lundi 4 novembre 2019

Journal de Corse (suite) 4, Corps



4, Corps

Ce sera rapide comme un dimanche.
Routes zigzagantes. Forêts. Granits.
Il y aura aussi un étrange lac de Patagonie aux eaux en partie évaporées.
Surplombé par des roches griffées par des monstres géants.
Un dimanche en tours et détours. Lecture aussi, par instants.
Nagazaki d’Éric Faye.
Jusqu’aux bains sulfureux de Caldane.
Une renaissance.
Puis un retour.
Et le mot ?
En face la grue n’a pas bougé. La nuit noire occulte toute lueur.
Il sera temps du repos, d’embrasser un lieu pour y déposer la douce fatigue des corps.
Mot retrouvé dans l’eau à 37°.
Corps au repos, corps du texte.
Corps, encore.


13 octobre

dimanche 3 novembre 2019

Journal de Corse, 3, Destruction


3, Destruction

S’en tenir là.
Là, c’est déjà un mot.
Un mot simple, monosyllabique, qui exprime le lieu.
Mais aussi l’endroit du texte où ça s’arrête.
Où hier je me suis arrêtée sur le granit.
Où ça s’interrompt.
Ça, autre mot simple, autre monosyllabe.
À quoi ça tient ?
À peu.
Emaz a-t-il écrit un recueil portant en couverture ce titre sec : Granit ?
Il faudrait faire une recherche. Lichen, Cambouis. Granit ?



Quel sera à la fin du jour le mot restant de la suite d’heures, d’impressions, de paroles échangées ?
La pluie avance. Mais pas encore jusqu’à la grue.
Aujourd’hui personne ne travaille. Pause, trêve, arrêt.
Le Petit a demandé quel âge nous aurions quand nous reviendrons à la maison.
Comme si ces vacances corses allaient durer si longtemps que nous changerions d’âge.
Le temps est la grande question pour les petits et les vieux. Comment on le mesure, comment on l’apprivoise, comment on le perd et parfois le gagne.

Retarder le moment de se remettre au travail, au vrai, pas celui-là qui ne consiste qu’à noter ce qui se passe et n’arrive pas.
Sur la très petite table d’écriture, en face de la grue au repos, j’attends.
Ou plutôt j’évite de prendre la décision de travailler réellement. En lieu de quoi, j’écris ce qui pourrait être une suite de lettres, un journal, des impressions de Corse. Une gymnastique nécessaire et presque joyeuse, une reprise des doigts sur le clavier, une danse légère des mots, qui ne prêterait pas à conséquence.
Aujourd’hui un bain de mer, comme disait ma mère. Vivifiant, régénérant.
Bain de soleil aussi.
Puis retour aux nuages gris, lourds, vont crever peut-être au-dessus des plages.
Pour l’heure, la fenêtre, la grue, l’absence d’horizon noyé dans la brume.
Que fait le paysage aux hommes qui l’habitent ?
Et à leur tour que font les hommes au paysage eux qui n’hésitent pas à déplacer des granits millénaires ?
On arrache, on coupe, on détruit.
Pour construire.
D’autres essaient de contrarier la destruction.
Jeune oliveraie plantée par notre hôte dont les oiseaux se repaissent.
Voilà que je me mets à voir davantage la destruction à l’œuvre que la construction.
Destruction, donc.

12 octobre

samedi 2 novembre 2019

Journal de Corse, 2, Granit



2, Granit

J’aperçois encore de la place où je suis la grue immobile et les nuages qui recouvrent presque tout, sauf la colline où elle se trouve.
Ce matin je m’amuse d’une coïncidence. Religieusement j’ai tenu à emporter une bibliothèque choisie pour nous accompagner en Corse. Après hésitation, j’ai laissé Handke sur la table. Et emporté Sebald et son Camposanto dont les quatre premiers textes évoquent son voyage en Corse.
Ce qui m’a amusée tient en peu de mots. Sebald lisait comme moi Corse-matin et y trouvait de quoi nourrir sa mélancolie. Il y a plus. Il a eu à commenter une photo et traînait les pieds pour le faire. Ne retrouvant plus l’image, il a cru être libéré de sa tâche. Mais sa logeuse corse la lui a renvoyée en lui donnant quelques précisions. Ce portail, écrit-elle, est celui de l’école que je fréquentais enfant à Porto-Vecchio. Nous le verrons tout à l’heure.
Que Sebald lise Corse-matin n’a en soi rien d’étonnant en Corse, me direz-vous.
Pour moi c’est source de joie. D’abord parce que cet écrivain m’importe beaucoup, ensuite parce que je ne lis que très peu le journal, enfin parce qu’il y est question de vie locale. Des menus événements qui constituent la trame d’un lieu, croisés avec l’espace dans lequel ils se déroulent requièrent l’attention des habitants de passage.
Nouvelles en mots, nouvelles en images.
Handke a reçu hier le prix Nobel.                                
J’ai vu son visage sur l’écran de la télévision, un homme âgé et d’une étonnante jeunesse.
Une de mes amies parle de lui (ou moi ?) comme de son voisin le plus proche. Dans nos géographies, la littérature permet ces rapprochements. Comme elle habite en banlieue parisienne, non loin de lui, je veux croire qu’ils se sont croisés, lui, le marcheur infatigable et elle qui sort si peu.



