Cher Bosseigne,
Aujourd'hui revenons aux noms.
Noms de famille. Noms de rien. Nom de nom.
Je suis venue ici à la poursuite d'un nom, le nôtre.
Ou plutôt celui d'une famille en fuite.
En secret de fuite.
Ce que je vais ramener tiendra en si peu de mots que.
Des pages vides. Une recherche blanche.
Ce nom de Berdoz que j'ai du mal à dire. Maudire?
Cette hâte aussi à pousuivre parce que le temps est compté.
Quelle obstinée je fais, diras-tu depuis la terrasse où ce matin tu te tiens car le temps est encore doux chez nous.
Ici la fraîcheur, mais la fenêtre ouverte.
Les routes, cette patrie.
Voilà ce que je retrouve si loin de toi, en lisant et marchant.
A la foire aux livres qui se tient au village, j'ai trouvé ce que je cherchais.
Follain, Guillevic et surtout le Journal de Gustave Roud, publié en Suisse avec une belle préface de Philippe Jacottet.
Livre essentiel, qui m'a accompagnée une partie de la nuit.
A éclairé aussi cette histoire de nom de famille.
Et le talus, celui d'hier et de ce matin, éclairé doucement par le soleil automnal.
Un talus, pour qui arpente les routes, a toute son importance, il peut être amical ou inhospitalier.
Bien sûr Roud a arpenté le Jorat et marché plus que je ne pourrais jamais le faire. Sa famille était autour de lui mais ne guérissait pas ce sentiment d'être sans patrie. Non qu'il détestât la Suisse. Mais sa place était difficile à trouver. Alors la route, les chemins lui donnaient un pays, une patrie. Le marcheur en se déplaçant fait bouger le paysage et ses pensées. Rousseau l'a écrit bien mieux et lui aussi avait une belle expérience à la fois de sa différence et de la marche.
Me suis dit, Bosseigne, que nous étions plus que des orphelins, des apatrides. Ne connaissant au fond rien de ce qui attache à une patrie, mais plutôt à des noms et des mots qui, mis ensemble, nous emportent plus loin que le nom de cette famille dont nous ne savons pas retrouver la moindre trace. Et si ce mot bizarre de sanpatri revient sans cesse dans ce que je tente d'écrire et de faire, n'en est-ce pas justement la preuve?
Je te parlais du talus, celui d'hier et celui de ce matin. C'est le même que je vois de ma fenêtre. Il me donne à penser. Son compagnonnage est de l'ordre de celui que trouvait Gustave Roud dans ses marches, en compagnie d'un arbre, d'un oiseau venu lui apporter un signe depuis les lointains où se tenait sa mère morte, bien plus encore que la compagnie des aimés. Cet entretien avec la nature est la manière qu'il avait de s'échapper un peu de lui-même.
Et nous, Bosseigne, comment échappons-nous à cette absence originelle?
Je t'écrirai plus longuement dans la journée. Toujours à la recherche de ce nom de famille. Il faut te dire qu'ici ce nom est présent sur des devantures d'opticiens. Voir! Très étrangement les noms que nous portons ou d'où nous venons sont des noms bizarres, rares ou difficiles à repérer par les amateurs de généalogie. Sauf Berdoz en Suisse. il y en a des quantités. Mais notre petite grand-mère, Marie-Louise, fille d'un Berdoz, morte d'une mauvaise chute à Marseille en décembre 1952, d'où venait sa mère, d'où venait son père?
Après tout ça n'a peut-être aucune importance.
Il devrait faire beau. Je vais aller suivre les talus et monter jusqu'à Première ou descendre jusqu'à Croy.
Voilà tout!
samedi 14 septembre 2013
vendredi 13 septembre 2013
Attendre, dit Roud, ces brigands du Jorat connaissaient la musique!
Mon cher parent,
Bien entendu commencer une lettre suppose de savoir à qui l'on s'adresse.
Et la famille en fuite se recompose avec ce mot de parent que je te donne, tu ne m'en voudras pas.
Bonjour, cher B. aurais-je pu choisir pour commencer la nouvelle lettre, mais non.
Car ici, en Suisse, la question familiale est au centre.
Comme dit la chère Claire, notre famille en morceaux peut se recomposer avec Roud, Walser, Soutter.
Parcouru un texte de Sereine Berlotier, Soutter sous la terre. Relu les titres des oeuvres avec émotion.
Tous des Suisses. Le tronc de l'arbre généalogique s'en portera mieux, en effet.
Tu le vois, la lettre servira de journal, incapable que je suis d'en rester à une écriture de diariste, ayant besoin du regard exercé qui est le tien, à la fois critique et imaginatif. M'en suis fait la réflexion en parcourant de journal de Ramuz hier soir. Il me faut, pour écrire, sentir la tension de l'autre vers qui j'écris.
Et ce matin, lecture au petit-déjeuner de la fille de Frisch, un autre grand suisse mais qui n'est pas de ma famille, à la différence de cet autre contre qui j'ai gagné mon pari, Paul Nizon. C'était à Dijon, il était question du Fernet-Branca. Y en avait-il ou pas dans le café où nous étions? Evidemment que oui! J'ai gagné. Le billet de cinq euros est toujours dans mon bureau.
Mais il était question pour moi d'autre chose, d'un verbe, attendre, retrouvé chez Gustave Roud mais aussi chez d'autres dans des sens différents. Les brigands du Jorat attendaient les voyageurs pour les tuer et les détrousser, pays rude que ce Jorat pauvre d'autrefois. Aujourd'hui il semble si simple et propre, beau et tendre que j'ai du mal à voir au coin des bois ces brigands dont parle Gustave Roud. Je vois plutôt des moissonneurs au beau visage hâlé et aux bras brunis de soleil. Aimé, pour mémoire. Du reste, les photographies de Gustave Roud ne montrent aucun brigand mais des paysans en plein travail. Le besoin de faire des images pour un écrivain est une chose qui interroge. Ainsi je pars souvent avec mon appareil et ai pris l'habitude de photographier les différentes étapes de mes travaux de broderie et de collage. J'ignore quelle en est la nécessité mais elle existe. Il s'agit à la fois d'attendre et d'atteindre le moment exact où la pièce sera terminée et, bizarrement, l'oeil extérieur sera celui que me donne l'objectif. Le mot est bien choisi! Etait-ce une motivation analogue qui guidait Gustave Roud? Ou bien voulait-il arrêter un peu ce temps qui broierait les aimés? Il y a évidemment de ça dans ses images. Mais aussi autre chose: cette attente du moment d'écrire et ce geste de prendre des photos beaucoup plus facile en société que de se mettre à écrire, là, sur le champ où travaillent les hommes.
Je me souviens qu'un ami, il y a longtemps, m'avait donné la traduction du verbe attendre en espagnol: esperar. Rien de ça en français. Ni en suisse.
