si longtemps après Mao ? La marche dans les montagnes apaise ce genre de questions. La douleur du corps efface celle de l’esprit. Et plus on avance, moins on a envie d’arriver. Surtout si le retour est au bout du chemin, une fois arrivé ne reste qu’à repartir. Voyage ennuyeux, celui du retour ? Souvent. Pourtant il faut revenir. Parce qu’on nous attend, parce que la nuit tombe vite en hiver. Se donner des règles est une chose étrange aux yeux de certains. Pourquoi écrire de telle à telle heure, manger à heures fixes, dormir la nuit ? Lorsque le marcheur se retourne pour voir le trajet parcouru, il est souvent joyeux d’être revenu à son point de départ et fier d’avoir accompli la marche projetée. Est-ce le cas quand on lit ? Bizarrement le lecteur arrivé à la fin du livre ne revient pas sur ses pas. Ou rarement. Il arrive que le marcheur refasse sur une carte l’itinéraire qu’il avait choisi. Suivant du doigt sur le papier ses découvertes et les accidents de parcours. Le lecteur ? Plus paresseux que le marcheur, il referme le livre et passe à autre chose. La neige éteint le livre en feu.

mercredi 25 novembre 2020

Faille dans la mer, rouge

 

10

Faille dans la mer rouge.

De quelle couleur sera-t-elle ?

Le naufrage d’un aïeul,

que laisse-t-il derrière lui ?

La vierge de bois,

La vierge du bord.

La mer écrase le ciel.

Tempête.

Récits familiaux.

Odyssée d’un marin marseillais ?

Un parent à qui nous lient nos rêves ?

Je ne peux me nommer Thésée.

Quel sera le nom choisi ?

Un nom de fille, un nom de garçon ?

Une guerrière à la mémoire tendue comme un arc ?

Feuillette ma main, feuillette le grand catalogue.

Chaque page est ornée d’un nom et d’un visage,

Le tout bien ponctué.

Sur la table, Thésée encore et plus loin, le monstre.

Alors ? Tu nous dis ton nom ?

Rose de Lima,

Ayant dit, elle s’endort jusqu’au rivage dans la nuit.

Fin de la première histoire.

 

lumière cintrée photo SD

dimanche 22 novembre 2020

Ça qui nous fera semaine

 

Autre temps, acheter des livres d'O.
Avant-avant hier, faire un pain pour E..
Avant-hier, non plus.
Hier, ne rien faire.
Dimanche, retourner voir William Shakespeare avec le chien invisible.
Demain?
Tracer des lignes et des ronds en allant voir l'exposition Morandi en Suisse.
Après-demain, tracer un itinéraire de B. à A.
Ça nous fera semaine.
 


 

jeudi 19 novembre 2020

Saskia Beretta III

 Ich a du mal à y croire.

Y, c'est la proposition que vient de lui faire une voix anonyme.

Elle s'appelle Saskia. Très jolie, très douce, explique la voix.

Je n'ai besoin de personne, réplique agacé Ich.

On dit ça, monsieur, et puis la vie nous montre que ce n'est pas vrai.

Ich veut raccrocher. La voix se fait persuasive; juste une rencontre, ça n'engage à rien.

Marcher en serait encore plus agréable et nécessaire. Ne lui disait-on pas souvent qu'il faisait trop peu d'exercice? Accompagné on va plus loin, plus haut. On n'a plus peur du vent ni de la pluie. 

Pourquoi ne pas aller la voir, après tout? Il pourrait refuser ensuite. Surtout si elle lui déplaisait. Avec les humains c'est comme avec les animaux. On se regarde, on se jauge, et on sait. Enfin, pas toujours. 

Que dois-je faire? demande Ich. Il n'ose pas demander combien ça va lui coûter. En amour, n'est-ce pas.

Simplement vous rendre à cette adresse et rencontrer Saskia.

Et?

Vous nous direz ce que vous décidez. Poursuite ou abandon de la relation. Très simple.

Ich a fini par acquiescer, attend maintenant qu'on lui communique l'adresse de Saskia. Ne sait s'il est content, inquiet, inconséquent de se lancer à son âge dans une telle aventure. Mais le nom de Saskia le retient. Ce rêve qu'il a fait où cette femme se nommait Saskia lui revient. Ich doit en avoir, comme on dit, le coeur net. Net de quoi on verra, marmonne-t-il. 

Qui sait, peut-être est-elle aussi jolie que dans mon rêve?

Encore une fois, attendre.

dessin SD