La grue lentement se remet au travail. En dessous d’elle les hommes sont tout petits. Les fenêtres sont béantes et les balcons toujours sans rambarde. Le monde continue à construire. Nous sommes vendredi 11 octobre. Le soleil découpe encore des lignes obliques dans l’oliveraie.

J’ignore ce que sera le mot du jour.
Nous n’en sommes encore qu’à son début.
J’avais noté sur un papier carré dans un exemplaire de Figures qui bougent un peu, « du mort dans le vivant », et je ne sais plus s’ils se rattachent à un poème de James Sacré ou à un texte d’un autre écrivain. Parce qu’il me semble, là, en face de la grue et de la maison trouée, que J.S. aurait plutôt écrit le contraire. Il me faudra revenir vers le livre et chercher.
Pourquoi me suis-je fixée sur cette grue davantage que sur un de ces oiseaux qui parcourent le jardin ? Sans doute parce qu’elle est un instrument de construction. Dans la discussion que nous avons eue hier avec un poète sur la plage, je retiens mon optimisme face à son désenchantement. Serait-ce que je crois au recommencement permanent de la vie ?

« …se ménager une prairie (…) s’y allonger afin de continuer à souffrir, certes, mais en paix… »

Qui a écrit cette phrase ?
Je ne sais pas. Elle donne à voir un lieu de repos après le lieu de fatigue dont parle Jaccottet. Mais laisse peu de répit à celui qui la lit. Après tout peut-être est-ce la même chose, un lieu de repos et un lieu de fatigue, un lieu où fatiguer sa peine.

Les oiseaux se battent dans l’olivier pour dérober ses fruits.
En face d’eux, en face de la grue qui se remet lentement en branle, je reste immobile.
Un oiseau au ventre très rouge attaque le tronc d’un autre arbre.
La vie s’active tandis que nous sommes immobilisés à écrire, à lire.
Un lézard rapide grimpe le long du tronc d’un mûrier.

On parle du droit des uns et des autres, des humains et de ceux des animaux. Même les arbres ont la loi pour eux. En Corse, dans certaines parties du paysage dévasté par les travaux de construction incessants, je m’interroge sur le droit des rochers. Qui s’en soucie ?
Ici les pierres sont des blocs de granit, souvent arrondis et cyclopéens.
On défonce à coup de bulldozers des terrains chargés d’énormes granits qui ont pour seul tort de gêner la mise en chantier d’une villa saisonnière. Parfois, quelques propriétaires ont cru bon d’en conserver quelques-uns mais ils les ont fait déplacer pour être, selon eux, à la bonne place. Une sorte de mauvais-bon goût tiré d’une connaissance hâtive des jardins japonais leur a donné l’envie de ces blocs définitivement apprivoisés. Mais surtout disposés au bon endroit ! Habitants ingrats qui ne savent pas se reconnaître dans le paysage qui les entoure.
Ont-ils seulement remarqué l’anagramme du granit ?
Je ne serai jamais tailleur de pierre et pour cause, mais le travail de la langue à tailler (en pièces) m’incombe.

Vers le rivage, certains blocs de granit rose semblent des ruines d’une ville disparue. Protégés par la loi, on peut les observer en suivant les sentiers du littoral. Aucune villa de parpaings ne peut être construite à côté d’eux, sans doute pour éviter la comparaison.

Mot tiré du sac ce soir, en regardant décliner la lumière mousseuse sur la grue à l’arrêt, mot aussi doux qu’il peut être rude, le mot sera granit.

vendredi 1 novembre 2019

JOURNAL DE CORSE Octobre, 1, chantier




Un bâtiment à l’état de ruine désole.
Souvent. Ou exalte un curieux sentiment de nostalgie.
Ou encore réveille des souvenirs esthétiques et littéraires.
Une culture des ruines.
L’invention de la mélancolie.



