D'un monde entre deux mondes.
Plus exactement Port-Bou où mourut/disparut Walter Benjamin.
Lieu traversé, troué, lieu silencieux.
Juste après Cerbère la porte s'ouvre. C'est l'Espagne catalane.
Une première fois en 1989. Avec mon fils aîné.
Nous avons attendu au noeud ferroviaire de Cerbère que l'Espagne nous arrive.
Je suis revenue d'autres fois ensuite dont le périple vers Port Lligat.
Dali bien sûr mais aussi la Retirada. Et Benjamin.
Avec la plongée de Port-Bou vers le bleu.
La mer, bien sûr, mais aussi l'oubli.
Le livre de Sébastien Rongier nous donne à lire cette plongée vers la disparition que fut la venue de Walter Benjamin à Port-Bou.
Il n'y a pas de tombe ici.
On a perdu la trace du corps du philosophe.
Peut-être parce que son nom avait été inversé en Benjamin Walter.
Une manière de disparaître encore davantage?
Namenlosen.
La mort du philosophe est un long sommeil que l'écrivain retardataire (c'est ainsi que se définissait Baudelaire et que Rongier définit W.B.) avait envisagé avec l'aide de la morphine. Le médecin appelé à son chevet n'a pas compris que son patient avait choisi de se donner la mort. Et l'agonie fut longue.
"Les morts de Port-Bou sont allongés au-dessus du sol".
On serait tenté d'ajouter : comme partout ailleurs. Mais à Port-Bou, le cimetière marin est fait d'étrange manière, des tiroirs alignés où est noté le nom du mort. Le tiroir où fut glissé Walter Benjamin s'est retrouvé vide et le fantôme libéré a pu rejoindre les autres morts.
Les lieux frontaliers sont plus que d'autres émouvants, on y ressent le peu que représente une frontière et aussi sa puissance puisque d'elle dépend la liberté ou la mort. A un jour près, Benjamin aurait pu être sauvé.
J'ai gardé longtemps une photo prise à Port-Bou du monument conçu par Karavan pour marquer dans le paysage et la mer l'absence du philosophe. On sombre dans l'absence bleue, notre ombre ricoche sur le ciel et la mer.
"Chaque marche serait une manière de signifier la catastrophe dans laquelle l'histoire a poussé Benjamin", écrit Sébastien Rongier.
Les rues montent et descendent en silence.
Il n'y a plus personne. Tous repartis.
Le feu a brûlé les collines.
Un feu venu de très loin, un feu de catastrophe et d'exil.
Quand on va vers le monument de Karavan, on est seul.
Les marches continuent dans la mer mais une vitre nous retient de ce côté.
Frontière encore. On s'approche le plus possible mais on ne peut pas passer.
"Quand on arrive en bas, on est au bout de rien".
Le lieu est à la fois désert, lumineux et silencieux.
Pour toujours.
mercredi 20 septembre 2017
vendredi 15 septembre 2017
Crapaud et drapeau
Crapaud
crapaud
Drapeau
drapeau
Un
crapaud puis deux
Un
drapeau puis deux
et plus
encore
Sur le
chemin du village
de quoi
faire un repas
aubergine
pourrie tomate finissante
et même
un oignon paille
à pêcher
au fond des fossés
Crapaud
disait la mère à sa petite fille
ajoutant
mon crapaud
pour
adoucir le mot
à l’enfant
un peu gros
dans le
jardin des jeux
L’autre
crapaud mort écrasé éclaté
était lui
aussi un peu gros
mais bien
mort étalé
sur le
goudron
informe
et laid
Quel drôle
de nom crapaud
Mais sur
le bord des routes
on trouve
de tout et même
enfant
vivante crapaud mort
des
poèmes à deux sous
lundi 21 août 2017
ANIMAL(s)
« Où est
l’enfant ? Avec la bête à la sortie des entrailles. Il parle. L’enfant
parle. Il ne veut pas mourir. »
Lili Frikh, Carnet sans bord
Traverser c’est
avancer pieds nus sur du papier de soie, sans le faire crisser, sans grincer
des dents.
Alors ? Oui ?
Non ?
Qui peut mesurer
la vitesse d’une couleur, le roux d’un renard envolé, loin de la Voie
Lactée ?
Dis-moi.
Je n’ai pas
d’échelle pour grimper au ciel, ni d’escalier.
Seulement une
chouette et un vieux vélo que je ne veux pas oublier.
Et la peur du
noir et du froid.
Et toi ?
Dans le ciel,
volent les animal(s), répond l’enfant. Parfois un taureau passe, et son ami
bélier, des poissons d’argent aussi et des nuages de lait. Pour la soif.
Un ours aussi,
qui danse avec sa mère.
Bol glacé, à
avaler seul.
(Oiseaux de
Saint François,
sa main ne
tremble pas !)
Dis-moi, toi, dans
le ciel avec eux ?
Tu voles ?
On ne sait pas.
Quoi dire aux
enfants ?
Ni aux
animal(s).
Surtout on reste
là.
À écouter.