Chez Denise Mützenberg et Claire Krähenbühl, le verbe attendre désigne l'attente vécue par leurs parents des jumelles à naître.
Arturo Trumba et la petite mariée des orties.
Chez Roud, la proie que les brigands espèrent.
Chez d'autres, comme dans le dernier roman de Javier Marias ( tu sais mon admiration pour son oeuvre et la relation particulière qui m'a unie à cet écrivain espagnol), c'est l'attente d'un moment heureux: en l'occurrence l'attente fébrile de la narratrice pour qui voir chaque matin un couple dans la cafétéria où ils prennent tous les jours leur petit déjeuner est gage d'apaisement pour la journée entière.
Nous attendons beaucoup dans une vie.
Attentes diverses qui vont de la joie à la douleur. Attente du moment propice pour écrire. Retardement.
Attente du train qui vous ramène ou vous emporte.
Quel verbe!
Et il y a la marche en plaine.
Pourtant ici tout monte et redescend.
Envie d'aller du côté de la forêt d'Envy, justement.
Envie de ce temps frais qu'aimait Gustave Roud.
Tristesse vague de n'être pas allée jusqu'à Ballaigues chercher la tombe de Louis sous la terre.
Hier au téléphone: on vous attend, on attend que vous écriviez sur ce territoire de la folie suisse.
Mais silence.
Je brode à la place des mots: POLOGNE-LAPSUS-BRETON.
Comprend qui peut.
Bien entendu commencer une lettre suppose de savoir à qui l'on s'adresse.
Et la famille en fuite se recompose avec ce mot de parent que je te donne, tu ne m'en voudras pas.
Bonjour, cher B. aurais-je pu choisir pour commencer la nouvelle lettre, mais non.
Car ici, en Suisse, la question familiale est au centre.
Comme dit la chère Claire, notre famille en morceaux peut se recomposer avec Roud, Walser, Soutter.
Parcouru un texte de Sereine Berlotier, Soutter sous la terre. Relu les titres des oeuvres avec émotion.
Tous des Suisses. Le tronc de l'arbre généalogique s'en portera mieux, en effet.
Tu le vois, la lettre servira de journal, incapable que je suis d'en rester à une écriture de diariste, ayant besoin du regard exercé qui est le tien, à la fois critique et imaginatif. M'en suis fait la réflexion en parcourant de journal de Ramuz hier soir. Il me faut, pour écrire, sentir la tension de l'autre vers qui j'écris.
Et ce matin, lecture au petit-déjeuner de la fille de Frisch, un autre grand suisse mais qui n'est pas de ma famille, à la différence de cet autre contre qui j'ai gagné mon pari, Paul Nizon. C'était à Dijon, il était question du Fernet-Branca. Y en avait-il ou pas dans le café où nous étions? Evidemment que oui! J'ai gagné. Le billet de cinq euros est toujours dans mon bureau.
Mais il était question pour moi d'autre chose, d'un verbe, attendre, retrouvé chez Gustave Roud mais aussi chez d'autres dans des sens différents. Les brigands du Jorat attendaient les voyageurs pour les tuer et les détrousser, pays rude que ce Jorat pauvre d'autrefois. Aujourd'hui il semble si simple et propre, beau et tendre que j'ai du mal à voir au coin des bois ces brigands dont parle Gustave Roud. Je vois plutôt des moissonneurs au beau visage hâlé et aux bras brunis de soleil. Aimé, pour mémoire. Du reste, les photographies de Gustave Roud ne montrent aucun brigand mais des paysans en plein travail. Le besoin de faire des images pour un écrivain est une chose qui interroge. Ainsi je pars souvent avec mon appareil et ai pris l'habitude de photographier les différentes étapes de mes travaux de broderie et de collage. J'ignore quelle en est la nécessité mais elle existe. Il s'agit à la fois d'attendre et d'atteindre le moment exact où la pièce sera terminée et, bizarrement, l'oeil extérieur sera celui que me donne l'objectif. Le mot est bien choisi! Etait-ce une motivation analogue qui guidait Gustave Roud? Ou bien voulait-il arrêter un peu ce temps qui broierait les aimés? Il y a évidemment de ça dans ses images. Mais aussi autre chose: cette attente du moment d'écrire et ce geste de prendre des photos beaucoup plus facile en société que de se mettre à écrire, là, sur le champ où travaillent les hommes.
Je me souviens qu'un ami, il y a longtemps, m'avait donné la traduction du verbe attendre en espagnol: esperar. Rien de ça en français. Ni en suisse.
Chez Denise Mützenberg et Claire Krähenbühl, le verbe attendre désigne l'attente vécue par leurs parents des jumelles à naître.
Arturo Trumba et la petite mariée des orties.
Chez Roud, la proie que les brigands espèrent.
Chez d'autres, comme dans le dernier roman de Javier Marias ( tu sais mon admiration pour son oeuvre et la relation particulière qui m'a unie à cet écrivain espagnol), c'est l'attente d'un moment heureux: en l'occurrence l'attente fébrile de la narratrice pour qui voir chaque matin un couple dans la cafétéria où ils prennent tous les jours leur petit déjeuner est gage d'apaisement pour la journée entière.
Nous attendons beaucoup dans une vie.
Attentes diverses qui vont de la joie à la douleur. Attente du moment propice pour écrire. Retardement.
Attente du train qui vous ramène ou vous emporte.
Quel verbe!
Et il y a la marche en plaine.
Pourtant ici tout monte et redescend.
Envie d'aller du côté de la forêt d'Envy, justement.
Envie de ce temps frais qu'aimait Gustave Roud.
Tristesse vague de n'être pas allée jusqu'à Ballaigues chercher la tombe de Louis sous la terre.
Hier au téléphone: on vous attend, on attend que vous écriviez sur ce territoire de la folie suisse.
Mais silence.
Je brode à la place des mots: POLOGNE-LAPSUS-BRETON.
Comprend qui peut.
mercredi 11 septembre 2013
Le tatou, ma mère et Ramuz
Cher B.
Avant de te parler d'autre chose, parlons suisse.
Ce qui signifie parlons italien par exemple.
L'armadillo, pour commencer.
C'est un texte que j'ai lu entièrement à haute voix hier après-midi. Comme je suis seule, je n'éprouvais aucune honte à m'exprimer en italien. J'y ai retrouvé à la fois la fantaisie du poète et la férule maternelle. Et aussi ce que je t'écrivais hier à propos de la honte. Un sentiment que je connais bien, issu de la tradition familiale du secret. Honte de l'enfance, de l'école, de la pauvreté. Honte de soi. De se nommer.
Honte de dire ce qui mène ma vie, la conduit, l'égare et lui donne un sens. Il semble que tu sois épargné par ce sentiment d'indignité. Je m'en réjouis.
L'armadillo, c'est le tatou.
Longtemps ma mère, pour une raison que j'ignore, m'a appelée ainsi. A cause de la carapace de l'animal? De son étrange douceur?
