jeudi 7 novembre 2019

Journal de corse, 7, l'échaufadage



7, Échafaudage

Vent qui fait tomber les feuilles.
Texte corrigé pour l'anthologie du Castor Astral.
Suppression de plusieurs je ne sais pas. 
Il ne faut pas exagérer l’ignorance des bêtes. Il y aurait le risque de la banaliser.
Cette nuit, ai trouvé le titre définitif de ce que je suis en train d’écrire. Animal(s).
Belle ignorance.
En dormant, sans doute. La maison continue à se construire. La grue est actionnée par des travailleurs invisibles. Celui qui est vêtu de rouge se tient à part, dans la pente terrassée.
Le vent va me redonner un peu de souffle.
Et toujours cette idée de la condensation nécessaire pour faire exister un texte.
Relu avant de dormir Sebald. Retrouvant sa proximité.
Campo santo.
Rien n’est évident. Récupérer une bouteille à la mer. 
Les plus vieux objets du monde ont servi à contenir, transporter, retenir.
Paniers, amphores, et filets de pêche.
Avec les mots de chaque jour il faudrait établir un échafaudage solide pour résister au temps.
Ce mot ?



16 octobre

mercredi 6 novembre 2019

Journal de corse, 6, Cheville


6, Cheville

Sixième jour.
Ma cheville gonflée s’apaise un peu ; en tout cas m’interdit de marcher longuement. Je suis assignée à résidence.
En face d’une grue en plein travail.
Pas de pluie mais du rose et du bleu dans le ciel, des rayures de soleil sur l’oliveraie, des oiseaux bruyants.
On aperçoit encore les montagnes de l’Alta Roca.
Voulant absolument trouver un sens à ce qui n’en a pas (piqûre à la gorge, cheville enflée), je me prends pour la nonne Citrouille amère vissée à son rocher. En l’occurrence un tabouret. En italien, le mot nonna ne veut-il pas dire grand-mère ?
La pluie n’est pas venue, ne viendra pas.
Je me suis mise à dessiner des lignes sur un carnet, des points et des carrés, des croix et des triangles.
Désoeuvrement à l’œuvre.
Ce pourrait être ça, les vacances. Un extrême désoeuvrement.
À moins que ce ne soit le mot tiré du sac pour aujourd’hui.
Le parcours des mots est le seul que je puisse faire puisque je ne parcours aucun chemin. Cheville toujours gonflée. Signe avant-coureur de l’arrêt total ?
En tout cas une interruption du mouvement de la marche. Alors je lis. Beaucoup. Sans vraie joie. Bizarre. Je pense à l’ami J.P. et à ses découvertes. Les miennes sont petites. En aucun cas joyeuses. Bizarre impression.
Peut-être suis-je en état d’attente tout simplement ?
Cheville, donc.


15 octobre

mardi 5 novembre 2019

Journal de Corse, 5, pluie



5, Pluie

Et la grue s’est remise au travail.
La lumière diffuse du matin s’est peu à peu affirmée.
En face on travaille; de part et d’autre du paysage, tout le monde se remet à l’ouvrage.
Les mûriers devant la maison commencent à avoir un feuillage jaunissant. Quelques feuilles tombent. Travail du temps.
Sagement j’attends de mes nouvelles.
Me souviens que Peter Handke a eu le Nobel.
Et une femme écrivain aussi que je vais découvrir. Deux raisons de sourire.
On aimerait être simplement joyeux.
Le plus aisément du monde.
Se réveiller tranquillement et s’endormir de même façon.
Mais la secrète inquiétude reste vivace sous les doigts. Tandis que je parcours le chantier, le vrai et le mien, je lance des lignes vers le futur, moi qui devrais savoir que j’en suis à la fin. Le manuscrit travaille. Je ne sais pas si je l’enverrai à mon retour.
Hier nous avons vu beaucoup de granits aux formes extraordinaires. Mais ce qui me reste présent, c’est la désolation du barrage de l’Ospedale.
Je ne sais pas pourquoi ces troncs décapités dans cette terre grise m’ont découragée.
Comme si le travail des hommes ajoutait à la destruction, toujours. Et que le découragement m’attendait au détour du texte.
Il y a eu aussi les bains sulfureux me ramenant au soufre de l’enfance à Marseille.
À la souffrance ?



Il faudrait ce soir que j’extraie du sac un mot joyeux.
Peut-être vais-je y parvenir aujourd’hui.

Pluie ? On dit qu’elle viendra demain.