LA ROUTE DE LIMA
Santa Rosa da Lima
Ah rosa sempre in cima
Ai miei pensieri »
Giorgio Caproni
Route de
poussière rouge où j’ai habitude d’inquiétude
Route rouge de
ténacité ignorante
à épeler l’os
jusqu’à la borne d’ignorance
et recommencer
ROUTE DE LIMA(à
l’envers)
Peut-être à
cause d’une chambre rose
(en compagnie
d’une lettre majuscule)
où j’ai dormi
toute une nuit
À LIMA
en compagnie
Plus loin
quelqu’un a écrit de droite à gauche
Tous les animaux
regardent vers l’ouest
sauf la huppe
ROSE DE LIMA
C’est SOUTINE qui dit
Ça
Cheval boxeur
amoureux d’infiniment petites choses
tous vont sur
son dos
du pissenlit à
la ronce noire
ROSE
DE
LIMA
Tous filent sur
la route rouge de LIMA
Tous
sauf moi
mercredi 16 août 2017
Ce que tu n'as pas raconté, le chat l'a vu
Ce que tu n'as pas raconté
peau d'ours tête d'élan
celui blanc qui descend
dans l'eau de glace
et ressort
prêt à dévorer
toutes les fleurs de la toundra
ce que tu ne raconteras pas
visage d'oiseau aussi sec
que les petits os cueillis
dans le grand sac
des morts
( ce que tu n'écoutes pas
la musique noire
de la Volga
quand elle tire un trait
sur ta mémoire
ce qui te restera à la fin?
mots en désordre
à ranger dans un tiroir
de la commode
dans l'isba
ou sur le carnet
perdu? )
Le chat tourne le dos à la musique
regarde le plus loin possible
peut-être lui seul voit-il
la mer invisible
ou l'entend-il
à travers la vitre
Pourtant la musique si proche du pas du chat
quand il s'immobilise à regarder
ce qu'aucun humain ne voit?
mardi 15 août 2017
Translation Chaussures vides by Denis Hirson!
Will anyone dare to walk barefoot with me
against the ground,
earth and stone,
slate, flint,
mica, schist,
along the frontier between the island and the sea?
I leave tomorrow
that is to say today
that is to say yesterday
I’ve already gone away and come back
here
to the same place where I am not any more.
Et,
osera-t-on, les pieds nus sur le sol,
terre et
pierres,
silex et
ardoises,
schiste
et mica,
longer
avec moi la frontière
entre
l’île et la mer?
Je pars
demain
c’est à
dire aujourd’hui
c’est à
dire hier
je suis
déjà partie et revenue
ici
à la même
place où je ne suis plus.
Chaussures
vides Scarpe vuote, Bruxelles, Éditions Les Carnets du Dessert de Lune, 2010,
p40
vendredi 11 août 2017
En revenant de Russie-Mexique encre et papier
Je suis revenu dans ma ville familière jusqu'aux sanglots,
Jusqu'aux ganglions de l'enfance, jusqu'aux nervures sous la peau.
Jusqu'aux ganglions de l'enfance, jusqu'aux nervures sous la peau.
Tu es de retour, avale donc d'un trait
L'huile de foie de morue des lanternes de Leningrad sur les quais !
L'huile de foie de morue des lanternes de Leningrad sur les quais !
Ossip Mandelstam
Russe garçon russe ou suisse ou égaré dans la forêt des
brumes
Celle où tu mourras seul
Seule aussi
Celle où la brume a couleur de soufre
Où tu mourras de froid
De faim aussi
Sans pouvoir dire un seul mot de gel
Fille russe ou suisse égarée dans la forêt des sombres
Voilà ce qui reste sur la table du Mexique après le repas
Viandes mortes d’où le sang a tari de froid
Balles de révolver en guise de bagues aux doigts
Cheveux de phalène emmêlés
Corps sans os ni chair ni regard
Russe fille et garçon dans la forêt des songes-renards
À marcher sans cesse en rond du mal au cœur
À dire je veux rentrer à la maison
Mais le chemin a disparu
Comme toi comme nous dans le camp de marbre
Au bout de la route de sable et de cendre
Dont le nom d’enfance était Sibérie
Et a durci dans la mémoire
En retard de si loin
Que tout s’est vidé
Comme un verre
De vieille vodka
Russe
Tu l’es
À force
De ruse
À user
Les mots
Un nuage de femmes plane au-dessus de ta tête
Et tu n’as qu’à lever les yeux pour retrouver
La bien-aimée mais tu refuses de voir
Celle qui t’est donnée
Ruse garçon ruse fille entourés nous sommes de femmes armées
De faucilles et de marteaux
Prêtes à découper des livres de chair
Dans nos ventres fragiles
Et sur nos corps troués vider un peu de l’alcool de glace
Qu’elles emportent partout avec elles
Pour payer la dette que jamais nous ne pourrons
Rembourser
La Russie vaste ventre où creuser sa tombe
Dit l’une d’entre elles et elle nous assène le premier mot
mortel
Celui qui arrache le cœur avec le verbe
Et laisse sans voix
Le garçon que vous êtes
Certains soirs de taïga
Dans la brume grise
De votre mélancolie
Ancienne
Seule Mexique à tirer à tu et à toi sur la steppe
Tu tentes de te mettre debout et tombes
À genoux devant la kolkhozienne
Dont le rire transperce les distances
Sans pitié
Russe usée vagabonde rusée tu files loin de nous
Ta route de steppes et de rivières-vodka glacée
Pour nous donner désir de courir à ta suite !
jeudi 27 juillet 2017
Prière des agneaux aux chaperons rouges
Prière des agneaux
aux chaperons rouges
Disposés sur les cartes où vous
posez vos mains,
nous nous sommes égarés
loin de nos mères et leur lait
Vous vous êtes emparés de nous
pauvres précieux trésors
et maintenant ?
Nous vous prions de nous regarder
longtemps
dans le pré devant chez vous
et de bien vous recompter
le soir avant de vous coucher
pour
savoir
à l’occasion
si l’un de nous a mangé
l’un de vous
ou
(…)
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