Elle savait déjà que nos rapports seraient difficiles. Pourtant le tatou, l'armadillo, le poète le décrit bienveillant et sans inquiétude particulière malgré les prédateurs attachés à sa perte:
On peut recruter des indigènes ivres
ou des armées de moustiques, pour le chasser.
Le tatou ne s'en préoccupe pas.
Je ne me savais pas si impassible!
En tout cas le texte (une série de 15 courts poèmes) est un vrai enchantement.
Le poète tessinois s'appelle Fabio Pusterlo, lui-même traducteur de Jacottet.
Ce tatou lit. Mais oui! Et semble-t-il de la bonne littérature puisqu'il lit Cervantès.
E quando sorge la luna, legge Cervantes.
Et quand se lève la lune, il lit Cervantès.
Comme Ramuz.
Mais l'écrivain vaudois le lit d'autre manière, se servant de Don Quichotte et de sa cuirasse pour se moquer de ses contemporains chimériques. Bizarrement, il ne s'inclut pas dans la liste qu'il dresse, faisant le portrait de ces nouveaux rêveurs et de leurs particularismes et conclut en date du 10 septembre 1895 : "Rien de plus terrible que les illusions."
Mais pour écrire, ne faut-il pas avoir cédé à une illusion?
Du reste, un peu plus loin dans son journal, en date d'avril 1900, Ramuz se contredit un peu en évoquant les voyageurs inlassables qu'il compare aux poètes dont il se réclame: "Mais nous, pauvres êtres, pétris de rêve et de caprices, qui n'avons pas la force constante et consciente des brutes paisibles, nous dont les faibles membres n'ont que des tressaillements vite éteints, de pauvres secousses impuissantes, le voyage nous lasse et la tempête nous fait peur."
Faiblesse et force s'opposent, comme le tatou sans défense face à ses ennemis.
Pourtant le tatou voyage:
Le tatou chantonne en chemin;
personne ne l'écoute.
C'est dommage : si quelqu'un l'entendait
on pourrait savoir ce que chante
ce courageux animal.
Qu'en dis-tu, Bosseigne?
Rien sans doute.
Je vais au fil de mes lectures, enchantée d'avoir découvert cet armadillo.
Un vrai poète caché.
...un armadillo, come ogni rebelle,
deve fare molta attenzione.
Tu comprends? J'espère ne pas t'ennuyer trop avec toutes ces digressions animales.
Ma mère avait deviné que sous la douceur apparente du tatou se cachait un vrai rebelle. Et voilà pourquoi.
Ensuite la honte revient, de la rébellion à la honte, un pas, que je franchis avec toi, mon parent, qui connais notre histoire.
Et je reviens à Bouvier, ou plutôt c'est lui qui s'impose à moi, lui qui aimait tant citer Robert Desnos et ses chantefables: Une fourmi de dix-huit mètres...J'entends sa voix fatiguée des derniers mois expliquer patiemment ce qu'est pour lui la poésie. Son visage se superpose au sien, plus jeune et barbu, des années de voyage. Je me demande s'il y a quelque chose à tirer de cette comparaison un peu idiote. Quel est notre vrai visage, est-ce que celui que nous avons jeunes annonce de quelque manière ce qui va advenir de lui et de nous? Tu diras que je m'égare, aussi je vais arrêter de tourner en rond et revenir vers le gentil tatou de Pusterla. La joie que m'a donné ce petit livre est bien réelle. Combien de temps va-t-elle me porter, je n'en sais rien.
J'ai pris le train aussi.
De Croy à La Sarraz.
Un vrai voyage suisse.
Suis revenue chargée de livres et d'images. De mots d'amitié aussi. D'un jardin, de fleurs et d'arbres, de roses et de sources. De chats aussi.
Sur la route, après la forêt de buis, nous avons vu deux lièvres et ensuite, après Envy, un renard, fauve et assez petit. Tu sais mon amour de ces animaux. De bon augure pour la nuit, ai-je pensé. Et la suite de mon séjour ici.
Un verre de vin blanc, un verre de vin rouge, un repas délicieux et des amis suisses. Et deux soeurs.
On m'a questionné sur notre famille en fuite. Attentivement on a écouté ce que j'en disais, presque rien.
Et à mon tour j'ai écouté les méandres familiaux de mes amis, leurs récits et l'évocation des régions suisses. Je sais que je ne retrouverai aucune trace si ce n'est celles d'autres, comme la plaque sur la maison de Gustave Roud. Ou dans un texte de Philippe Païni des choses que lui et moi (et d'autres) connaissons à propos d'un pont où une pancarte précise qu'il est interdit de pêcher en aval comme en amont.
on ne peut pêcher qu'au milieu du pont.
Commencement de la sagesse? Si tu ne peux aller ni à droite ni à gauche, si tu ne trouves aucune trace, alors.
Tout à coup, la lassitude. Deux lettres où un officier d'état civil rend compte d'une absence totale. Et voilà tout.
Bosseigne, tiens-tu un journal?
De ce que nous nous disons au soir et au matin, tiens-tu le compte?
Ecoutant les amis suisses, je me suis posé la question. Ce que je raconte de nos entretiens matinaux, par exemple, est-ce juste à tes yeux?
Je n'ai jamais tenu un journal. J'écris seulement une chronique de nos matins et de nos soirées. De notre jardin et de cette maison héritée.
Ce matin il pleut. Mon désir de promenade sera remis à plus tard.
Je suis en Suisse. Est-ce si différent d'être là plutôt que chez nous, dans la maison de ma mère ?
Si le pays est une maison, alors la Suisse tout entière et ce coin de canton, telle une vaste demeure, abritent une foule d'écrivains et artistes. Aimés. Foule de moissonneurs et d'hommes, foule de femmes au champ. Et dans une chambre, ce matin, une femme entourée de livres, qui sont autant de lieux, Haut-Jorat, Tabriz, Carrouge, Rivaz, Genève, Romanmôtier.
Et, sur l'étagère, deux films de Manoel de Oliveira, comme si le Portugal lui aussi était une maison pour la sans patrie.
Impression parfois d'être tellement sans. D'où ces petites constructions fragiles comme autant de maisons de papier que sont les livres amis avec lesquels je dors.
Mais avec mon parent, même absent, je suis avec.
Sans fauteuil, sans langue, sans famille (Sans famille, un des premiers livres que nous avons lu).
Et me voilà en Suisse, au pays rêvé maternel, sans.
Parlons suisse et vigousse, Bosseigne, et nous serons sauvés!
PS: Je vais essayer de collecter quelques-uns de ces mots que j'entends ici et qui font un peu danser la langue française pour nos soirées au coin du feu.
Avant de te parler d'autre chose, parlons suisse.
Ce qui signifie parlons italien par exemple.
L'armadillo, pour commencer.