14 octobre

lundi 4 novembre 2019

Journal de Corse (suite) 4, Corps



4, Corps

Ce sera rapide comme un dimanche.
Routes zigzagantes. Forêts. Granits.
Il y aura aussi un étrange lac de Patagonie aux eaux en partie évaporées.
Surplombé par des roches griffées par des monstres géants.
Un dimanche en tours et détours. Lecture aussi, par instants.
Nagazaki d’Éric Faye.
Jusqu’aux bains sulfureux de Caldane.
Une renaissance.
Puis un retour.
Et le mot ?
En face la grue n’a pas bougé. La nuit noire occulte toute lueur.
Il sera temps du repos, d’embrasser un lieu pour y déposer la douce fatigue des corps.
Mot retrouvé dans l’eau à 37°.
Corps au repos, corps du texte.
Corps, encore.


13 octobre

dimanche 3 novembre 2019

Journal de Corse, 3, Destruction


3, Destruction

S’en tenir là.
Là, c’est déjà un mot.
Un mot simple, monosyllabique, qui exprime le lieu.
Mais aussi l’endroit du texte où ça s’arrête.
Où hier je me suis arrêtée sur le granit.
Où ça s’interrompt.
Ça, autre mot simple, autre monosyllabe.
À quoi ça tient ?
À peu.
Emaz a-t-il écrit un recueil portant en couverture ce titre sec : Granit ?
Il faudrait faire une recherche. Lichen, Cambouis. Granit ?



Quel sera à la fin du jour le mot restant de la suite d’heures, d’impressions, de paroles échangées ?
La pluie avance. Mais pas encore jusqu’à la grue.
Aujourd’hui personne ne travaille. Pause, trêve, arrêt.
Le Petit a demandé quel âge nous aurions quand nous reviendrons à la maison.
Comme si ces vacances corses allaient durer si longtemps que nous changerions d’âge.
Le temps est la grande question pour les petits et les vieux. Comment on le mesure, comment on l’apprivoise, comment on le perd et parfois le gagne.

Retarder le moment de se remettre au travail, au vrai, pas celui-là qui ne consiste qu’à noter ce qui se passe et n’arrive pas.
Sur la très petite table d’écriture, en face de la grue au repos, j’attends.
Ou plutôt j’évite de prendre la décision de travailler réellement. En lieu de quoi, j’écris ce qui pourrait être une suite de lettres, un journal, des impressions de Corse. Une gymnastique nécessaire et presque joyeuse, une reprise des doigts sur le clavier, une danse légère des mots, qui ne prêterait pas à conséquence.
Aujourd’hui un bain de mer, comme disait ma mère. Vivifiant, régénérant.
Bain de soleil aussi.
Puis retour aux nuages gris, lourds, vont crever peut-être au-dessus des plages.
Pour l’heure, la fenêtre, la grue, l’absence d’horizon noyé dans la brume.
Que fait le paysage aux hommes qui l’habitent ?
Et à leur tour que font les hommes au paysage eux qui n’hésitent pas à déplacer des granits millénaires ?
On arrache, on coupe, on détruit.
Pour construire.
D’autres essaient de contrarier la destruction.
Jeune oliveraie plantée par notre hôte dont les oiseaux se repaissent.
Voilà que je me mets à voir davantage la destruction à l’œuvre que la construction.
Destruction, donc.

12 octobre

samedi 2 novembre 2019

Journal de Corse, 2, Granit



2, Granit

J’aperçois encore de la place où je suis la grue immobile et les nuages qui recouvrent presque tout, sauf la colline où elle se trouve.
Ce matin je m’amuse d’une coïncidence. Religieusement j’ai tenu à emporter une bibliothèque choisie pour nous accompagner en Corse. Après hésitation, j’ai laissé Handke sur la table. Et emporté Sebald et son Camposanto dont les quatre premiers textes évoquent son voyage en Corse.
Ce qui m’a amusée tient en peu de mots. Sebald lisait comme moi Corse-matin et y trouvait de quoi nourrir sa mélancolie. Il y a plus. Il a eu à commenter une photo et traînait les pieds pour le faire. Ne retrouvant plus l’image, il a cru être libéré de sa tâche. Mais sa logeuse corse la lui a renvoyée en lui donnant quelques précisions. Ce portail, écrit-elle, est celui de l’école que je fréquentais enfant à Porto-Vecchio. Nous le verrons tout à l’heure.
Que Sebald lise Corse-matin n’a en soi rien d’étonnant en Corse, me direz-vous.
Pour moi c’est source de joie. D’abord parce que cet écrivain m’importe beaucoup, ensuite parce que je ne lis que très peu le journal, enfin parce qu’il y est question de vie locale. Des menus événements qui constituent la trame d’un lieu, croisés avec l’espace dans lequel ils se déroulent requièrent l’attention des habitants de passage.
Nouvelles en mots, nouvelles en images.
Handke a reçu hier le prix Nobel.                                
J’ai vu son visage sur l’écran de la télévision, un homme âgé et d’une étonnante jeunesse.
Une de mes amies parle de lui (ou moi ?) comme de son voisin le plus proche. Dans nos géographies, la littérature permet ces rapprochements. Comme elle habite en banlieue parisienne, non loin de lui, je veux croire qu’ils se sont croisés, lui, le marcheur infatigable et elle qui sort si peu.