Je leur préfère aujourd’hui un bâtiment en construction au-dessus duquel s’élève une grue mobile, pour le moment à l’arrêt.
Cette ébauche de maison laisse présager des usages dont je ne saurai rien, puisqu’à l’évidence je serai repartie quand elle sera achevée.
Il est bon de l’avoir sous les yeux au moment où le passé déborde et ne nous aide qu’à concevoir nos défaites prochaines.
Une maison en construction laisse présager un avenir.
Voilà pourquoi les trous que sont actuellement les fenêtres me remplissent de gaieté.
De même les terrasses sans rambarde de protection et les gravats autour de la maison.
Quelque projet est à l’œuvre et ne tient pas compte des prévisions alarmistes que l’on entend partout et qui sont certainement fondées.
Nous sommes ici en marge du monde tel qu’il va et je compte sur cette maison en construction pour m’aider à surmonter la désolation qui emplit nos esprits sitôt que nous pensons au futur.
La présence du granit y est pour beaucoup. Même si les constructions nouvelles se font en parpaings.
Comme pour me donner raison, sur la route passent et repassent de nombreux petits camions à plateaux chargés de matériaux de construction. De l’endroit où je me suis installée, je les vois aller et venir en contrebas du bâtiment qui se construit. Assez lentement puisque la grue ne bouge pas et que le chantier semble désert. Il faut dire qu’il y a un peu de vent. Verrai-je du changement le long de ces jours que nous allons passer ici ?
Vu des oiseaux. Soupçonné des lapins. Entendu un chien hurler tel un loup.
Ramassé des écorces de chêne-liège, un granit rond, un gland.
Rapines légères. Puis lectures.
Je lis que le nom donné à l’enfant naissant sert à tromper la mort. Espoir des parents face à la Faucheuse. Qui m’a nommé en premier ? Mon père qui a trompé tout le monde en courant me déclarer sa fille ? Je n’en saurai jamais rien. Il y a autour de ma naissance tellement de questions. Elles subsistent dans le choix qui a été fait du prénom que je porte. Comme si une fois prononcé, on entendait un point d’interrogation. Suspens de la vie dans la voix.
Dans le livre acheté d’occasion, je découvre une dédicace de l’auteur à une Ann-Laure. Elle se termine par amitiés vives, ce qui n’a pas empêché la dédicataire de se débarrasser du livre. Rapidement, vu la date d’impression. Dans un autre livre emporté ici, vole une feuille couverte d’une écriture que je reconnais pour celle d’une amie et qui reprend des extraits d’un livre de Modiano, Accident mortel. Consciencieusement sont rapportées les citations suivies de la page où elles figurent. J’en déduis que ce livre est resté à la maison après le passage de cette amie.
J’ai connu une Marie-Laure en Finlande dont la vie compliquée s’est achevée bien trop tôt.
Je ne sais pas si son nom l’a protégée.
En tout cas la Faucheuse a su la retrouver en France.



10 heures du matin. Le chantier commence. On a tout le temps. La grue doucement tourne.
Des gens travaillent.
Je lis des récits de voyage de Russell Banks. C’est un homme blanc qui visite les îles de la Caraïbe. Le vent souffle à peine. Je ne sais pas si j’écris un récit de voyage. Pourtant je ne suis pas chez moi en Corse. Et l’observation me requiert entière. Observation immobile d’un chantier.
Qui suis-je donc si ce n’est une voyageuse ?
Chaque jour noter un mot, a écrit quelqu’un. Un mot qui résumerait la journée ou en serait le point d’orgue. Hier, la mer.
Aujourd’hui ?
Chantier convient assez bien.
Ce soir la grue est au repos. Sa silhouette telle l’élytre perdue du criquet rencontré ce matin sur la terrasse se détache sur ciel. L’animal semblait rechercher mon aide et un peu de réconfort. Tout en lui parlant, avec l’impression qu’il m’implorait du regard, je scrutais son corps. Non seulement il lui manquait un élytre, mais il avait une patte endommagée. Se propulsant sur ce qui lui tenait lieu de queue, il avançait vers moi. Je fis un geste, peut-être un peu vif, il s’envola dans un olivier tout proche. Il pouvait donc voler !
Peu à peu la nuit noie le paysage, laissant seulement visible un ciel pur et encore lumineux malgré l’heure tardive.
Le mot chantier décidément convient à ce premier jour.