C'est un texte que j'ai lu entièrement à haute voix hier après-midi. Comme je suis seule, je n'éprouvais aucune honte à m'exprimer en italien. J'y ai retrouvé à la fois la fantaisie du poète et la férule maternelle. Et aussi ce que je t'écrivais hier à propos de la honte. Un sentiment que je connais bien, issu de la tradition familiale du secret. Honte de l'enfance, de l'école, de la pauvreté. Honte de soi. De se nommer.
Honte de dire ce qui mène ma vie, la conduit, l'égare et lui donne un sens. Il semble que tu sois épargné par ce sentiment d'indignité. Je m'en réjouis.
L'armadillo, c'est le tatou.
Longtemps ma mère, pour une raison que j'ignore, m'a appelée ainsi. A cause de la carapace de l'animal? De son étrange douceur?
Elle savait déjà que nos rapports seraient difficiles. Pourtant le tatou, l'armadillo, le poète le décrit bienveillant et sans inquiétude particulière malgré les prédateurs attachés à sa perte:
On peut recruter des indigènes ivres
ou des armées de moustiques, pour le chasser.
Le tatou ne s'en préoccupe pas.
Je ne me savais pas si impassible!
En tout cas le texte (une série de 15 courts poèmes) est un vrai enchantement.
Le poète tessinois s'appelle Fabio Pusterlo, lui-même traducteur de Jacottet.
Ce tatou lit. Mais oui! Et semble-t-il de la bonne littérature puisqu'il lit Cervantès.
E quando sorge la luna, legge Cervantes.
Et quand se lève la lune, il lit Cervantès.
Comme Ramuz.
Mais l'écrivain vaudois le lit d'autre manière, se servant de Don Quichotte et de sa cuirasse pour se moquer de ses contemporains chimériques. Bizarrement, il ne s'inclut pas dans la liste qu'il dresse, faisant le portrait de ces nouveaux rêveurs et de leurs particularismes et conclut en date du 10 septembre 1895 : "Rien de plus terrible que les illusions."
Mais pour écrire, ne faut-il pas avoir cédé à une illusion?
Du reste, un peu plus loin dans son journal, en date d'avril 1900, Ramuz se contredit un peu en évoquant les voyageurs inlassables qu'il compare aux poètes dont il se réclame: "Mais nous, pauvres êtres, pétris de rêve et de caprices, qui n'avons pas la force constante et consciente des brutes paisibles, nous dont les faibles membres n'ont que des tressaillements vite éteints, de pauvres secousses impuissantes, le voyage nous lasse et la tempête nous fait peur."
Faiblesse et force s'opposent, comme le tatou sans défense face à ses ennemis.
Pourtant le tatou voyage:
Le tatou chantonne en chemin;
personne ne l'écoute.
C'est dommage : si quelqu'un l'entendait
on pourrait savoir ce que chante
ce courageux animal.
Qu'en dis-tu, Bosseigne?
Rien sans doute.
Je vais au fil de mes lectures, enchantée d'avoir découvert cet armadillo.
Un vrai poète caché.
...un armadillo, come ogni rebelle,
deve fare molta attenzione.
Tu comprends? J'espère ne pas t'ennuyer trop avec toutes ces digressions animales.
Ma mère avait deviné que sous la douceur apparente du tatou se cachait un vrai rebelle. Et voilà pourquoi.
Ensuite la honte revient, de la rébellion à la honte, un pas, que je franchis avec toi, mon parent, qui connais notre histoire.
Et je reviens à Bouvier, ou plutôt c'est lui qui s'impose à moi, lui qui aimait tant citer Robert Desnos et ses chantefables: Une fourmi de dix-huit mètres...J'entends sa voix fatiguée des derniers mois expliquer patiemment ce qu'est pour lui la poésie. Son visage se superpose au sien, plus jeune et barbu, des années de voyage. Je me demande s'il y a quelque chose à tirer de cette comparaison un peu idiote. Quel est notre vrai visage, est-ce que celui que nous avons jeunes annonce de quelque manière ce qui va advenir de lui et de nous? Tu diras que je m'égare, aussi je vais arrêter de tourner en rond et revenir vers le gentil tatou de Pusterla. La joie que m'a donné ce petit livre est bien réelle. Combien de temps va-t-elle me porter, je n'en sais rien.
J'ai pris le train aussi.
De Croy à La Sarraz.
Un vrai voyage suisse.
Suis revenue chargée de livres et d'images. De mots d'amitié aussi. D'un jardin, de fleurs et d'arbres, de roses et de sources. De chats aussi.
Sur la route, après la forêt de buis, nous avons vu deux lièvres et ensuite, après Envy, un renard, fauve et assez petit. Tu sais mon amour de ces animaux. De bon augure pour la nuit, ai-je pensé. Et la suite de mon séjour ici.
Un verre de vin blanc, un verre de vin rouge, un repas délicieux et des amis suisses. Et deux soeurs.
On m'a questionné sur notre famille en fuite. Attentivement on a écouté ce que j'en disais, presque rien.
Et à mon tour j'ai écouté les méandres familiaux de mes amis, leurs récits et l'évocation des régions suisses. Je sais que je ne retrouverai aucune trace si ce n'est celles d'autres, comme la plaque sur la maison de Gustave Roud. Ou dans un texte de Philippe Païni des choses que lui et moi (et d'autres) connaissons à propos d'un pont où une pancarte précise qu'il est interdit de pêcher en aval comme en amont.
on ne peut pêcher qu'au milieu du pont.
Commencement de la sagesse? Si tu ne peux aller ni à droite ni à gauche, si tu ne trouves aucune trace, alors.
Tout à coup, la lassitude. Deux lettres où un officier d'état civil rend compte d'une absence totale. Et voilà tout.
Bosseigne, tiens-tu un journal?
De ce que nous nous disons au soir et au matin, tiens-tu le compte?
Ecoutant les amis suisses, je me suis posé la question. Ce que je raconte de nos entretiens matinaux, par exemple, est-ce juste à tes yeux?
Je n'ai jamais tenu un journal. J'écris seulement une chronique de nos matins et de nos soirées. De notre jardin et de cette maison héritée.
Ce matin il pleut. Mon désir de promenade sera remis à plus tard.
Je suis en Suisse. Est-ce si différent d'être là plutôt que chez nous, dans la maison de ma mère ?
Si le pays est une maison, alors la Suisse tout entière et ce coin de canton, telle une vaste demeure, abritent une foule d'écrivains et artistes. Aimés. Foule de moissonneurs et d'hommes, foule de femmes au champ. Et dans une chambre, ce matin, une femme entourée de livres, qui sont autant de lieux, Haut-Jorat, Tabriz, Carrouge, Rivaz, Genève, Romanmôtier.
Et, sur l'étagère, deux films de Manoel de Oliveira, comme si le Portugal lui aussi était une maison pour la sans patrie.