La grue lentement se remet au travail. En dessous d’elle les hommes sont tout petits. Les fenêtres sont béantes et les balcons toujours sans rambarde. Le monde continue à construire. Nous sommes vendredi 11 octobre. Le soleil découpe encore des lignes obliques dans l’oliveraie.

J’ignore ce que sera le mot du jour.
Nous n’en sommes encore qu’à son début.
J’avais noté sur un papier carré dans un exemplaire de Figures qui bougent un peu, « du mort dans le vivant », et je ne sais plus s’ils se rattachent à un poème de James Sacré ou à un texte d’un autre écrivain. Parce qu’il me semble, là, en face de la grue et de la maison trouée, que J.S. aurait plutôt écrit le contraire. Il me faudra revenir vers le livre et chercher.
Pourquoi me suis-je fixée sur cette grue davantage que sur un de ces oiseaux qui parcourent le jardin ? Sans doute parce qu’elle est un instrument de construction. Dans la discussion que nous avons eue hier avec un poète sur la plage, je retiens mon optimisme face à son désenchantement. Serait-ce que je crois au recommencement permanent de la vie ?

« …se ménager une prairie (…) s’y allonger afin de continuer à souffrir, certes, mais en paix… »

Qui a écrit cette phrase ?
Je ne sais pas. Elle donne à voir un lieu de repos après le lieu de fatigue dont parle Jaccottet. Mais laisse peu de répit à celui qui la lit. Après tout peut-être est-ce la même chose, un lieu de repos et un lieu de fatigue, un lieu où fatiguer sa peine.

Les oiseaux se battent dans l’olivier pour dérober ses fruits.
En face d’eux, en face de la grue qui se remet lentement en branle, je reste immobile.
Un oiseau au ventre très rouge attaque le tronc d’un autre arbre.
La vie s’active tandis que nous sommes immobilisés à écrire, à lire.
Un lézard rapide grimpe le long du tronc d’un mûrier.

On parle du droit des uns et des autres, des humains et de ceux des animaux. Même les arbres ont la loi pour eux. En Corse, dans certaines parties du paysage dévasté par les travaux de construction incessants, je m’interroge sur le droit des rochers. Qui s’en soucie ?
Ici les pierres sont des blocs de granit, souvent arrondis et cyclopéens.
On défonce à coup de bulldozers des terrains chargés d’énormes granits qui ont pour seul tort de gêner la mise en chantier d’une villa saisonnière. Parfois, quelques propriétaires ont cru bon d’en conserver quelques-uns mais ils les ont fait déplacer pour être, selon eux, à la bonne place. Une sorte de mauvais-bon goût tiré d’une connaissance hâtive des jardins japonais leur a donné l’envie de ces blocs définitivement apprivoisés. Mais surtout disposés au bon endroit ! Habitants ingrats qui ne savent pas se reconnaître dans le paysage qui les entoure.
Ont-ils seulement remarqué l’anagramme du granit ?
Je ne serai jamais tailleur de pierre et pour cause, mais le travail de la langue à tailler (en pièces) m’incombe.

Vers le rivage, certains blocs de granit rose semblent des ruines d’une ville disparue. Protégés par la loi, on peut les observer en suivant les sentiers du littoral. Aucune villa de parpaings ne peut être construite à côté d’eux, sans doute pour éviter la comparaison.

Mot tiré du sac ce soir, en regardant décliner la lumière mousseuse sur la grue à l’arrêt, mot aussi doux qu’il peut être rude, le mot sera granit.

vendredi 1 novembre 2019

JOURNAL DE CORSE Octobre, 1, chantier




Un bâtiment à l’état de ruine désole.
Souvent. Ou exalte un curieux sentiment de nostalgie.
Ou encore réveille des souvenirs esthétiques et littéraires.
Une culture des ruines.
L’invention de la mélancolie.