10 octobre

lundi 7 octobre 2019

Hospitalité de la mer


Quand tu pars, tu te demandes ce que tu quittes.
Tu fais un tour de la maison.
Tu regardes ce qui reste.
Tu te demandes ce qui va arriver aux livres sur les étagères.
Alors tu en choisis quelques-uns que tu emporteras pour traverser la mer avec toi. Des privilégiés ? En tout cas des compagnons de voyage. Tu les as choisis minutieusement. Et il va te falloir les ranger dans un sac en compagnie de ceux que tu vas offrir. Mais eux, les aimés, tu ne pourras les déposer sur une table que la traversée finie. Alors ils prendront toute leur place. Camposanto, par exemple qu’l n’est pas question de laisser ici, en compagnie d’Austerlitz ou de La petite moureuse. Lui vient avec toi, côtoiera dans le grand sac le Portugal et la poésie, suivra ta route.
Parfois tu as constaté que tu n’avais pas ouvert certains des livres emportés. Il n’importe ! Ils étaient du voyage et du moment. Cette fois, vas-tu emporter un livre de Robert Walser ? la correspondance ? Les petites proses ? le territoire du crayon ?
Tu tournes dans la bibliothèque et tu regardes les abandonnés, ceux qui ne viendront pas avec toi en Italie. Tu leur laisses le vaste espace silencieux de la maison. Ils devront se contenter de bruire doucement, les uns avec les autres, vivants et morts confondus.
Partir est un rêve immobile.
D’où l’importance des livres lourds au fond du sac.
Se lester de leur silence, celui des abandonnés comme celui des compagnons.
Voilà ce que tu te dis.
Tu as besoin d’eux bien davantage que de vêtements. N’en sont-ils pas d’ailleurs ?
Bien à la mesure de ton appétit, toujours ajustés et répondant au mieux à ton désir de découverte. Paysages noir sur blanc.
La valise est ouverte, le sac rempli. Tu sais que de nouveaux compagnons rejoindront les anciens, achetés au gré des rencontres, pourvoyeurs d’émotions et de surprises. Au même titre que Corse et Italie ?
Sans doute.
Et puis il y a les gens de rencontre qui rejoindront ensuite ta maison, au retour, lorsqu’à nouveau assise au bureau, tu tenteras de les retrouver, en écrivant.
Un voyage est annoncé qui commence par une traversée.
Que désirer d’autre si ce n’est une mer calme et accueillante, où les bateaux chargés d’hommes et de femmes arrivent à bon port ?
Tous, sans exception.
Cette mer que tu aimes tellement, tu la souhaites maternellement bleue, hospitalière à ceux qui, la traversant, rêvent d’asile.
Plus du tout vineuse, mais ouverte comme une main.
Bleue.

 7 octobre


samedi 5 octobre 2019

Animaux de jeunesse




Ce matin, je lis dingo, je lis chien, je lis lointain.
Une question est posée aux australiens : canis familiaris ou canis dingo, cette dernière appellation en ferait une espèce autochtone à protéger.
La réponse importe pour la survie de l’animal .
Encore une fois c’est la question qui nous intéresse. En tant que travailleurs de la langue, travailleuses aussi. Chez ma mère à Marseille, la travailleuse était un petit meuble en bois dans lequel elle rangeait la couture. Aujourd’hui, certains achètent ça à prix d’or telle une antiquité originale. J’ai conservé la travailleuse maternelle , remplie à ras bords de fils de toutes les couleurs.
Mais revenons au mot, si ce n’est à l’animal de jeunesse que fut pour moi et d’autres jeunes lecteurs, le dingo. Un adjectif à ne pas être affublé. Mais aussi le fou du Journal de Mickey que mon père m’apportait quand il me gardait.
Qui dit encore dans les cours de récréation : tu es dingo ! Dingue, je ne sais pas, mais à mon avis ni l’un ni l’autre. De dingue à dingo, un pas vite franchi pour nous faire croire que ce chien est fou et qu’il faut le détruire. En tout cas c’est ce qui prévaut en Australie où le dingo (dit le journal que je lis) doit être classé comme canis familiaris et de ce fait peut être tué comme n’importe quel chien errant de 15 kilos, affamé et dangereux pour les troupeaux.
Dans les animaux de jeunesse, je conserve le dingo et le tatou en l’honneur duquel je me suis fait tatouer sur l’épaule une lettre de l’alphabet, elle aussi menacée d’extinction. La langue, comme l’animal de jeunesse, surgit à l’improviste et nous entraîne à sa suite en de drôles de dérive. Dans quel livre ai-je lu le mot dingo ? Jules Verne ?
Le matin s’arrête ici après avoir bien rataponné et la journée commence avec poules et jardins.

6 octobre

mardi 1 octobre 2019

Condensation du poème





ce matin je voulais écrire un poème condensé qui dirait tout ce qui connu de tous ne se dit pas ou mal trop vite ou trop fort je voulais c'est aussi simple que rien à dire trop à dire la condensation est un mot pour ce qui se resserre en bouche cent morts hier dans la mer que nous aimons et sur laquelle vont les petits bateaux de nos enfants je voulais écrire hier les dernières tomates dégustées le premier siphon débouché auquel j'aimerais mettre un Y pour épouser sa forme mais on ne se marie pas avec un objet surtout celui-là aujourd’hui la couleur bleue a envahi le tambour de la machine à laver pour mon plus grand plaisir je voulais écrire sur l'attente du sourire des amis en vrac tiré du sac avant que le camion-poubelle n’ait emporté les débris de mots les crocus fanés et les journées dilapidées en rêves mal venus et vite mis à sac