Impression parfois d'être tellement sans. D'où ces petites constructions fragiles comme autant de maisons de papier que sont les livres amis avec lesquels je dors.
Mais avec mon parent, même absent, je suis avec.
Sans fauteuil, sans langue, sans famille (Sans famille, un des premiers livres que nous avons lu).
Et me voilà en Suisse, au pays rêvé maternel, sans.
Parlons suisse et vigousse, Bosseigne, et nous serons sauvés!
PS: Je vais essayer de collecter quelques-uns de ces mots que j'entends ici et qui font un peu danser la langue française pour nos soirées au coin du feu.
Première lettre suisse, à Bosseigne
Mon cher B.
J'y suis.
Tout est à la fois semblable et différent de ce que j'imaginais.
Notre famille reste invisible.
A Yverdon comme à Moudon.
Il faut de la persévérance. Tu me connais. Je peux poursuivre longtemps des fantômes s'ils me tiennent de près.
Mais je suis sensible aussi à l'idée de tout laisser choir.
Quelle famille fugitive suis-je en train de chercher ici?
Dans Yverdon la riche, je me suis demandée qui étaient ces ancêtres qui avaient fui la Suisse. Et pourquoi. Nous avons à la maison ces lettres adressées à ma mère par des officiers d'état civil qui tentaient de lui faire comprendre qu'il ne restait plus rien de ses parents. Trop pauvres pour avoir laissé derrière eux autre chose que des traînées d'absence. Ma mère ne s'en est jamais consolée. Rêvait-elle de découvrir une riche famille suisse, horlogère et soignée comme il se doit? Les pauvres ne laissent rien derrière eux, elle aurait dû le savoir.
Ai tenté de voir une femme marchant dans les rues chargée du poids de sa pauvreté. Notre arrière grand-mère?
D'où je t'écris, j'entends les sonnailles accrochées au cou des vaches. Le soleil est encore timide. Est-ce qu'un de nos parents est venu jusqu'ici? Romainmôtier est un endroit charmant et préservé. Bien sûr, des hommes y travaillent mais les visiteurs de l'abbatiale sont nombreux et l'accueil ici est une priorité.
Le Jorat est vallonné et vert. Beaucoup de champs cultivés. Je suis allée devant la maison de Gustave Roud, à Carrouge. Mais là encore, qu'est-ce que j'espère découvrir? Comme notre famille, Roud est invisible. Sa trace l'est à peine moins. La maison aux volets verts est habitée, le linge sèche et le jardin est fleuri. L'écriture devrait porter la trace de cette absence. Une écriture trouée comme celle que m'a montrée hier soir Claire K. Voilà usn extrait de ce petit livre étonnant/détonant que m'a mis entre les mains mon amie:
superposer sup
poser oser
poésie
pose poétique
dich t
ballungsgedicht
etc...
La poète s'appelle Heike Fiedler et habite à Genève. Poésie trouée qui m'a tout de suite ramenée vers Gherasim Luca par la force du bégaiement.
Une lettre comporte déjà beaucoup d'absence. Comment en rajouter encore, cher Bosseigne?
Comme tu l'avais dit, je suis assez bien ici. La solitude ne me pèse guère, surtout dans la compagnie de ces écrivains aimés que sont Roud bien entendu, mais et surtout Nicolas Bouvier dont la présence a envahi la maison. Pour l'instant Walser attend sagement son tour sur le rebord intérieur de la fenêtre où il se tient en compagnie de Carl Seelig. Combien de fois ai-je relu le récit de ses promenades avec Walser?
Tu dois sourire.
Tous ces écrivains marcheurs et moi, assise à la table, en face du talus!
Je forme des projets chimériques de traverser l'espace qui m'est donné à voir. Mais n'en ferai sans doute rien. Et j'ai si peu de temps à passer ici que.
Bouvier l'a écrit:" le voyage est exercice de disparition, d'escamotage". J'aime ce dernier mot. Vais-je m'escamoter moi-même ici?
Il faut tout de même que je te raconte ce qui m'est arrivé à Carrouge. Outre le vent qui s'était levé, un jeune homme est venu vers moi pour s'étonner de ma présence. Vous venez du sud de la France? a-t-il demandé. Avant d'avoir ma réponse, il a dit qu'il venait d'Aix en Provence et travaillait maintenant en Suisse. Ce qui m'a frappée, ce sont ses yeux très bleus et ses avant-bras bruns. Comme si, tout d'un coup, des mots de Gustave Roud était sorti ce jeune homme, donnant corps de manière étonnante à ces portraits d'Aimé que je relis souvent. Ces deux couleurs, bleu et fauve, sont pour moi liées aux travaux des champs auxquels participait Gustave Roud, malgré sa santé, le ciel et les blés, mais disent aussi les moissonneurs dont il était l'ami.
Au fond, Roud était plus présent sur cette place moderne dont la fontaine récente n'était pas sans beauté, avec ce jeune homme qui vantait la vie en Suisse et ignorait tout de ce poète obscur qui avait vécu à Carrouge, qu'avec la plaque à demi effacée posée sur la façade de sa maison.
Dans mon carnet, ai retrouvé une image de bonzom, et ces mots pris à Albane Gellé:
par exemple
tenir debout.
Pour clore ma lettre, je te parlerai des sentiments et de la honte qui, selon un prestigieux neurologue, a tendance à disparaître aujourd'hui. Surtout la honte sexuelle. Notre monde change et les sentiments aussi. La honte est un sentiment si puissant et je l'ai si souvent éprouvée! Est-ce liée à l'histoire de notre famille et de ses secrets, à notre pauvreté ? Ce qui m'a rappelé le beau texte d'Yves Bonnefoy, L'arrière-pays, où le poète tente d'imaginer un sentiment nouveau, un sentiment à venir, à inventer pour décrire un état mental nouveau.
Je relis Rousseau et y trouve toujours cette impression de franchise puissante et de souffrance sincère. Sans succès pour le moment je cherche le passage des Confessions où il est question de Romainmôtier. Mais là encore, je ne désespère pas.
A propos de Walt Whitman, n'avais-je pas écrit:
De la marche
comme écriture silencieuse
et mouvante
De la marche comme
lieu de la patrie portative
expérience du départ
dé-part : je me sépare
On en revient à l'escamotage de Bouvier.
Pas d'alcool ici, juste du café. Pas d'inquiétude, Bosseigne.
Voilà pour ce premier jour à R.
J'y suis.
Tout est à la fois semblable et différent de ce que j'imaginais.
Notre famille reste invisible.
A Yverdon comme à Moudon.
Il faut de la persévérance. Tu me connais. Je peux poursuivre longtemps des fantômes s'ils me tiennent de près.
Mais je suis sensible aussi à l'idée de tout laisser choir.
Quelle famille fugitive suis-je en train de chercher ici?