Je leur préfère aujourd’hui un bâtiment en construction au-dessus duquel s’élève une grue mobile, pour le moment à l’arrêt.
Cette ébauche de maison laisse présager des usages dont je ne saurai rien, puisqu’à l’évidence je serai repartie quand elle sera achevée.
Il est bon de l’avoir sous les yeux au moment où le passé déborde et ne nous aide qu’à concevoir nos défaites prochaines.
Une maison en construction laisse présager un avenir.
Voilà pourquoi les trous que sont actuellement les fenêtres me remplissent de gaieté.
De même les terrasses sans rambarde de protection et les gravats autour de la maison.
Quelque projet est à l’œuvre et ne tient pas compte des prévisions alarmistes que l’on entend partout et qui sont certainement fondées.
Nous sommes ici en marge du monde tel qu’il va et je compte sur cette maison en construction pour m’aider à surmonter la désolation qui emplit nos esprits sitôt que nous pensons au futur.
La présence du granit y est pour beaucoup. Même si les constructions nouvelles se font en parpaings.
Comme pour me donner raison, sur la route passent et repassent de nombreux petits camions à plateaux chargés de matériaux de construction. De l’endroit où je me suis installée, je les vois aller et venir en contrebas du bâtiment qui se construit. Assez lentement puisque la grue ne bouge pas et que le chantier semble désert. Il faut dire qu’il y a un peu de vent. Verrai-je du changement le long de ces jours que nous allons passer ici ?
Vu des oiseaux. Soupçonné des lapins. Entendu un chien hurler tel un loup.
Ramassé des écorces de chêne-liège, un granit rond, un gland.
Rapines légères. Puis lectures.
Je lis que le nom donné à l’enfant naissant sert à tromper la mort. Espoir des parents face à la Faucheuse. Qui m’a nommé en premier ? Mon père qui a trompé tout le monde en courant me déclarer sa fille ? Je n’en saurai jamais rien. Il y a autour de ma naissance tellement de questions. Elles subsistent dans le choix qui a été fait du prénom que je porte. Comme si une fois prononcé, on entendait un point d’interrogation. Suspens de la vie dans la voix.
Dans le livre acheté d’occasion, je découvre une dédicace de l’auteur à une Ann-Laure. Elle se termine par amitiés vives, ce qui n’a pas empêché la dédicataire de se débarrasser du livre. Rapidement, vu la date d’impression. Dans un autre livre emporté ici, vole une feuille couverte d’une écriture que je reconnais pour celle d’une amie et qui reprend des extraits d’un livre de Modiano, Accident mortel. Consciencieusement sont rapportées les citations suivies de la page où elles figurent. J’en déduis que ce livre est resté à la maison après le passage de cette amie.
J’ai connu une Marie-Laure en Finlande dont la vie compliquée s’est achevée bien trop tôt.
Je ne sais pas si son nom l’a protégée.
En tout cas la Faucheuse a su la retrouver en France.



10 heures du matin. Le chantier commence. On a tout le temps. La grue doucement tourne.
Des gens travaillent.
Je lis des récits de voyage de Russell Banks. C’est un homme blanc qui visite les îles de la Caraïbe. Le vent souffle à peine. Je ne sais pas si j’écris un récit de voyage. Pourtant je ne suis pas chez moi en Corse. Et l’observation me requiert entière. Observation immobile d’un chantier.
Qui suis-je donc si ce n’est une voyageuse ?
Chaque jour noter un mot, a écrit quelqu’un. Un mot qui résumerait la journée ou en serait le point d’orgue. Hier, la mer.
Aujourd’hui ?
Chantier convient assez bien.
Ce soir la grue est au repos. Sa silhouette telle l’élytre perdue du criquet rencontré ce matin sur la terrasse se détache sur ciel. L’animal semblait rechercher mon aide et un peu de réconfort. Tout en lui parlant, avec l’impression qu’il m’implorait du regard, je scrutais son corps. Non seulement il lui manquait un élytre, mais il avait une patte endommagée. Se propulsant sur ce qui lui tenait lieu de queue, il avançait vers moi. Je fis un geste, peut-être un peu vif, il s’envola dans un olivier tout proche. Il pouvait donc voler !
Peu à peu la nuit noie le paysage, laissant seulement visible un ciel pur et encore lumineux malgré l’heure tardive.
Le mot chantier décidément convient à ce premier jour.

10 octobre