Dans Yverdon la riche, je me suis demandée qui étaient ces ancêtres qui avaient fui la Suisse. Et pourquoi. Nous avons à la maison ces lettres adressées à ma mère par des officiers d'état civil qui tentaient de lui faire comprendre qu'il ne restait plus rien de ses parents. Trop pauvres pour avoir laissé derrière eux autre chose que des traînées d'absence. Ma mère ne s'en est jamais consolée. Rêvait-elle de découvrir une riche famille suisse, horlogère et soignée comme il se doit? Les pauvres ne laissent rien derrière eux, elle aurait dû le savoir.
Ai tenté de voir une femme marchant dans les rues chargée du poids de sa pauvreté. Notre arrière grand-mère?
D'où je t'écris, j'entends les sonnailles accrochées au cou des vaches. Le soleil est encore timide. Est-ce qu'un de nos parents est venu jusqu'ici? Romainmôtier est un endroit charmant et préservé. Bien sûr, des hommes y travaillent mais les visiteurs de l'abbatiale sont nombreux et l'accueil ici est une priorité.
Le Jorat est vallonné et vert. Beaucoup de champs cultivés. Je suis allée devant la maison de Gustave Roud, à Carrouge. Mais là encore, qu'est-ce que j'espère découvrir? Comme notre famille, Roud est invisible. Sa trace l'est à peine moins. La maison aux volets verts est habitée, le linge sèche et le jardin est fleuri. L'écriture devrait porter la trace de cette absence. Une écriture trouée comme celle que m'a montrée hier soir Claire K. Voilà usn extrait de ce petit livre étonnant/détonant que m'a mis entre les mains mon amie:
superposer sup
poser oser
poésie
pose poétique
dich t
ballungsgedicht
etc...
La poète s'appelle Heike Fiedler et habite à Genève. Poésie trouée qui m'a tout de suite ramenée vers Gherasim Luca par la force du bégaiement.
Une lettre comporte déjà beaucoup d'absence. Comment en rajouter encore, cher Bosseigne?
Comme tu l'avais dit, je suis assez bien ici. La solitude ne me pèse guère, surtout dans la compagnie de ces écrivains aimés que sont Roud bien entendu, mais et surtout Nicolas Bouvier dont la présence a envahi la maison. Pour l'instant Walser attend sagement son tour sur le rebord intérieur de la fenêtre où il se tient en compagnie de Carl Seelig. Combien de fois ai-je relu le récit de ses promenades avec Walser?
Tu dois sourire.
Tous ces écrivains marcheurs et moi, assise à la table, en face du talus!
Je forme des projets chimériques de traverser l'espace qui m'est donné à voir. Mais n'en ferai sans doute rien. Et j'ai si peu de temps à passer ici que.
Bouvier l'a écrit:" le voyage est exercice de disparition, d'escamotage". J'aime ce dernier mot. Vais-je m'escamoter moi-même ici?
Il faut tout de même que je te raconte ce qui m'est arrivé à Carrouge. Outre le vent qui s'était levé, un jeune homme est venu vers moi pour s'étonner de ma présence. Vous venez du sud de la France? a-t-il demandé. Avant d'avoir ma réponse, il a dit qu'il venait d'Aix en Provence et travaillait maintenant en Suisse. Ce qui m'a frappée, ce sont ses yeux très bleus et ses avant-bras bruns. Comme si, tout d'un coup, des mots de Gustave Roud était sorti ce jeune homme, donnant corps de manière étonnante à ces portraits d'Aimé que je relis souvent. Ces deux couleurs, bleu et fauve, sont pour moi liées aux travaux des champs auxquels participait Gustave Roud, malgré sa santé, le ciel et les blés, mais disent aussi les moissonneurs dont il était l'ami.
Au fond, Roud était plus présent sur cette place moderne dont la fontaine récente n'était pas sans beauté, avec ce jeune homme qui vantait la vie en Suisse et ignorait tout de ce poète obscur qui avait vécu à Carrouge, qu'avec la plaque à demi effacée posée sur la façade de sa maison.
Dans mon carnet, ai retrouvé une image de bonzom, et ces mots pris à Albane Gellé:
par exemple
tenir debout.
Pour clore ma lettre, je te parlerai des sentiments et de la honte qui, selon un prestigieux neurologue, a tendance à disparaître aujourd'hui. Surtout la honte sexuelle. Notre monde change et les sentiments aussi. La honte est un sentiment si puissant et je l'ai si souvent éprouvée! Est-ce liée à l'histoire de notre famille et de ses secrets, à notre pauvreté ? Ce qui m'a rappelé le beau texte d'Yves Bonnefoy, L'arrière-pays, où le poète tente d'imaginer un sentiment nouveau, un sentiment à venir, à inventer pour décrire un état mental nouveau.
Je relis Rousseau et y trouve toujours cette impression de franchise puissante et de souffrance sincère. Sans succès pour le moment je cherche le passage des Confessions où il est question de Romainmôtier. Mais là encore, je ne désespère pas.
A propos de Walt Whitman, n'avais-je pas écrit:
De la marche
comme écriture silencieuse
et mouvante
De la marche comme
lieu de la patrie portative
expérience du départ
dé-part : je me sépare
On en revient à l'escamotage de Bouvier.
Pas d'alcool ici, juste du café. Pas d'inquiétude, Bosseigne.
Voilà pour ce premier jour à R.
vendredi 6 septembre 2013
Vraiment, le paradis, la Suisse?
Ce mot dès le matin de paradis à vous enlever tout espoir, dit Bosseigne.
J'avais rêvé d'un étrange détail, quelques restes d'on ne sait quoi en gros plan sur une étagère et m'étais réveillée avec une solide migraine. Et ce mot étrangement venu au petit déjeuner, ce mot tout seul, bravement énoncé, paradis.
C'est la proximité du départ, tu te souviens ce que nous avions dit?
Nous ne sommes pas allés chercher le dernier morceau du puzzle, ai-je répondu.
Le fauteuil! Ah, tu y penses toujours!
Surtout depuis que nous avons échangé nos bureaux...
De là le paradis, évidemment. on le cherche depuis l'enfance, non?
Et on voyage toujours par amour, je me souviens.
Donc la Suisse.
Nous mangions nos tartines en silence. Nous étions encore deux parents. Demain nous serions séparés. Notre vie serait différente. Le paradis, l'enfer. Chacun dans le sien. Mais là, ensemble, à discuter comme si de rien n'était ou comme si je n'allais pas quitter notre maison et Bosseigne. Pour ne plus jamais revenir. Chaque voyage que je fais, tandis que Bosseigne reste à la maison, cette impression que je peux disparaître dans une faille du paysage; d'ailleurs sous le canton de Vaud, là où je me rendais, existait bel et bien une faille géologique importante. Je ne dis jamais rien de ces bizarres sentiments à mon parent qui me voit toujours revenir avec plaisir comme il m'a regardée partir avec confiance. Pourtant c'est lui qui avait prononcé cette phrase initiale sur l'espoir perdu.
A la page 161 du petit recueil Locutions et Proverbes, reprend Bosseigne l'inlassable, livre publié dans la Bibliothèque des chercheurs et des curieux ( ce que nous sommes tous les deux, non?) en 1928 par la Librairie Delagrave, on lit au mot paradis un court extrait du Dictionnaire de la conversation (un livre pour nous!) évoquant au théâtre "ces loges étouffées, véritables nids juchés dans les combles..."pour dénoncer une fausse explication par antiphrase. Mais le mot paradis n'est-il pas toujours ironique en nombre de ses emplois? Il n'y a qu'à se souvenir du Jardin des Délices de Bosch. Qu'en penses-tu?
Bosseigne brandit un pauvre vieux livre comme preuve. Que veut-il ce matin avec tant d'insistance? me mettre en garde contre la Suisse qui rime avec délices? J'emporte peu avec moi, ai-je envie de lui expliquer. Gustave Roud bien entendu. Et un peu de Walser. Soutter sera à Lausanne. Petit traité de la rêverie en plaine, ce sera peut-être le titre du journal que je veux essayer de tenir. Je ne dis rien, bois mon café mexicain, essaie à toute force de chasser la migraine.
Le paradis est fragmentaire et je vais tenter de t'en ramener un petit bout, ai-je fini par répondre.
Bosseigne a paru s'en satisfaire. Et le café est meilleur chaud. Nous le dégustions et chacun imaginait son prochain petit déjeuner sans l'autre. Du silence, il y en aurait. Qu'en ferions-nous chacun? Nous écririons des lettres, de l'un à l'autre, aux amis aussi, nous parlerions seuls comme la mère de Peter Handke avant son suicide, puis nous reformerions cet étrange tandem que la mort de ma mère avait consolidé autour d'un legs (une maison) et d'un héritage (un fauteuil).
Bosseigne s'est levé bruyamment pour interrompre une rêverie par trop mélancolique.
Au travail, a-t-il simplement dit.
Oui, au travail. Ma valise à terminer.
Et puis en voyage!
Voilà pour ce matin.
J'avais rêvé d'un étrange détail, quelques restes d'on ne sait quoi en gros plan sur une étagère et m'étais réveillée avec une solide migraine. Et ce mot étrangement venu au petit déjeuner, ce mot tout seul, bravement énoncé, paradis.
| Dessin SD |
C'est la proximité du départ, tu te souviens ce que nous avions dit?
Nous ne sommes pas allés chercher le dernier morceau du puzzle, ai-je répondu.
Le fauteuil! Ah, tu y penses toujours!
Surtout depuis que nous avons échangé nos bureaux...
De là le paradis, évidemment. on le cherche depuis l'enfance, non?
Et on voyage toujours par amour, je me souviens.
Donc la Suisse.
Nous mangions nos tartines en silence. Nous étions encore deux parents. Demain nous serions séparés. Notre vie serait différente. Le paradis, l'enfer. Chacun dans le sien. Mais là, ensemble, à discuter comme si de rien n'était ou comme si je n'allais pas quitter notre maison et Bosseigne. Pour ne plus jamais revenir. Chaque voyage que je fais, tandis que Bosseigne reste à la maison, cette impression que je peux disparaître dans une faille du paysage; d'ailleurs sous le canton de Vaud, là où je me rendais, existait bel et bien une faille géologique importante. Je ne dis jamais rien de ces bizarres sentiments à mon parent qui me voit toujours revenir avec plaisir comme il m'a regardée partir avec confiance. Pourtant c'est lui qui avait prononcé cette phrase initiale sur l'espoir perdu.
A la page 161 du petit recueil Locutions et Proverbes, reprend Bosseigne l'inlassable, livre publié dans la Bibliothèque des chercheurs et des curieux ( ce que nous sommes tous les deux, non?) en 1928 par la Librairie Delagrave, on lit au mot paradis un court extrait du Dictionnaire de la conversation (un livre pour nous!) évoquant au théâtre "ces loges étouffées, véritables nids juchés dans les combles..."pour dénoncer une fausse explication par antiphrase. Mais le mot paradis n'est-il pas toujours ironique en nombre de ses emplois? Il n'y a qu'à se souvenir du Jardin des Délices de Bosch. Qu'en penses-tu?
Bosseigne brandit un pauvre vieux livre comme preuve. Que veut-il ce matin avec tant d'insistance? me mettre en garde contre la Suisse qui rime avec délices? J'emporte peu avec moi, ai-je envie de lui expliquer. Gustave Roud bien entendu. Et un peu de Walser. Soutter sera à Lausanne. Petit traité de la rêverie en plaine, ce sera peut-être le titre du journal que je veux essayer de tenir. Je ne dis rien, bois mon café mexicain, essaie à toute force de chasser la migraine.
Le paradis est fragmentaire et je vais tenter de t'en ramener un petit bout, ai-je fini par répondre.
Bosseigne a paru s'en satisfaire. Et le café est meilleur chaud. Nous le dégustions et chacun imaginait son prochain petit déjeuner sans l'autre. Du silence, il y en aurait. Qu'en ferions-nous chacun? Nous écririons des lettres, de l'un à l'autre, aux amis aussi, nous parlerions seuls comme la mère de Peter Handke avant son suicide, puis nous reformerions cet étrange tandem que la mort de ma mère avait consolidé autour d'un legs (une maison) et d'un héritage (un fauteuil).
Bosseigne s'est levé bruyamment pour interrompre une rêverie par trop mélancolique.
Au travail, a-t-il simplement dit.
Oui, au travail. Ma valise à terminer.
Et puis en voyage!
Voilà pour ce matin.
mercredi 4 septembre 2013
Un oisif, des oiseaux
N'oublie pas ton capet, m'a dit ce matin Bosseigne en me voyant quitter la maison.
La veille il n'avait pas demandé ce qu'était l'esparcette.
Je me suis bien gardé d'ouvrir mon clapet, ai rabattu mon caquet comme on dit, pour venir à bout de ce capet que je ne devais pas oublier.
Capet, capétien? Mon Bosseigne sonnerait-il royaliste nostalgique?
Comme la Suisse se rapprochait, j'en ai déduit que le mot avait peut-être valeur helvétique.
Les deux pieds dans une flache, le voisin ayant oublié d'arrêter l'arrosage de ses rosiers, je suis restée plantée devant le portillon grinçant du jardin.
C'est là que Bosseigne m'a trouvée, méditant sur la langue.
Tiens, la filoche, tu l'avais aussi oubliée! a-t-il dit en riant. Et mon parent m'a tendu un filet à provision.
Tu vas pouvoir y fourrer toute l'esparcette que tu trouveras sur les talus. Il y en aura, c'est sûr...
Mon parent a de ces éclairs, de ces éclats qui me laissent sans voix. Ainsi dans mon dos, il avait cherché de quoi alimenter son réservoir de mots pour me prouver une fois de plus sa rapidité et son efficacité à manier les mots même les plus idiomatiques. J'allais en Suisse. Il ne l'avait pas oublié.
Je me suis bien amusé à pointer tout ce vocabulaire suisse qui se glisse ici et là chez les auteurs helvètes, que ce soit Ramuz ou le suisse Bouvier, a-t-il poursuivi. Et tout ce sainfouin à fourrer dans le raccard!
Je n'ai rien dit.
Le triomphe de Bosseigne s'alimente de mes tentatives de défendre ce que parfois je considère comme un pré carré. A tort. D'ailleurs qui dit pré, dit esparcette.
J'aurais voulu lui rappeler que ce Bouvier dont il parlait avec légèreté, insistant sottement sur son identité suisse, avait mille fois plus de connaissance que lui et moi sur la langue. Je me suis tu. Avec à l'intérieur une petite jubilation. Celle qui vient du secret, de l'amoureux, de l'intime. Et puis je devais aller faire quelques courses. Nous n'avions plus de café.
Au retour, je suis allée dans le nouveau bureau de Bosseigne.
Oui, a-t-il dit.
"...longtemps j'ai cru que oisif était le singulier d'oiseaux."
Toi?
Non.
Sans ajouter un mot de plus, je suis ressortie, laissant mon parent à la merci du démon.
Peut-être un jour lui dirais-je qui a écrit cette phrase. Et il comprendra.
Peut-être.
Et il envisagera différemment sa parente et son futur fauteuil.
Qui sait?
La veille il n'avait pas demandé ce qu'était l'esparcette.
Je me suis bien gardé d'ouvrir mon clapet, ai rabattu mon caquet comme on dit, pour venir à bout de ce capet que je ne devais pas oublier.
Capet, capétien? Mon Bosseigne sonnerait-il royaliste nostalgique?
Comme la Suisse se rapprochait, j'en ai déduit que le mot avait peut-être valeur helvétique.
Les deux pieds dans une flache, le voisin ayant oublié d'arrêter l'arrosage de ses rosiers, je suis restée plantée devant le portillon grinçant du jardin.
C'est là que Bosseigne m'a trouvée, méditant sur la langue.
Tiens, la filoche, tu l'avais aussi oubliée! a-t-il dit en riant. Et mon parent m'a tendu un filet à provision.
Tu vas pouvoir y fourrer toute l'esparcette que tu trouveras sur les talus. Il y en aura, c'est sûr...
Mon parent a de ces éclairs, de ces éclats qui me laissent sans voix. Ainsi dans mon dos, il avait cherché de quoi alimenter son réservoir de mots pour me prouver une fois de plus sa rapidité et son efficacité à manier les mots même les plus idiomatiques. J'allais en Suisse. Il ne l'avait pas oublié.
Je me suis bien amusé à pointer tout ce vocabulaire suisse qui se glisse ici et là chez les auteurs helvètes, que ce soit Ramuz ou le suisse Bouvier, a-t-il poursuivi. Et tout ce sainfouin à fourrer dans le raccard!
Je n'ai rien dit.
Le triomphe de Bosseigne s'alimente de mes tentatives de défendre ce que parfois je considère comme un pré carré. A tort. D'ailleurs qui dit pré, dit esparcette.
J'aurais voulu lui rappeler que ce Bouvier dont il parlait avec légèreté, insistant sottement sur son identité suisse, avait mille fois plus de connaissance que lui et moi sur la langue. Je me suis tu. Avec à l'intérieur une petite jubilation. Celle qui vient du secret, de l'amoureux, de l'intime. Et puis je devais aller faire quelques courses. Nous n'avions plus de café.
Au retour, je suis allée dans le nouveau bureau de Bosseigne.
Oui, a-t-il dit.
"...longtemps j'ai cru que oisif était le singulier d'oiseaux."
Toi?
Non.
Sans ajouter un mot de plus, je suis ressortie, laissant mon parent à la merci du démon.
Peut-être un jour lui dirais-je qui a écrit cette phrase. Et il comprendra.
Peut-être.
Et il envisagera différemment sa parente et son futur fauteuil.
Qui sait?
lundi 2 septembre 2013
Les talus, dit Bosseigne
Les talus, dit Bosseigne, on pourrait en parler des heures.
Nous venions d'échanger nos bureaux, après beaucoup d'hésitations. En prévision de l'arrivée du fauteuil dont mon parent avait hérité et que nous espérions retrouver pour le début de l'automne. Or, le bureau de Bosseigne est plus petit que le mien. Donc.
Les talus, reprit Bosseigne, on pourrait en parler des heures.
Mais notre but était presque atteint, chacun avait désormais retrouvé un lieu à soi, certes différent du premier mais tout aussi confortable. J'avais transporté également les quelques images qui rythment mon existence et justifient ma présence dans une pièce appelée bureau. Sur la table, j'avais recomposé une scénographie personnelle, de nature à apprivoiser le lieu. Fétiches, coupe-papier et livres qui tout à coup prenaient une valeur nouvelle, une urgence à les avoir là, à portée de main. Etel Adnan. Ce ciel qui n'est pas. Ou encore à cause de la proximité du départ: C.F. Ramuz. J'avais même retrouvé pour l'occasion le stylo plume de mon grand-père, d'un bel émail bleu nuit.
Quant aux fossés, dit encore mon parent, sans doute agacé de mes silences, il y aurait des livres à écrire sur eux, si humbles réceptacles de tous les déchets que les cyclistes et les piétons leur jettent au passage.
Les livres, on peut aussi les jeter aux fossés, s'en débarrasser avec le reste.
Tu t'es épuisée en déménageant tous ces livres...
Il y en a trop. Parfois je les trouve tendres présences et parfois au contraire.
Menaçants?
Oui, me rappelant sans cesse mon impuissante mémoire, et mes insuffisances de manière plus générale.
Ce ne sont plus des remparts mais des ennemis à abattre?
Je ne suis pas violente. Je me contenterais de tes fossés.
Et les talus, tu n'en dis rien?
J'aime ce mot et broussailles et brindilles et esparcettes aussi. Et ce bout de Galice associé pour moi à un âne blanc et deux hommes étranges...L'un, très maigre monté sur la bête, et l'autre cheminant derrière, tous deux avec des regards vides et l'âne seul nous a regardés un court instant...
Dès que tu peux, tu t'éloignes et reviens à ton idée de collecte...
Dès que tu peux, tu t'éloignes et reviens à ton idée de collecte...
Avoue que les mots tiennent moins de place que les livres!
Ca dépend. Dans la tête, dans la bouche, ça se bouscule!
Bosseigne une fois de plus avait gagné. Terrassée, atterrée. D'un talus à un fossé, je m'étais moi-même enterrée. Mais restait pour me tirer d'affaire l'esparcette.
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